Thierry Bornier est arrivé en Chine pour son employeur dans la finance jusqu’à ce que les circonstances le conduisent à prendre une autre direction. Il est aujourd’hui photographe et … chocolatier. Explications
Propos recueillis par Lucas Klemensiewicz
Pouvez-vous revenir sur votre parcours et ce qui vous a conduit jusqu’au Yunnan ?
Mon arrivée en Chine n’avait rien d’un projet de vie. Je travaillais alors dans la finance à New York lorsqu’une mutation professionnelle m’a conduit à Shanghai. Ce qui devait être une étape temporaire s’est finalement prolongé plusieurs années.
À cette époque, la Chine connaissait des transformations extrêmement rapides. Lorsque l’on m’a proposé de rentrer aux États-Unis, j’ai éprouvé le besoin de suspendre le mouvement, de prendre du temps pour observer ce qui se passait autour de moi. J’ai quitté mon poste et commencé à voyager.
C’est ainsi que je suis arrivé au Yunnan. Je pensais simplement découvrir les célèbres rizières en terrasses. Je ne savais pas encore que cette rencontre allait profondément modifier mon regard sur le monde.
Votre découverte du Yunnan semble avoir été déterminante.
Oui, parce qu’elle a dépassé la seule beauté des paysages.
Au départ, j’étais fasciné par les rizières elles-mêmes. Puis j’ai compris qu’elles étaient avant tout le résultat d’un travail humain accumulé sur des siècles. Derrière chaque terrasse, il y avait une communauté, une mémoire, une manière particulière d’habiter la montagne.
À l’époque, ces régions étaient encore relativement isolées. Je passais beaucoup de temps avec les habitants, sans objectif précis. J’observais leur quotidien, leurs gestes, leur relation à la terre. Cette proximité m’a permis de découvrir un monde qui se trouvait déjà à la frontière entre permanence et disparition.
Aujourd’hui, lorsque je regarde certaines de mes photographies, je réalise qu’elles témoignent d’une époque révolue autant que d’un lieu.
La photographie est donc née de cette expérience ?
D’une certaine manière, oui.
Je n’avais aucune formation photographique. J’avais simplement acheté un appareil pour conserver une trace de mes voyages. Mais très vite, la photographie est devenue un moyen d’approfondir ce que je vivais.
Photographier m’obligeait à ralentir. À regarder plus attentivement. À comprendre ce qui se jouait derrière une scène ou un paysage.
Ce n’était pas tant la recherche d’une belle image que la tentative de saisir quelque chose d’un territoire, d’une culture ou d’une rencontre.
Votre travail a souvent porté sur la diversité culturelle chinoise.
La Chine est un pays d’une richesse humaine considérable. Depuis l’extérieur, on la perçoit souvent comme un ensemble homogène. En réalité, chaque région possède ses propres histoires, traditions, langues, cuisines et manières de vivre.
Le Yunnan est particulièrement révélateur de cette diversité. On y trouve une concentration exceptionnelle de minorités ethniques et de patrimoines culturels.
Pendant des années, j’ai parcouru différentes provinces avec l’impression que chaque voyage remettait en question ce que je croyais déjà savoir du pays.
Le Covid a marqué une rupture importante dans votre parcours.
Comme pour beaucoup de personnes, cette période a été un moment d’interrogation.
Les voyages se sont arrêtés. Les ateliers photographiques également. Ce ralentissement forcé m’a conduit à revenir vers une passion plus ancienne : la gastronomie.
Adolescent, j’avais eu la chance de découvrir l’univers de la cuisine auprès d’un chef étoilé à Biarritz. Cette expérience était restée présente, même après avoir suivi un parcours très différent.
Pendant la pandémie, j’ai choisi d’explorer sérieusement cet intérêt, non pas dans une logique de reconversion immédiate, mais comme un nouveau terrain d’apprentissage.
Pourquoi le chocolat ?
Parce qu’il m’apparaissait comme une matière étonnamment complexe.
On le réduit souvent à une gourmandise, alors qu’il porte en lui une histoire, des savoir-faire, des origines géographiques, des dimensions sensorielles très riches.
Ce qui m’intéressait était moins le produit lui-même que ce qu’il permettait d’exprimer. J’y retrouvais finalement des questions proches de celles de la photographie : comment transmettre une émotion ? Comment créer une expérience sensible ? Comment raconter quelque chose à travers une forme ?
Vous évoquez souvent le dialogue entre cultures.
Parce qu’il est au cœur de mon expérience en Chine.
Vivre ici depuis de nombreuses années m’a appris qu’il est rarement pertinent d’importer un modèle tel quel. Ce qui devient intéressant, c’est la rencontre entre différentes traditions.
Dans le chocolat, cela passe par l’utilisation d’ingrédients locaux, mais aussi par une réflexion plus large sur les goûts, les habitudes et les références culturelles.
Je vois ce travail comme une conversation plutôt que comme une adaptation commerciale.
Existe-t-il un lien entre votre activité de photographe et celle de chocolatier ?
Pour moi, ce sont deux expressions d’une même démarche.
Dans les deux cas, il s’agit d’observer, de comprendre puis de transformer cette compréhension en une forme sensible.
La photographie m’a appris à regarder. Le chocolat m’apprend à composer avec la matière. Mais la question reste la même : comment rendre visible ou perceptible quelque chose qui nous touche profondément ?
Avec le temps, je suis de plus en plus convaincu que la créativité naît moins de la maîtrise technique que de la qualité du regard que l’on porte sur le monde.
La technique est nécessaire, bien sûr. Mais elle n’est qu’un langage. Ce qui compte, c’est ce que l’on cherche à exprimer à travers elle.
Vous avez récemment été invité à l’Alliance Française de Kunming pour une conférence-dégustation. Quel sens accordez-vous à ce type de rencontre ?
Ces échanges sont précieux parce qu’ils permettent de sortir de la logique de présentation ou de performance.
Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est le dialogue. Les questions du public ouvrent souvent des perspectives auxquelles je n’avais pas pensé moi-même.
Au fond, mon parcours est celui d’une curiosité qui ne s’est jamais vraiment arrêtée. La photographie, le voyage, la gastronomie ou le chocolat sont simplement différentes manières d’explorer cette même curiosité.
Propos recueillis par Lucas Klemensiewicz, responsable culturel et pédagogique à l’Alliance Française de Kunming pour Le Petit Journal.







