Dans les régions rurales défavorisées du Gansu, certains enfants grandissent dans des conditions difficiles et précaires. Depuis 1999, l’association française Les Enfants de Madaifu les accompagne en leur permettant de rester dans leur environnement familial tout en bénéficiant d’un soutien matériel, scolaire et humain. Parmi eux, Aimée a vu son destin changer grâce à cette rencontre. Après avoir été aidée par l’association, elle est devenue à son tour bénévole pour transmettre aux nouvelles générations l’espoir qu’elle a reçu. Entre tragédie familiale, soutien inespéré et nouveau départ grâce à la boulangerie française, elle nous livre un témoignage empreint de gratitude et de douceur.


Aujourd’hui, Aimée partage son temps entre son atelier de pâtisserie à Baoshan, à Shanghai, et les enfants du Gansu qu’elle accompagne bénévolement chaque été. Elle y anime notamment des ateliers de pâtisserie, transmettant aux plus jeunes un savoir-faire qu’elle a elle-même découvert à Shanghai.
Un prénom porteur d'amour
Son histoire commence à Tianshui, dans le nord-ouest de la Chine. En chinois, son prénom d’origine évoque « l’amour des amis » (朋友爱), un nom qui semble aujourd’hui porter une résonance particulière pour celle dont le destin allait être profondément marqué par un élan de solidarité et d’amitié franco-chinoise.

Aujourd’hui, tout le monde l’appelle Aimée, un prénom français choisi lorsqu’elle étudiait dans un institut de boulangerie-pâtisserie dirigé par des chefs français.
« Mon professeur était français. Elle m’a recommandé “Aimée”, car la signification en français était proche de mon prénom chinois, 朋友爱, choisi par mon grand-père. Il avait choisi ce nom car il espérait que j’aurais dans ma vie beaucoup d’amour, mais aussi le courage et la force d’aimer les autres et de m’aimer moi-même. Alors “Aimée” m’a paru comme une évidence. Depuis, c’est mon prénom au quotidien et sur WeChat. »
Avant de devenir pâtissière et entrepreneuse, Aimée a pourtant traversé une enfance marquée par la perte et l’incertitude.
Quand tout bascule
Alors qu’elle est encore à l’école primaire, ses parents divorcent. Peu après, son père meurt dans un accident. Aimée a alors une dizaine d’années. Recueillie par ses grands-parents paternels, elle se retrouve plongée dans une période particulièrement difficile.
« Pendant cette période, j’allais vraiment très mal, j’étais complètement éteinte », confie-t-elle.
C’est à ce moment précis que l’association Les Enfants de Madaifu entre dans sa vie. Alertée par son instituteur, l’équipe se rend dans son école rurale et vient à sa rencontre
Fondée en 1999 par Marcel Roux, ancien vice-président de Médecins Sans Frontières surnommé « Madaifu » par les villageois, l’association intervient dans les zones rurales défavorisées du Gansu auprès d’enfants confrontés à des situations difficiles. Pour Aimée, cette rencontre représente bien davantage qu'une aide matérielle.
« Je me suis sentie tellement chanceuse. Pour moi, c’était plus qu’un soutien matériel : c’était comme trouver un foyer spirituel. J’ai ressenti un sentiment totalement différent, une autre forme d’amour. »
À partir de là, Madaifu devient progressivement un repère dans son enfance. Chaque année, plusieurs membres de l’association viennent lui rendre visite. Elle participe également aux camps d’été organisés pour les enfants accompagnés, une expérience qu’elle décrit comme une forme de « guérison de l’esprit ». Cette présence s’inscrit dans la philosophie particulière de Madaifu : celle de « l’orphelinat sans mur ».
Grandir sans être déraciné
Plutôt que de séparer les enfants de leur environnement, l’association cherche à leur permettre de rester au sein de leur famille élargie. Elle leur apporte une allocation annuelle destinée à couvrir leurs besoins fondamentaux, ainsi qu’un accompagnement médical et scolaire, tout en maintenant un suivi régulier auprès des familles.

Pour Aimée, cela signifie pouvoir continuer à grandir dans son village du Gansu, entourée des siens, tout en bénéficiant d’un soutien extérieur. Mais l’association ne lui offre pas seulement un accompagnement pendant son enfance. Quelques années plus tard, elle va également jouer un rôle dans une décision qui changera définitivement sa trajectoire.
Un aller simple pour Shanghai
À l’adolescence, Madaifu lui parle d’une école professionnelle de boulangerie-pâtisserie à Shanghai : Shanghai Young Bakers, qui forme gratuitement des jeunes vulnérables aux métiers de la boulangerie et de la pâtisserie française.
Pour Aimée, le métier de pâtissière est encore inconnu. Mais le nom de Shanghai, lui, suffit déjà à éveiller sa curiosité.
« Pour nous, Shanghai, c’était vraiment la grande ville. Je me suis dit : peu importe, je veux y aller. »
Pour sa famille, le départ est loin d’être une décision anodine. Shanghai est une immense métropole comparée à son village natal. Avant de l’autoriser à partir, ses proches lui demandent alors de prouver son autonomie. Elle devra se rendre seule en train à Baoji, à quatre heures de chez elle, pour son entretien d’admission.
« Ils m’ont dit : “Si tu arrives à faire ce trajet toute seule, alors tu es prête pour aller à Shanghai.” »
À cette époque, Aimée n’est encore jamais partie seule dans une autre région. Elle relève pourtant le défi, réussit les entretiens de sélection et rejoint Shanghai Young Bakers avec trois autres jeunes accompagnés par Madaifu.
À seize ans, elle quitte ainsi le Gansu pour découvrir une ville qu’elle ne connaît pas et un métier dont elle ignore encore qu’il deviendra sa vocation.
Apprendre à voir la beauté
À son arrivée à Shanghai, le quotidien est intense. Les cours commencent dès 7 heures du matin, alternant apprentissage théorique, pratique et stages en entreprise.

Au début, la pâtisserie est avant tout un métier qu’elle apprend. Puis vient un moment qui change son regard. Lors d’un cours de pâtisserie occidentale, un chef explique à la classe que « pour faire de belles choses, il faut d’abord apprendre à voir la beauté ».
La phrase résonne chez Aimée, qui explique avoir toujours aimé créer de ses mains.
Après sa formation, elle effectue un stage puis travaille dans le laboratoire pâtissier d’un hôtel à Shanghai. Elle garde notamment le souvenir d’un projet réalisé pour Noël : une maison en pain d’épices inspirée du film d’animation Là-haut. Alors que ses collègues réalisent des créations plus classiques, Aimée décide d’ajouter des ballons colorés sur le toit de sa maison en biscuit.
« Personne d’autre n’avait fait ça. Tout le monde est venu regarder mon travail. »
Peu à peu, elle comprend que ce qu’elle aime dans la pâtisserie dépasse la simple fabrication. Pendant ses jours de repos, elle donne des cours dans un atelier et découvre le plaisir de transmettre.
« Je me suis rendu compte que j’aimais beaucoup communiquer avec les gens, c’est ça qui me correspondait. »
Une idée commence alors à prendre forme : et si elle ouvrait son propre atelier ?
Le pari d’entreprendre
Après plusieurs années en entreprise, Aimée décide finalement de se lancer. En mars 2022, pour ses 23 ans, elle s’offre le cadeau qu’elle voulait se faire depuis longtemps : elle loue un petit local à Baoshan et ouvre son propre atelier. Elle se donne alors un an pour réussir, ou retourner au salariat. Mais le jour même où tout est prêt, Shanghai entre en confinement.
« J’avais quitté mon travail, j’avais dépensé presque toutes mes économies pour ouvrir ce studio, et je ne voyais pas la fin. »
Mais en juin, le confinement prend fin. Et avec lui, une nouvelle étape commence. L’activité de son atelier décolle rapidement. Le succès est tel qu’elle doit déménager dès l’année suivante dans un local plus grand, celui qu’elle occupe encore aujourd’hui.

Après avoir quitté le Gansu pour devenir indépendante à Shanghai, Aimée a désormais construit son propre chemin. Mais son histoire avec Madaifu, elle, n’est pas terminée.
Le retour vers ceux qui l’ont accompagnée
Pendant ses études puis ses premières années de travail, le lien d’Aimée avec l’association devient plus discret. Elle poursuit alors son propre chemin, tout en gardant cette expérience en elle.
« Je voulais me donner un peu d’espace pour grandir. Je ne savais pas encore ce que je voulais faire. »
Le lien se renoue naturellement en 2024, lorsque des membres de Madaifu passent par Shanghai. Aimée les invite alors à découvrir son atelier.
Cette rencontre marque son retour auprès de l’association. Depuis, elle est retournée plusieurs fois dans le Gansu pour rencontrer les nouveaux enfants accompagnés par Madaifu. Comme les membres de l’association qui venaient autrefois lui rendre visite, elle se rend désormais elle-même auprès des enfants.
Et comme elle lorsqu’elle était petite, ceux-ci participent aux camps d’été. La différence, cette fois, est qu’Aimée n’est plus une enfant participante. Elle est devenue animatrice bénévole. Elle y encadre notamment des ateliers de pâtisserie avec les plus jeunes.

Le cercle semble ainsi se refermer : celle qui recevait autrefois l’aide de l’association revient aujourd’hui transmettre à son tour.
« L’amour rend les gens doux et déterminés »
Pour les enfants qu’elle accompagne aujourd’hui, Aimée représente une figure particulière : quelqu’un qui a connu leur situation, grandi grâce à l’accompagnement de Madaifu et construit son propre chemin.
« Beaucoup d’enfants me disent que je suis leur modèle. Ça me rend très heureuse. »
Elle observe aussi les blessures profondes que certains portent.
« Il y a des enfants qui n’ont plus aucun membre de leur famille. Certains arrivent au camp d’été sans parler, complètement fermés sur eux-mêmes. Mais après avoir passé du temps ensemble, certains enfants qui ne disaient pas un mot avant viennent dire bonjour, au revoir, ou simplement sourire. »
Pour Aimée, c’est précisément cette capacité à créer du lien qui fait la force de Madaifu.
« Peu importe l’âge qu’on atteint, je pense que Madaifu continue toujours à nous influencer. Dès que je suis au contact de l’association et des enfants, je me dis : je dois être bienveillante, je dois être forte. »
Aujourd’hui, son histoire continue de s’écrire entre Shanghai et le Gansu. Celle d’une enfant qui a reçu du soutien, d’une jeune femme qui a appris à construire son indépendance, puis d’une bénévole qui revient transmettre ce qu’elle a reçu. Vingt ans après sa première rencontre avec Madaifu, Aimée n’est plus seulement l’une des enfants accompagnées par l’association. Elle est devenue, à son tour, l’une de celles qui transmettent.
Retrouvez ci-dessous les témoignages vidéos des enfants réalisés lors de la tournée de Nouvel An des Enfants de Madaifu à travers les villages du Gansu.
Pour toute information supplémentaire sur l'association : http://www.madaifu.org
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