Édition internationale

ENFANTS DE MIGRANTS - Nos ayis témoignent

Écrit par Le Petit Journal Shanghai
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 30 mai 2016

 De Gaëlle Déchelette

En mars 2016, le gouvernement chinois a lancé une grande campagne de recensement des enfants « laissés en arrière » ????liushou ertong. En effet des millions de ?? Mingong, ces travailleurs migrants qui quittent les campagnes pour aller travailler dans les villes, doivent souvent laisser derrière eux leurs enfants à la charge de leur proches. On estime à 60 millions le nombre d'enfants dans cette situation. 

Le Hukou à l'origine des ????

Pour comprendre ce phénomène il faut rappeler ce qu'est le ?? hukou. 
Le Hukou est la carte de résident qui donne droit aux différents services locaux (écoles, hôpitaux, etc). Ce système ne permet pas de changer librement de lieu de résidence. Or on estime à 254 millions le nombre de travailleurs migrants en Chine, chiffre qui devrait atteindre 310 millions d'ici 2030. Le système de Hukou leur interdisant l'accès aux services publics des villes dans lesquelles ils travaillent, leurs enfants ne peuvent intégrer les écoles en zone urbaine. Seule solution, les écoles « spéciales » pour enfants de migrants, qui ont un coût. Seuls 35 millions des enfants de migrants résident avec eux en ville, parfois sans accès à l'éducation. Ils font partie de la population flottante non enregistrée dans les statistiques. 

Cependant le salaire moyen des??étant inférieur à celui des travailleurs locaux (2.000RMB contre 3.200RMB par mois en moyenne), incite la plupart des Mingong à laisser leurs enfants à la campagne. Environ 60 millions d'enfants vivent ainsi sous la surveillance de leurs grands-parents ou même seuls. Régulièrement des cas extrêmes font la une des médias : cas d'abus sexuels, suicide d'enfants, mais aussi plus de difficultés à l'école et de troubles mentaux.

 

 

 

Un choix difficile

Parmi les ??que nous côtoyons quotidiennement, nous avons décidé d'interroger des mères qui s'occupent des enfants des autres : les ayis. Cet échantillon n'est cependant pas représentatif, car le salaire d'une ayi après quelques années d'expérience se situe entre 4.000 et 6.000 RMB par mois.

Première surprise d'abord : sur la dizaine d'ayis que nous avons interrogées, sept ont un enfant qui vit actuellement avec elles à Shanghai. Leur salaire leur permet d'inscrire leur enfant dans les écoles pour migrants. Même si comme le dit Liu Yuanzhen, 32 ans et une fille de dix ans, c'est de plus en plus difficile car il faut souvent produire des justificatifs de revenus, or la quasi-totalité des ayis travaillent au noir.

Certaines ont dû renvoyer leurs enfants à la campagne pour entrer au lycée, faute de pouvoir intégrer une école locale : ainsi Jenny, 46 ans, a une fille de seize ans qui étudie au Shandong, dont elles sont originaires. C'est la grand-mère qui s'occupe de l'adolescente, qui espère après avoir passé le ??gaokao (examen d'entrée à l'université) intégrer une université à Shanghai ou Pékin.

Pour Wanwan, 32 ans, dont le fils de huit ans va à l'école à Shanghai, le plus dur a été de renvoyer son fils dans le Jiangsu lorsqu'il a eu un an, car il n'y avait pas de crèche à Shanghai : "Ce sont ses grands-parents qui ont pris soin de lui jusqu'à ses trois ans, après il a pu entrer à l'école à Shanghai. Je suis très heureuse de l'avoir avec moi maintenant. J'ai manqué tellement de choses pendant les deux années où il vivait loin !"".

Mais même pour celles qui arrivent à vivre avec leurs enfants en ville, la vie reste précaire. Ainsi pour Yao Shuying, qui vient du Jilin et a un fils de 23 ans. "Il a vécu avec moi de 13 à 22 ans. Mais il ne s'est pas bien habitué à la vie en ville et a arrêté tôt ses études. Heureusement j'ai réussi à lui trouver une place de cuisinier à Suzhou, et maintenant tout va bien".

Pour d'autres cependant, il a fallu laisser l'enfant à la campagne. Wang Xuehua, Wu Jieying et Zhu Qinfen, ont chacune un enfant qu'elles ont laissé avec les grand-parents. A la question : Auriez-vous souhaité faire autrement ? Toutes répondent : ??? meibanfa ("pas le choix"). A la campagne, il n'y a pas de travail et peu de perspectives d'avenir. En venant travailler en ville, elles peuvent gagner leur vie, et même espérer investir dans l'immobilier "mais pas à Shanghai, parce que les prix sont trop élevés !" concède Wu Jieying.

Maintenir le contact

C'est un fait, les enfants dont les parents travaillent en ville sont plus aisés que ceux dont les parents ne sont pas partis, mais c'est l'absence du contact avec les parents qui pose le plus de problèmes, même s'ils sont élevés par leurs grands-parents. Une détresse psychologique bien peu prise en compte, tandis que leurs parents s'exhortent à améliorer leurs conditions de vie matérielle.

Mais les ayis que nous avons rencontrées connaissent l'importance du lien entre les parents et leurs enfants. Aussi même si elles ne sont pas à même de les faire venir avec eux à la ville, elles rentrent régulièrement. Wang Xuehua  raconte : "Je rentre dans l'Anhui dès qu'il y a un weekend end de trois jours, et l'été ma fille vient vivre à Shanghai pendant les vacances".

Wu Jieying a acheté un téléphone portable à son fils de 16 ans qui vit dans le Jiangsu, et lui téléphone régulièrement. Zhu Qinfen quant à elle, a pu faire venir son fils à Shanghai après le lycée, et il vit désormais avec eux. "Il n'a pas pu entrer à l'université mais grâce à mes contacts il a trouvé un travail à Shanghai et il vit avec nous. Nous sommes enfin réunis !" raconte-t-elle, visiblement très heureuse.

Wang Pingping, elle, est dans une situation plus rare, son fils de 16 ans vit avec son père qui travaille dans le Jiangsu, tandis qu'elle profite de la proximité avec Shanghai pour rentrer régulièrement voir son fils et son mari.

En décembre 2015 le gouvernement chinois a annoncé qu'il allait étendre la résidence à une partie des migrants qui ont travaillé et vécu en ville pendant plus de six mois, pour lutter contre le vieillissement de la population dans les villes. Reste à voir si cela permettra à plus de familles de vivre sous le même toit que leurs enfants.

Crédit photos Aurélie Evalet

Gaëlle Déchelette lepetitjournal.com/shanghai Lundi 30 mai 2016

 

Le Petit Journal Shanghai
Publié le 29 mai 2016, mis à jour le 30 mai 2016
Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.

Flash infos