L'écrivain et journaliste français Gilles Lapouge, 92 ans, est venu présenter cette semaine à l'Alliance française de São Paulo puis de Rio son Dictionnaire amoureux du Brésil, qui vient tout juste d'être traduit en portugais. Il y raconte sans prétention son amour pour ce pays si peu commun et si riche, si métissé et si ambigu, où il a mis les pieds pour la première fois il y a 64 ans. Lepetitjournal.com vous invite à vous plonger dans ces 660 pages de voyage et d'aventures.
?Je connais le Brésil depuis 60 ans, jour pour jour. Il m'a toujours étonné et surpris, parfois énervé, sans me décevoir jamais. Ce dictionnaire voudrait donner à voir ses forêts du début des choses, ses eldorados, les déserts écorchés du Nordeste, la douceur de ses habitants et leurs cruautés, la volupté de Rio, de Brasília, de São Luis, les fêtes et les sambas, les fascinants poissons de l'Amazone, l'aventure du caoutchouc, du café et de ce bois écarlate qu'on appelle ?le bois brésil'. Comme je fréquente ce pays régulièrement, je l'ai peint avec mes souvenirs. Je montre ses images. Je me rappelle ses odeurs et ses orages?, annonce le quatrième de couverture.
Correspondant en France pour des journaux brésiliens depuis plus de 60 ans, et notamment pour le quotidien O Estado de São Paulo, Gilles Lapouge écrit le Brésil depuis presque aussi longtemps. Son Dictionnaire amoureux (Plon, 2011), qui vient de se voir offrir une version portugaise (Dicionário dos apaixonados pelo Brasil, éditions Manole), propose au lecteur, sous la forme de souvenirs et d'anecdotes délicieuses, de pénétrer la mémoire de l'écrivain et de s'immerger dans ses aventures brésiliennes.
A comme? Abeille
Ce que Gilles Lapouge aime le plus de son Dictionnaire, c'est sa forme. Quel livre peut se permettre de commencer par l'entrée ?Abeille?? Eh bien, un dictionnaire ! C'est cette liberté qui lui a permis de tisser toutes sortes d'histoires et de métaphores originales, au fil de son vécu et de ses ressentis, toujours dans l'ordre alphabétique. Ainsi, pour l'écrivain, les hommes sont semblables aux abeilles : forcés à émigrer, ils changent et deviennent plus rudes.
?Cela a été assez facile d'écrire ce livre?, déclare l'auteur lors de son passage à l'Alliance française de São Paulo. Il lui a seulement fallu faire appel à ses souvenirs, puisqu'il l'a écrit depuis la France. Mais le Brésil, Gilles Lapouge le connaît bien. Il y a vécu un bon nombre d'années, et même de retour dans son pays natal, il ne l'a jamais vraiment quitté. L'exotique pays a inspiré nombre de ses livres. On peut citer par exemple Equinoxiales (Flammarion, 1977), qui raconte un voyage solitaire dans le Nordeste brésilien, La Mission des frontières (Albin Michel, 2002), une épopée baroque située dans la forêt amazonienne au 17e siècle, ou encore Au revoir l'Amazonie (2000).
Amoureux du Brésil, pour le meilleur et pour le pire
Plus qu'un coup de coeur, on dirait que le Brésil l'habite. Pour le pire comme pour le meilleur, Gilles Lapouge est tout

Ubiratan Brasil - éditeur à l'Estado de São Paulo et collaborateur de Gilles Lapouge depuis plusieurs décennies -, qui était présent à la rencontre, déclare que, s'il est clair que l'homme est amoureux de son pays, ce dernier pose pourtant sur celui-ci ?un regard critique et dur?. En effet, le Brésil dans lequel Gilles Lapouge nous invite n'est pas un éloge aveugle ni une peinture ordinaire des clichés brésiliens : l'auteur y décrit ce que ce pays si baroque est pour lui, le bon comme le mauvais, et n'hésite pas à aborder des thèmes comme la violence extrême dans les favelas ou le racisme. Son portrait du Brésil est tel qu'Ubiratan Brasil confie : ?Je me sens un peu mis à nu, je l'avoue?.
Gilles Lapouge, un voyageur qui aime se perdre
Gilles Lapouge n'est pas un écrivain comme les autres puisqu'il est un écrivain voyageur. Cependant, il se reconnaît surtout comme un voyageur parmi tant d'autres, parmi ceux qui, partant explorer le monde, se perdent indéniablement. ?J'ai une spécialité?, confie Gilles Lapouge, ?depuis enfant, je me perds tout le temps?. Et d'ajouter : ?Cela me permet de voir des choses que d'autres ne voient pas?. Il se compare ainsi à ces grands explorateurs du 16e siècle, qui se perdaient et ne savaient ni où ils allaient, ni pourquoi ils s'y rendaient? ?C'est bien mon genre?, plaisante-t-il, ?je suis sans doute le meilleur voyageur de l'époque contemporaine.?
L'écrivain voyageur reconnaît dans le temps vacant et l'ennui l'essence même du voyage, parce qu'ils laissent le temps de penser et de découvrir, de ?voir ce que d'autres ne savent pas voir?. S'il pouvait ajouter un nouveau chapitre à son livre, il y parlerait sans doute de la nature sauvage et du ?Brésil non vu?, car, dit-il, ?on ne voit du monde qu'une partie infime, minuscule?.
Ce qui interpelle énormément Gilles Lapouge, c'est l'histoire. Il déplore que les Brésiliens eux-mêmes méconnaissent une grande partie de leur propre passé et de leur histoire ?dont nous ne connaissons en Europe que des bribes, et qui fut brutale et fastueuse?. Ainsi, l'écrivain parle du Brésil d'autrefois et du Brésil d'aujourd'hui, de ce qui a changé, de ce qui s'est perdu et continue à se perdre. ?L'histoire des premiers siècles du Brésil est peu connue?, explique-t-il, ?car le Brésil a été maintenu par Lisbonne dans un état d'infériorité. Par exemple il n'y avait pas d'imprimeries?. Il a donc fallu à l'auteur se documenter un peu pour traiter certaines entrées de son dictionnaire.
L'auteur déplore également que, même pour des choses fortement imprégnées dans la culture brésilienne comme le carnaval, la plupart des Brésiliens n'en connaissent pas la signification originale : ?Le carnaval est la reproduction d'une tradition ancienne, cela me paraît extraordinaire que les gens ne savent pas ce que cela signifie?. Un nouveau livre de l'auteur est en route et sortira d'ici une quinzaine de jours, mais, s'il s'agit encore du Brésil, cette fois l'oeuvre devrait tourner autour de l'Amazonie, l'un des sujets favoris de notre écrivain voyageur.
Fanny CHARBIN (www.lepetitjournal.com - Brésil) vendredi 10 avril 2015
*Photo : Wilton Junior / Estadão





