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BLOG - Ma rue, ce village d’irréductibles Chinois

Par Caroline Boudehen | Publié le 21/10/2018 à 21:30 | Mis à jour le 22/10/2018 à 09:55
Photo : Crédit Caroline Boudehen
Caroline Boudehen - expatriation Chine

C’est la Chine. Cette phrase, ou plutôt cette sentence – la préférée et plus proférée par le peuple expatrié au sein de leur tribu, lors de leur passage dans l’Empire du Milieu – renferme à elle seule, l’origine et la conclusion d’une pensée, d’un simple avis à la complexité d’une philosophie de vie. On la prononce comme on abat ses dernières cartes, ultime recours pour ne pas perdre totalement la face devant une situation incompréhensible, histoire d’avoir le dernier mot.

 

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Celui qui n’est pas dupe saura que celui qui la prononce se trouve dans un état d’impuissance généralisé. L’autre, le crédule, qu’il détient les clés d’un mystère qu’il pressent omnipotent. En gros, celui qui prononce la sentence serait un sage philosophe, qui, après avoir longuement vécu et réfléchi en et à la Chine, conclurait ses siècles de travaux spirituels en un très concis – mais tout aussi dense, boîte de pandore sans fond – « C’est la Chine », les deux bras portés vers le ciel… Mais je ne vous le cache pas, elle est plutôt une option facile, prononcée à tour de bras – tout en gesticulant comme un sage épileptique, certes – pour résoudre les trois quarts des interrogations que tout être sensé se pose ou se poserait sur la Chine et ses étranges habitants.

 

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En ce qui me concerne, je la braille et la brandis comme un étendard dès lors que je sors du métro, après avoir traversé contre vents et marée une foule compacte, homogène, et bétonnée, munie d’une valise de 25 kilos – qu’elle même peine à percer – et des sacs coincés de pied en cape. Au sommet de la centaine de marches qui mène à l’air (pas tout à fait) pur, je m’arrête, et, tout en suant sang et eau, je contemple mon ultime étape, avant de rejoindre mes pénates, celle qui devrait être mon dernier chemin de croix : ma rue.

 

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Mais, chose étrange, ça me réjouit, et je n’ai pourtant pas l’âme d’un martyr. Ma rue, je l’aime, même avec ma valise importable, que je traîne plutôt je ne fais rouler sur les vieux pavés de Dongchang Lu. Cette rue, malgré ses immuables changements, demeure une imperturbable résistante. Encerclée par des centres commerciaux de plus en plus monstrueux – de sombres carapaces fantomatiques – de résidences nouvelles et standardisées, des tours qui n’en finissent plus de s’élever, Dongchang Lu, elle, vit au rez-de chaussée, à hauteur des gens, et s’anime, à l’image de ses habitants, d’une vie faite de réel. Et ça me rassure.

 

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Perdue au milieu du quartier d’affaires de la mégalopole, marchands de fruits et légumes, échoppes en tous genres, boui-bouis au look improbable, restaus (plus ou moins douteux), fleuristes kitchissimes, comptoirs indéfinissables, mêlent leurs tentacules à ceux, un poil plus branchouilles, affublés d’un drôle de marketing, des nouveaux cafés bobos (dans une moindre mesure), une épicerie proprette, quelques agences immobilières, de fringants coiffeurs et boutiques de fringues fraîchement écloses.

 

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Tout ce brassage, sonore et olfactif, qui se renouvelle sans cesse, draine dans ce sillage de 200 mètres à peine un joyeux bordel et une vie faite de quotidiens, toutes générations confondues. Et à Lujiazui, cette « Défense » de Shanghai, ça se perd. Et, comme "C’est la Chine", cette rue n’est ni tout fait la même, ni tout à fait une autre. Si elle conserve une âme vaguement anarchique, ses commerces sont loin d’être les mêmes d’un mois à l’autre, voire d’une semaine à l’autre : l’éternel recommencement est aussi présent, à l’image de ce qui se trame dans le pays. Lorsque je sors du métro, prête à arpenter Dongchang Lu, je ne reconnais que son pouls : en général, la moitié des boutiques ou activités qui y avaient germées le mois passé ont inexorablement laissé la place à d’autres. C’est aussi pourquoi ce premier passage, après un mois d’absence, est devenu un rituel, et, est toujours synonyme d’une sorte d’excitation : à la recherche des nouvelles inventions conceptualisées en boutiques ou toujours plus bizarrement incarnées.

 

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Finalement, arpenter Dongchang Lu, c’est aller à la conquête de la Chine, peu importe si je m’identifie plutôt à un suricate qu’à un fier chevalier. Tandis qu’on la traverse, on est assailli par une vision anachronique, puisque depuis cette rue, on aperçoit les célèbres et rutilantes tours qui caractérisent la ville du futur : La Perle d’Orient et le Décapsuleur font planer leur menace et redouter la prochaine destruction de ce qui continue tant bien que mal d’appartenir au passé (le présent fait partie du passé).

 

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Lumières fluorescentes, lasers, écrans publicitaires vs. néons blancs, guirlandes déglinguées et lampions en papier. Contre la grosse artillerie futuriste, vive les petites animations réalistes ! On ne saurait mieux dire d’ailleurs, car Dongchang Lu cache également son mystérieux double. Le Mister Hyde de Dongchang, la fort bien nommée et de façon très recherchée par les Français du coin, "La rue des Chinois".  Exacte parallèle de Dongchang Lu, cette ruelle, aux abords peu accueillants – on y accède par des tourniquets, dont on découvre qu’ils tournent seulement quand on a osé s’y aventurer – est tout l’inverse des fantasmes qu’on avait pu y projeter (ce n’est pas un coupe-gorge ou un repaire de brigands. Il n’y a pas de dealer non plus). Malgré les apparences, ce n’est pas un parking géant, mais une sorte de marché mouvant, où le tailleur et plusieurs boui-bouis ici et là, ont pignon sur rue. Ici, ce sera toujours un grand bazar, où sont à glaner mi-bas, crabes, sculptures, fruits ou légumes de saison à prix imbattables… 

 

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Un peu comme les marchands nomades d’un temps révolu, qui parcouraient le territoire en vendant leurs dernières trouvailles venues d’ailleurs, négociant de l’exotisme à qui le voulait bien.

Dongchang et Mr. Hyde, je les aime. Mon village d’irréductibles, une vision de résistance shootée à la réalité. Un art de l’adaptation, une prestidigitation de l’aléatoire, un joyeux bordel, en somme, perpétuellement différent et invariablement présent… Bref, c’est la Chine.

 

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Les tribulations de Caro

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Coups de cœur et coups de gueule : Les Carnets de Shanghai vous immergent avec humour dans l’Empire du Milieu. Un blog inspiré de l’actualité en Chine, et de la vie quotidienne de Caroline Boudehen - auteure, reporter et critique d’art expatriée depuis 2016 à Shanghai.

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Caroline Boudehen

Diplômée en Art Contemporain et Médias, Caroline est rédactrice depuis 2009 pour différents magazines (Le Journal des Arts, La Gazette Drouot, Artension, SKP Magazine) et galeries d'art contemporain. Elle est installée à Shanghai depuis 2015.
2 Commentaire (s)Réagir
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Nicole Barbé mer 24/10/2018 - 19:40

toujours aussi délicieux tes textes Caro !Bravo!

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caroline boudehen ven 26/10/2018 - 04:13

Merci Nicole !

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