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SHANGHAI YANGPU – L’authenticité et le charme des lilongs, l’art au bout de la rue

Écrit par Le Petit Journal Shanghai
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 29 octobre 2015

 Par Delphine Gourgues

Tout bon Shanghaien d'adoption a une tendresse particulière pour les fameux lilongs (alleyway ou lane house en anglais) de la ville. Un certain nombre d'entre eux sont en cours de réhabilitation et/ou destruction, il faut donc vite en profiter avant que tout ne disparaisse, dans ce Shanghai qui grandit si vite ! A l'occasion d'une visite organisée par le CFS (Cercle Francophone de Shanghai), nous nous sommes laissés guider par un expert en la matière, Jérémy Cheval, expert en architecture  et avant tout amoureux de ces quartiers authentiques, si vivants et si menacés à la fois?

Sous le soleil d'une magnifique matinée printanière, nous avions rendez-vous au pied du pont Yangpu, plus précisément au croisement Yangshupu lu / Songpan lu. Jérémy nous présente ce quartier méconnu, en plein changement. A l'origine étaient? des champs de coton, puis des manufactures de textile et teinture dont une des spécialités était la fabrication des fameuses qipao, ces robes traditionnelles des belles Shanghaiennes, et donc l'émergence d'un quartier ouvrier construit vers 1920.

Le marché, véritable c?ur du quartier de Yangpu

Quelques mètres plus loin, nous entrons dans Zhojiapai lu, LA rue du fameux marché de cet arrondissement. Le marché en Chine n'a rien à voir avec  la place du marché que nous connaissons en France. Ici, point de place, mais une rue, une artère, un espace de transition. Celui-ci est très populaire car très grand, proposant une offre variée et visiblement de qualité ! Beaucoup d'étals de poissons, de fruits, de légumes, des épices, mais aussi des produits parfois? surprenants, censés remédier à tous les maux du corps humain. La ville était auparavant construite selon un plan sous forme de grille, les murs d'enceinte ayant pour fonction première de protéger le marché. 100 coups de tambour le matin pour marquer son ouverture, 100 sons de cloche le soir, le marché est bel et bien un élément essentiel de la vie du quartier? "Ces échanges commerciaux sont le reflet même de cet élan vital de la rue si typique de la Chine", résume Jérémy.

Les lilongs, labyrinthes communautaires et intimes à la fois

Les lilongs sont traditionnellement situés de part et d'autre de l'artère principale, ici la rue du marché. La rue, tout le monde y passe, pour faire ses achats, se rendre au travail, certains y habitent, traditionnellement les commerçants au-dessus de leurs échoppes. Le lilong (de li : espace résidentiel  et long : passage, allée qui distribue les maisons) est une entité urbaine, qui offre un premier filtre d'intimité. En effet, son entrée est marquée par un nom et une date, inscrits sur le fronton du shikumen (la porte en pierre). Jérémy nous fait remarquer que la forme du tracé des lilongs, pas forcément rectiligne, suit le cours des anciens canaux, sur lesquels les lanes ont été établis après assèchement.

Cette allée principale, orientée selon un axe Nord-Sud (régi par la tradition du feng shui), distribue elle-même des allées secondaires, axées Est-Ouest, où se situent les habitations. Celles-ci sont dites traversantes : au lieu d'avoir une cour au milieu de la maison, c'est  la ruelle secondaire qui sert de lieu de vie central pour les familles. Mais puisqu'en Chine, on aime à partager les événements familiaux avec ses voisins, c'est dans la tianjin - puits de ciel - d'un shikumen face à l'allée que l'on célébrait les naissances, les mariages, les morts? Et pour l'anecdote, notre guide nous révèle que si autant de linge est étendu de part et d'autre de ces allées secondaires, ce n'est pas uniquement pour sécher, mais parce que selon les croyances chinoises, le soleil purifie les vêtements, bien plus que la lessive?

Le bois et la guerre du feu?

Si la brique domine sur l'entrée et les murs séparateurs des différents lilongs, c'est en bois que sont construites les habitations. En effet, le logement  n'est pas considéré comme durable, pas plus que la vie d'un homme? Il est donc construit de façon simple et ingénieuse, montable et démontable à souhait, sans clous ni vis : un habitant meure, une famille part, on démonte et on réutilise le bois. Mais bien sûr, ce bois est à l'origine de nombreux incendies ! Les murs en brique ont alors une fonction coupe-feu très utile, non pas pour stopper le feu ravageur, mais pour retarder sa propagation et laisser le temps à la population d'évacuer. Tout est prévu autour de ce phénomène, le quartier est organisé en unités de feu, avec ses brigades incendie, ses tours de guet, ses installations électriques, souvent précaires? Cependant, la déforestation galopante des environs aura raison de ce système et les maisons de briques remplaceront progressivement toutes celles en bois.

Une ferme au c?ur du lilong

Au détour d'une ruelle, Jeremy nous dévoile la mystérieuse "maison 33333"? Au c?ur d'un pénghù q? ???(terme désignant un quartier insalubre, réaménagé illégalement par la population, mais toléré), cette ancienne ferme a été progressivement agrandie et agrémentée de plusieurs étages, réutilisant le bois et les tuiles d'origine que l'on peut toujours admirer. Dans cette ferme réhabilitée, plusieurs familles ont ainsi pu profiter du droit du sol, réintroduit dans les années 80 par le gouvernement, grâce à leurs anciens titres de propriété. Et au fil du temps et des sous-locations, cette maison, comme tant d'autres, a été subdivisée en plusieurs logements, pour créer une véritable communauté.

Réhabilitation/destruction, un avenir précaire

Nous traversons la cour d'une ancienne école pour les enfants d'ouvriers, en pleins travaux. Craignant la démolition proche du quartier, Jérémy interroge la population, et notamment quelques membres du comité de gestion local, qui nous affirment que ce n'est qu'une réhabilitation en cours. Pour l'instant? Poursuivant notre balade, nous croisons des mamies en train de préparer leurs petits papiers argentés à brûler pour la cérémonie des morts, d'autres s'occupant de leurs petits enfants, un pédicure de rue, visiblement réputé, étant donné la queue près de son stand? C'est alors que nous débouchons sur un site en cours de destruction bien avancé. Au milieu des tas de pierres, des murs porteurs dénudés, portant encore des traces de décoration, d'anciens escaliers ou de fenêtres, quelques récalcitrants résistent aux pressions des autorités (et des voisins). Si la majorité de la population est plutôt satisfaite des conditions de relogement, ces derniers occupants sont tiraillés entre la compensation financière proposée, le relogement confortable mais excentré et loin du lieu de travail, et l'envie de sauver coûte que coûte leurs racines, leur logement familial. Ils tentent de faire parler d'eux, font appel aux medias, le gouvernement cherche à les faire taire à coup de subventions. Jérémy conclue avec désolation : "Les lilongs auront résisté à plusieurs révolutions, aux guerres, aux incendies, mais pas à l'économie, ni au pouvoir de l'argent?"

L'art au bout de la rue, la vie continue !

Et au bout de ce dédale de ruines jaillit un coin magique, d'anciens entrepôts et manufactures, reconvertis en studios, cafés et lieux d'expression artistique tels que la MD Gallery, galerie de Magda Danysz, spécialisée en art contemporain et notamment en Street Art. Nous concluons donc cette balade par la visite de l'exposition en cours, de l'artiste Ludo, qui s'est directement inspiré de ce quartier voisin en cours de démolition. Une belle touche d'espoir qui nous prouve une fois encore que rien ne meurt vraiment à Shanghai?

Jérémy Cheval, architecte et doctorant en architecture à l'université de Tongji et à celle de Paris Belleville, vit à Shanghai depuis dix ans. Sa recherche interroge les frontières en transformation des lilongs de la ville, entre destruction et patrimonialisation depuis 1991. Il est le co-auteur d'un recueil "Lilongs-Shanghai", édité en 2010.

 

 

 

Delphine Gourgues lepetitjournal.com/shanghai Jeudi 2 avril 2015

Le Petit Journal Shanghai
Publié le 1 avril 2015, mis à jour le 29 octobre 2015
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