En 2015, Frédéric Plais fait un pari audacieux : structurer son entreprise Platform.sh en 100% remote, bien avant que le COVID ne transforme cette pratique en norme mondiale. Aujourd'hui, ce diplômé d'HEC dirige Upsun (nouveau nom de Platform.sh), une entreprise de près de 300 employés répartis dans 37 nationalités, et incarne une vision de l'entrepreneuriat qui allie succès business et valeurs humaines. Récemment installé à Los Angeles après des années passées à San Francisco, capitale mondiale de la tech, il partage son parcours et ses convictions avec la même authenticité qui caractérise son leadership.


De Taïwan à la Silicon Valley : la naissance d'un entrepreneur
Je savais très tôt que c'était la voie que je voulais suivre.
Le parcours de Frédéric commence loin de la Silicon Valley, à Taïwan, où il effectue son VIE chez L'Oréal. Une expérience formatrice, mais l'entrepreneuriat l'anime déjà. "J'ai dans ma famille des personnes inspirantes qui ont été entrepreneurs. Je savais très tôt que c'était la voie que je voulais suivre."
En 1999-2000, l'opportunité est évidente : Internet. "Lorsqu'on souhaitait entreprendre à cette époque, il fallait regarder du côté d'Internet. Nous n'étions qu'aux prémices de cette révolution." Frédéric fonde alors Infoclic, un moteur de recherche. "Malheureusement, ce n'était pas Google", plaisante-t-il. L'aventure s'arrête au bout de deux ans, fauchée par l'éclatement de la bulle Internet en 2002. "Ce fut une épreuve difficile. Nous avons dû fermer l'entreprise alors que les débuts avaient été prometteurs."
Cette première expérience forge son caractère. Frédéric rejoint ensuite 9Telecom, futur rachat de SFR, où il assiste de 2002 à 2007 aux premières loges d'une révolution : celle des contenus mobiles. "Je m'occupais de la musique et négociais avec l'ensemble des majors pour distribuer leurs catalogues sur téléphone." L'évolution est fulgurante : des sonneries aux morceaux entiers, puis aux albums complets, jusqu'au streaming musical. "Vivre cette transformation de l'intérieur était absolument passionnant."
En 2007, Frédéric quitte SFR pour fonder AF83 — un nom qui n'a rien d'anodin. "C'est le numéro du vol Air France Paris–San Francisco. L'idée était de combler le fossé entre les deux écosystèmes, d'importer en Europe les meilleures pratiques de la Silicon Valley et de faire voyager les idées plus vite." Cette aventure le conduit vers Commerce Guys, puis vers Platform.sh, la société qui le mènera définitivement aux États-Unis. "C'est un produit technique destiné aux développeurs. S'installer à San Francisco en 2015 était une évidence.
Le remote avant tout le monde : une philosophie, pas une mode
La décision de structurer Platform.sh en entreprise 100 % remote dès 2015 ne manque pas de surprendre. Les investisseurs se montrent sceptiques. "De nombreux fonds nous ont dit qu'ils adoraient le projet, mais que le travail à distance ne fonctionnerait jamais. Nous avons entendu cette objection à maintes reprises."
Pour Frédéric, pourtant, le choix s'impose comme une évidence. "Cette décision est née naturellement de l'expérience acquise dans l'open source avec mes associés." Le raisonnement est implacable : depuis trente à quarante ans, des contributeurs du monde entier collaborent en ligne avec un succès indéniable. "Si un écosystème aussi complexe que l'open source fonctionne parfaitement à distance, nous étions convaincus qu'il était tout à fait possible de faire tourner une entreprise selon le même modèle."
Ce choix s'accorde parfaitement avec l'ambition d'être une entreprise internationale dès ses origines. Aujourd'hui, le comité exécutif en est l'illustration : quatre membres sont basés aux États-Unis, le CPO à Londres, le CTO et la Chief People Officer à Paris, auxquels s'ajoute un collaborateur australien installé à Londres. Sur les 300 employés, l'entreprise est présente dans une vingtaine de pays, avec une concentration sur sept d'entre eux.
Lorsque la pandémie de COVID-19 frappe en 2020 et contraint le monde entier au travail à distance du jour au lendemain, Platform.sh fait figure de pionnière. "Personne ne disposait du mode d'emploi. Nous sommes alors devenus une référence, sollicités de toutes parts pour partager notre expérience et expliquer notre fonctionnement."
Après des années de fonctionnement en 100 % remote, l'entreprise a néanmoins introduit une exception notable pour les jeunes recrues. "En début de carrière, on a besoin de modèles, d'un encadrement de proximité et d'un lieu physique pour se former", reconnaît Frédéric. C'est pourquoi l'équipe de développement commercial, qui recrute de jeunes diplômés issus des universités d'Orange County, dispose d'un bureau dédié.
De San Francisco à Los Angeles : deux écosystèmes, deux ambiances
Si le déménagement à Los Angeles est avant tout une décision familiale — "Nous avions envie de découvrir une autre facette des États-Unis, un autre art de vivre. Santa Monica offre une qualité de vie exceptionnelle" — Frédéric maintient un ancrage solide dans la Bay Area, épicentre mondial de la tech. "Los Angeles, c'est vraiment la porte à côté", confie-t-il, soulignant la facilité avec laquelle il entretient son réseau dans l'écosystème de la Silicon Valley
Pour Frédéric, la différence entre les deux villes est frappante. "San Francisco, tout tourne autour de la tech. C'est assez monothématique. C'est le seul endroit où sur Market Street ou le long de la 101, tu vois des pubs pour les développeurs. Il y a pas d'autres endroits où tu vois ça dans le monde !" La ville a d'ailleurs repris des couleurs avec l'IA après des années difficiles post-COVID.
Los Angeles offre une autre dimension. "C'est beaucoup plus une grande ville avec de tout. Il y a bien sûr toute la partie artistique, création, Hollywood, mais il y a aussi de la tech. Il y a à côté de chez moi le bureau de Google, les bureaux d'Airbnb, il y a de nombreuses start-ups." Mais la vraie différence réside ailleurs : "C'est plaisant de voir des entrepreneurs qui montent des chaînes de restaurants ou des business industriels avec des usines".
Leadership humain : trois valeurs pour 300 personnes
"Traite les gens comme tu aimerais être traité" : cet enseignement maternel guide Frédéric au quotidien. "Il me semble tout simplement essentiel de porter attention à ceux qui nous entourent." Chez Upsun, cette philosophie se décline en trois valeurs fondamentales.
- Durabilité environnemental "Le cloud est par nature très énergivore. Nous sommes convaincus de pouvoir faire mieux que les autres acteurs du marché sur ce point", affirme Frédéric. Pour y parvenir, Upsun a mis en place un programme complet d'optimisation des ressources utilisées, résumé par la devise Green by design
- Solidarité. "Cela peut paraître simple", reconnaît Frédéric, "mais nous cultivons une véritable philosophie de l'entraide. We care for each other. Lorsqu'un collègue fait face à une situation difficile avec un client, le réflexe naturel dans l'équipe est de lui prêter main-forte spontanément." Cette culture de solidarité se manifeste au quotidien : "Il suffit de se connecter à notre Slack pour le constater. Les échanges sont bienveillants, constructifs et portés par une énergie positive." Une dynamique d'autant plus essentielle que l'entreprise fonctionne en full remote.
- Ambition. Pour Frédéric, durabilité et bienveillance ne sont en rien incompatibles avec une vision audacieuse. "On peut porter ces engagements et avoir en même temps l'ambition de bâtir une entreprise qui réussit à grande échelle." Le mantra de Upsun est limpide : "Shoot for the moon. Notre objectif est de construire une entreprise qui fait véritablement la différence sur son marché."
Ce leadership fondé sur des valeurs humaines, porté par Frédéric et son équipe dirigeante, se traduit par des résultats concrets.
Avec 300 collaborateurs répartis à travers 37 nationalités, Upsun incarne une diversité rare dans le secteur. La part de femmes atteint 30 % — "ce n'est pas parfait, mais nous progressons continuellement" — et le comité exécutif frôle la parité avec trois femmes sur huit membres. "Encore un petit effort et nous y serons", sourit Frédéric.
La stabilité des équipes est un autre indicateur révélateur : le taux de turnover se maintient à seulement 8 %. Si ce chiffre a légèrement augmenté ces dernières années, c'est paradoxalement un signe de réussite. "À nos débuts, nos collaborateurs installés dans des régions éloignées des grands centres tech n'étaient pas particulièrement sollicités. Avec l'essor du travail à distance, ils sont devenus très recherchés", analyse Frédéric. Loin de s'en inquiéter, il y voit une validation de la politique de formation et de montée en compétences mise en place par l'entreprise.
Sur le plan financier, Upsun affiche une solidité remarquable. L'entreprise, qui privilégie encore la croissance et l'investissement à la rentabilité immédiate, dispose d'une visibilité financière de dix à quinze ans. "La société est très stable et solide financièrement", assure Frédéric — une sérénité rare dans l'écosystème des startups tech.
Entreprendre aux États-Unis : les conseils d'un pionnier
Malgré un contexte politique moins favorable qu'à son arrivée sous la présidence Obama, Frédéric reste résolument optimiste. "J'adore ce pays et je suis convaincu qu'il rebondira. La situation actuelle n'est pas nécessairement celle de demain." Son message aux francophones tentés par l'aventure américaine est sans ambiguïté : "Cela reste une excellente idée de venir s'installer aux États-Unis. C'est certes plus difficile aujourd'hui, mais avec de la persévérance, c'est encore tout à fait possible."
Au-delà de l'expatriation, Frédéric encourage ses compatriotes à venir s'imprégner de l'écosystème américain. "Nous avons énormément à apprendre des Américains, et d'un point de vue entrepreneurial, l'environnement reste extraordinairement stimulant." Il nuance toutefois : nul besoin de s'installer aux États-Unis pour réussir.
Ce qui le réjouit particulièrement, c'est l'évolution des mentalités en France. "À mes débuts en 2000, nous étions trois ou quatre de notre promotion en école de commerce à envisager l'entrepreneuriat. Aujourd'hui, c'est près de la moitié des diplômés de HEC ou Polytechnique qui se lancent dans la création d'entreprise ou rejoignent des start-ups. C'est une transformation remarquable."
Frédéric tient néanmoins à dissiper toute illusion. "L'entrepreneuriat n'est pas fait pour tout le monde. Cela exige une résilience considérable et la volonté de placer son projet au cœur de sa vie. Sans un investissement de soixante-dix heures par semaine et une véritable obsession pour son idée, il est très difficile de réussir." La récompense, en revanche, est à la hauteur de l'effort : "Lorsque l'on parvient à créer quelque chose, la satisfaction est immense. On a le sentiment de maîtriser sa destinée comme très peu de gens sur terre."
C'est d'ailleurs cette conviction qui pousse Frédéric à consacrer du temps au mentorat de jeunes entrepreneurs. "Les compétences nécessaires sont infinies et couvrent tous les domaines. Bénéficier des conseils de quelqu'un qui est passé par là, qui a commis des erreurs et peut vous aider à les éviter, c'est précieux. Vous en commettrez d'autres, mais au moins vous pourrez *fail forward* !"
CEO, père de famille, sportif : l'art de tout concilier
Marié, père de trois enfants, passionné de sport en plein air et à la tête d'une entreprise de 300 personnes : comment Frédéric concilie-t-il tout cela ? "Je ne suis certainement pas un surhomme", sourit-il. Son secret réside dans le rythme de vie américain. "Je commence ma journée à 5 heures du matin pour une douzaine d'heures de travail, ce qui me libère vers 16 ou 17 heures. Il reste alors suffisamment de temps pour faire du sport, profiter de ma famille et préparer le dîner."
Le travail à domicile joue un rôle déterminant dans cet équilibre. "L'absence de trajet quotidien libère un temps considérable", explique Frédéric, qui se souvient de ses années parisiennes avec lucidité. "À Paris, je partais à 9h30 en scooter et ne rentrais qu'à 21 heures. La journée était terminée, sans aucune marge pour quoi que ce soit d'autre. Ce rythme décalé que nous offre la vie américaine change véritablement la donne."
Un seul regret accompagne ce mode de fonctionnement : l'absence de bureau physique. "J'apprécie profondément le contact humain, et enchaîner les visioconférences toute la journée peut s'avérer frustrant." C'est pourquoi Frédéric accorde une importance particulière aux retrouvailles en présentiel : voyages, séminaires d'une semaine, moments intenses passés ensemble du petit-déjeuner au dîner, sans écran interposé.
L'entreprise réunit d'ailleurs l'ensemble de ses collaborateurs tous les dix-huit mois — la dernière fois à Munich en juin — et le comité exécutif se retrouve une semaine par trimestre, récemment à Rome. "Rassembler les équipes est essentiel", souligne Frédéric, tout en reconnaissant l'empreinte carbone que cela représente. "Nous nous efforçons de le faire de manière responsable."
Installé entre Venice Beach et Santa Monica, Frédéric retrouve une communauté française dynamique. "Le profil des Français de Los Angeles ressemble beaucoup à celui de San Francisco : des personnes aventureuses, qui ont accepté de prendre des risques, parfois de réinventer leur vie. Ce sont des parcours avec lesquels les affinités naissent naturellement."
Après plus de quinze ans d'entrepreneuriat, Frédéric incarne une vision de la réussite qui refuse tout compromis entre performance et humanité. "Il est possible de bâtir une entreprise prospère tout en défendant des valeurs fortes." Son parcours en est la preuve : pionnier du travail à distance, dirigeant d'une entreprise internationale, il a su préserver un équilibre de vie rare dans l'écosystème tech. Son message aux lecteurs du Petit Journal ? "L'entrepreneuriat est une aventure extraordinaire, à condition de ne pas être naïf. Mais lorsque cela fonctionne, on a le sentiment de maîtriser sa destinée comme très peu de gens sur terre." Une philosophie qui résonne particulièrement auprès de ceux qui, comme lui, ont choisi de traverser l'Atlantique pour réaliser leurs ambitions.
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