Souvent présentés comme « la dernière société matriarcale du monde », les Mosuo fascinent autant qu’ils sont mal compris. Depuis maintenant trois ans, Julie-Rose Vilvandre, 22 ans, a choisi de consacrer ses recherches anthropologiques à ce peuple unique. Sa passion pour les secrets de la culture chinoise l’a menée jusqu’aux rives du lac Lugu où, après un premier volontariat, elle mène une véritable enquête de terrain. Aujourd’hui, elle décrypte pour nous une réalité bien loin des clichés, car la richesse de la culture Mosuo va bien au-delà du simple prisme du matriarcat.


D'Avignon au lac Lugu
Originaire d’Avignon, Julie-Rose découvre le chinois dès l’école primaire avant d’intégrer une section internationale sino-française durant toute sa scolarité. Après le bac, elle part étudier la culture et littérature chinoise à Shanghai. Passionnée d’anthropologie et de voyages écoresponsables, elle profite de ses vacances pour explorer la Chine profonde en mode backpack. C’est via un projet de volontariat qu’elle s’installe dans un village Mosuo sur les rives du lac Lugu, à la frontière du Yunnan et du Sichuan. Une immersion totale qui va bouleverser sa vision de cette communauté.
« J’avais déjà entendu parler des Mosuo en France avec cette image de “société matriarcale”. Et quand j’ai vu qu’il existait un volontariat là-bas, je me suis dit : “ Il faut que j’y aille”. Mais j’y ai découvert une culture bien différente de ce que j’avais imaginé »
Sur place, elle rejoint un musée privé fondé par des Mosuo eux-mêmes, loin des structures touristiques plus institutionnelles. Elle y aide à la billetterie, anime des activités culturelles et accompagne les équipes lors d’événements traditionnels.

« On allait filmer des cérémonies, interviewer les gens, documenter les différences entre les villages. C’est vraiment là que j’ai eu le déclic. Je me suis dit : je peux et je veux faire des recherches anthropologiques par moi-même. »
À la suite de ce volontariat, un chamane Mosuo travaillant en collaboration avec le musée lui propose de l’accompagner jusqu’à son village natal, niché au cœur des montagnes. Après près de six heures de route sur des chemins escarpés et à peine praticables, Julie-Rose découvre un univers encore plus isolé, loin des circuits touristiques du lac Lugu.
Le vrai sens du matriarcat Mosuo
Dans l’imaginaire occidental, les Mosuo incarnent le matriarcat absolu, une société où les femmes domineraient les hommes en toute liberté. Une image idyllique qui attire aujourd’hui de nombreux touristes autour du lac Lugu. Pourtant, pour Julie-Rose, cette vision est largement simplifiée.
« L’idée que je me faisais des Mosuo avant d'y aller, c'était la société matriarcale où les femmes contrôlaient tout... Mais cette vérité est transformée et utilisée par les médias et le marketing touristique, c’est pourquoi les touristes viennent et sont parfois déçus. Ce n'est pas tant une supériorité des femmes sur les hommes, c'est surtout une organisation sociale et familiale différente, qui met plus en avant les femmes que la société dans laquelle on vit. »

Cette organisation repose sur un concept clé, souvent mal compris : le Walking Marriage (ou Zouhun, le mariage ambulant). Chez les Mosuo, le mariage traditionnel n'existe pas. Hommes et femmes sont libres de s'aimer sans contrat ni contrainte financière. L'enfant né de cette union est automatiquement élevé par la famille de la mère. Et l'image du père dans tout cela ? Elle est radicalement différente de nos standards occidentaux. L’enfant reste donc dans la famille maternelle et grandit entouré de ses oncles, tantes, grands-parents et cousins.
« J'ai rencontré des enfants qui ne connaissaient pas leur père biologique ou le voyaient très rarement pendant les vacances, raconte Julie-Rose. Pour eux, la personne qu'ils considèrent comme leur père au quotidien, c'est l'oncle, le frère de la mère. C’est lui qui s'occupe de les chercher à l'école, de les éduquer. Au début, c’était très compliqué pour moi de comprendre ce système, mais ils ont une flexibilité et une liberté d'esprit incroyables. Les liens de parenté ne sont pas que des liens du sang, ils sont totalement modulables selon les besoins des familles. »
Mais cette organisation évolue rapidement avec la modernisation. Le tourisme, les réseaux sociaux et les départs des jeunes vers les grandes villes transforment progressivement les traditions.
« Aujourd’hui, il y a de plus en plus de jeunes Mosuo qui se marient de manière classique. Et surtout, tous les villages Mosuo ne sont pas matriarcaux, beaucoup d’entre eux, comme celui du chamane où j’ai vécu, sont fondés sur le système patriarcal »
Quand les religions cohabitent en harmonie
Mais contrairement aux gros titres des médias, lorsque Julie-Rose nous parle des Mosuo, ce n’est pas le mot « matriarcat » qui lui vient d’abord aux lèvres. Pour elle, la véritable richesse de ce peuple réside dans leur univers spirituel, une dimension omniprésente dans la vie quotidienne. Autour du lac Lugu, les habitants vénèrent notamment une montagne sacrée dont la silhouette rappelle celle d’une femme allongée.
« Ce qui m’a frappée, c’est que toute la communauté prie cette figure féminine. C’est assez rare dans les religions où la majorité des figures centrales sont des hommes. »
Dans les villages, les cérémonies rythment chaque étape de la vie : naissances, maladies, passages à l’âge adulte ou décès. Les familles peuvent faire appel à plusieurs figures religieuses : des moines tibétains, des chamanes Daba propres aux Mosuo ou encore des chamanes Dongba issus de la culture Naxi voisine. Loin d’être contradictoires, ces traditions coexistent naturellement.

« Pour eux, les deux religions sont complètement entremêlées. Ils ne voient pas de contradiction entre les pratiques bouddhistes et les rites chamaniques. »
Des funérailles pour guider les âmes
Parmi toutes les cérémonies auxquelles elle assiste, ce sont les funérailles qui marquent le plus profondément la jeune Française. Chez les Mosuo, le feu occupe une place centrale dans le passage entre le monde des vivants et celui des morts. Lorsqu’une personne âgée approche de la fin de sa vie, elle est souvent installée près du foyer familial.
« Ils considèrent que mourir près du feu est une mort chanceuse car la fumée aide l’âme à rejoindre l’au-delà. »
Julie-Rose assiste à plusieurs cérémonies funéraires qui durent parfois jusqu’à une semaine. Les chamanes déterminent d’abord une date favorable pour la crémation, en fonction du défunt et des signes spirituels.
« Ils peuvent parfois attendre un mois avant la crémation. Pendant ce temps, le corps est conservé dans une pièce ou dans une chambre froide selon la durée. Lors des deuxièmes funérailles, quand ils ont ouvert le frigo, j’ai senti l’odeur de la mort. Je n’avais jamais senti ça avant. »
Durant les rites, les chamanes récitent des prières, lisent des manuscrits, chantent pendant des heures afin d’aider l’âme à quitter le monde des vivants. Julie-Rose a vécu une expérience que peu d'étrangers, et encore moins de femmes, ont pu approcher : la fin du rituel de crémation. Certains hommes du village sont alors désignés et doivent récupérer les os restants pour les enterrer très loin dans les montagnes.

« Normalement, les femmes n'ont pas le droit de rester. Mais sous notre étiquette d'anthropologues, mon amie et moi avons pu y assister avec six hommes du village, considérés comme des "héros", chargés de veiller sur le bûcher. Les hommes jouaient aux cartes et buvaient de l'alcool. On a même allumé le barbecue avec le feu et le bois restant de la crémation pour leur préparer de la viande. C'était surréaliste. »
Une fois le feu éteint, ces hommes brisent les os restants à la machette puis les enterrent très loin dans la montagne, à plusieurs heures de marche. Pour s'assurer que l'âme ne les suive pas, les porteurs repartent dans plusieurs directions différentes au moment du retour.
« Quand le lieu est atteint, ils repartent tous dans des directions différentes pour empêcher l’âme de retrouver le chemin de la maison et de rester avec les vivants.»
Préserver la culture orale
Mais au-delà des rites, l’un des plus grands défis auxquels les Mosuo font face aujourd’hui reste la perservation de leur culture. Longtemps transmise uniquement par la parole, cette culture ne possède pas de système d’écriture propre. Or la modernisation, le tourisme et l’influence croissante des modes de vie urbains menacent ces traditions ancestrales.
Pour pallier ce manque et documenter l'histoire de son peuple, le chamane chez qui Julie-Rose est allée a entrepris un travail titanesque : utiliser l'écriture Dongba pour consigner les rituels et la vie de chaque habitant de son village. Cette écriture qui provient de l'ethnie voisine Naxi est un système pictographique ancien proche des hiéroglyphes. Chaque matin, avant de commencer son travail au musée, Julie-Rose se levait plusieurs heures plus tôt pour apprendre cette écriture avec lui.

« Il écrit toute la mémoire du village dans des cahiers. Ce n’est pas seulement une autre langue, c’est une autre manière de penser le monde. Chaque symbole peut avoir plusieurs sens, très spirituels, liés à leur culture nomade et à leur rapport aux animaux et à la nature. »
Aujourd’hui, seuls quelques initiés maîtrisent cette écriture.
« Cependant seuls les chamanes, savent lire et écrire le Dongba, qu’ils transmettent à leurs fils ou leurs élèves. »
Mais ce passage de témoin vacille face au monde moderne. De plus en plus connectés, les jeunes générations délaissent les vallées pour travailler en ville, pendant que le tourisme de masse commence à folkloriser les derniers rites authentiques en attractions payantes.
Filmer pour préserver
Face à cette accélération du temps, Julie-Rose refuse de rester simple spectatrice. Depuis cette première immersion, elle retourne chaque année chez les Mosuo pour assister aux fêtes religieuses, poursuivre ses recherches et documenter l’évolution de cette culture. Photos, vidéos, carnets de terrain : elle accumule progressivement des archives qu’elle espère transformer un jour en documentaire.
« Je veux apporter le point de vue d'une étrangère qui apprend et valorise cette culture, pour relayer les témoignages de manière authentique. Je veux montrer leur culture avec un regard extérieur, mais respectueux. Pas juste comme une curiosité touristique. Le grand défi des Mosuo aujourd'hui, c'est de préserver leurs traditions tout en s'adaptant à la modernité de la Chine actuelle. »
Ces documentaires, Julie-Rose espère bien les faire voyager au-delà des montagnes du Yunnan, en organisant des projections en Chine, et pourquoi pas un jour, dans les salles de cinéma en France. Une passerelle culturelle essentielle pour que ce peuple trouve sa place dans l'avenir sans y perdre son identité.
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