Édition internationale

Dans l'ombre du consulat, la lumière d'Eva Villanueva à hauteur d'humanité

Chargée des affaires sociales au Consulat général de France, elle a reçu le 1er juin dernier le Trophée Women Empowerment lors de la première édition des Trophées des Français de l'Ouest américain. Portrait d'un parcours à hauteur d'humanité.

Eva Villanueva, chargée des affaires sociales au Consulat Général de France à San FranciscoEva Villanueva, chargée des affaires sociales au Consulat Général de France à San Francisco
Écrit par Anne-Lorraine Bahi
Publié le 1 juillet 2026

 

Il y a des personnes dont on comprend, dès la première rencontre, qu'elles ne se raconteront pas facilement. Eva Villanueva est de celles-là. Le soir où le jury a prononcé son nom, elle était assise dans la salle, nerveuse à l'idée d'avoir à parler en public.

« Égale à moi-même, j'ai trouvé que ma prestation était mauvaise »

Ceux qui étaient présents ce soir-là ont pourtant vu tout autre chose : une femme émue, digne, sincèrement surprise d'être reconnue pour un travail qu'elle n'a jamais fait pour la reconnaissance.

« Je fais les choses non pas pour être dans la lumière, mais parce que j'aime aider les gens. J'aime trouver des solutions à leurs problèmes, j'aime passer du temps à chercher »

C'est précisément cela qui rend son parcours si remarquable. À une époque où l'engagement se met volontiers en scène, Eva a fait le choix inverse. Elle avance sans bruit, résout sans commenter, aide sans exhiber. Le trophée qu'elle a reçu vient couronner une chose simple et rare : une constance discrète, tenue depuis des décennies au service des personnes que la vie a mises en difficulté.

 

Une vocation ancrée depuis l'enfance

Tout commence par une certitude. Adolescente, Eva sait déjà qu'elle veut travailler auprès des enfants. Elle hésite entre la brigade des mineurs et les services sociaux — sa taille tranchera à sa place. Reste alors une question qui la travaille : où veut-elle mettre son énergie, ses forces, sa vie professionnelle ? La réponse ne tarde pas : ce sera aux côtés des victimes.

« J'ai préféré travailler plutôt du côté de la victime que du coupable »

Cette réponse, formulée si jeune, éclaire tout le reste de son parcours. Elle n'est pas seulement professionnelle : elle est morale.

Elle s'engage d'abord dans la psychologie, comprend vite que la fac ne lui convient pas — il lui faut le concret autant que la théorie — et bifurque vers un BTS d'économie sociale et familiale. Elle choisit volontairement une formation large, refusant de se cantonner à une seule facette de l'accompagnement.

« J'avais vraiment choisi un diplôme qui me permettait de ne pas me focaliser juste sur une partie de l'accompagnement, mais sur quelque chose de beaucoup plus large »

Déjà, sa manière de voir se dessine : la personne d'abord, dans toute sa complexité, jamais réduite à un dossier.

Diplômée en 1998, elle intègre la MSA du Gard, organisme français qui gère la protection sociale (santé, retraite, famille, accidents du travail) pour tout ce qui touche au monde agricole et rural, où elle passera dix ans à accompagner des personnes âgées à domicile. Devenue cadre, elle chapeaute une équipe qui gère jusqu'à mille personnes âgées et des centaines d'aides ménagères.

De ces années passées à leurs côtés, elle gardera une manière de voir qui ne l'a jamais quittée :

« Pour moi, les personnes âgées, c'est comme des enfants, mais avec la connaissance et l'histoire en plus »

La formule dit tout : ce regard attentif, presque tendre, qu'elle pose sur ceux que la société tend à oublier.

En parallèle, dès 2002, elle devient vice-présidente d'Enfance et Solidarité, une association qui accompagne les victimes de violences. Elle y monte des logements sociaux à Lunel-Viel, en partenariat avec l'association montpelliéraine Avitarelle, pour créer un foyer où les femmes maltraitées peuvent venir avec leurs enfants. À aucun moment, dans ce parcours, on ne trouve la moindre trace de calcul ou de plan de carrière. Il y a juste une ligne, tenue.

 

L'épreuve de l'expatriation

En 2009, elle suit son compagnon aux États-Unis. Rien ne l'y prépare vraiment. Le visa E2 est adossé à la carrière de son conjoint, son propre travail devait rester en pause. Mais la vie décide autrement : au bout d'un an, les finances vacillent, et Eva découvre ce que tant d'expatriés connaissent — la non-reconnaissance de son diplôme, l'ignorance des codes locaux, la sensation vertigineuse de ne plus savoir à quelle porte frapper.

Cette période, elle en parle sans amertume. Elle enchaîne les petits boulots : babysitting, aide à domicile, accompagnement d'enfants d'une mère victime de violences, travail auprès d'une avocate. Dans chacun d'eux, elle voit une expérience qui l'enrichit, une rencontre qui la construit, une occasion d'apprendre — et qui la rapproche, sans qu'elle le sache encore, de celles et ceux qu'elle croisera plus tard dans son bureau.

« J'ai beaucoup d'estime pour les aides à domicile, c'est très très difficile »

On sent, dans ce respect qu'elle exprime pour tous les métiers qu'elle a traversés, quelque chose de fondamental chez elle : une incapacité à hiérarchiser la valeur des personnes selon leur position.

C'est alors qu'une rencontre décisive change tout : celle de Sixtine Gontier, présidente de San Francisco Bay Accueil — l'association qui accompagne les familles françaises dans leur intégration à San Francisco. Sixtine lui propose tout d'abord le rôle de secrétaire, puis l'embarque dans le projet Back to Business, pour aider les accompagnants à trouver du travail en expatriation. Là, Eva redécouvre ses compétences, prend confiance, tisse un réseau. Elle qui ignorait la valeur du volontariat aux États-Unis en fait l'expérience directe. Et, plus encore, elle y retrouve le chemin d'une carrière qui lui ressemble.

« C'est grâce à SFBA que j'ai réussi à retrouver une carrière qui me convenait »

Cette expérience associative lui ouvrira les portes d'One Reef, puis de l'International Rescue Committee, où elle accompagnera des réfugiés ayant fui la guerre, les viols, les trafics humains. Cette étape la marque profondément.

« Quand tu travailles avec des gens qui ont fui des atrocités, tu relativises énormément tes petits soucis du quotidien. Ça t'oblige à avoir de l'humilité »

Et cette humilité, qui n'a jamais été un vernis chez elle, devient à ce moment-là une conviction structurée : tout passe par l'éducation, tout se joue dans la capacité à donner à l'autre les outils de son autonomie.

 

Le consulat, comme une évidence

Un jour de 2023, le poste de "Chargée des affaires sociales" se libère au Consulat général de France à San Francisco. Anne Formond,  qui travaille à la chancellerie et qu'Eva connaît à travers le bénévolat à SFBA, pense aussitôt à elle. Elle décroche son téléphone. « Ça ne t'intéresserait pas ? » Eva a un mouvement de recul — « San Francisco, c'est loin », dit-elle. Mais son amie insiste. Et tout s'enchaîne. Eva est alors en France, à Lunel, pour fêter les 80 ans de son père. L'entretien avec le chef de cancellerie se fera par Zoom, tard dans la soirée, entre deux bougies d'anniversaire. Une heure après avoir raccroché, le consulat rapelle : le poste est pour elle. Trente ans d'engagement social, une expérience de terrain rare, une connaissance intime de l'expatriation et de ses fragilités : le consulat n'a pas eu à chercher longtemps. Eva était l'évidence.

 

« Depuis le début, je ressens une grande fierté à travailler pour mon pays et à représenter la France à l'étranger »

Depuis ce jour, le Consulat général de France à San Francisco bénéficie d'une ressource rare : un vrai service social, tenu par une professionnelle formée au métier. Une porte que l'on peut pousser pour être reçu par quelqu'un qui connaît les procédures, les partenaires locaux, les droits, et surtout qui écoute vraiment.  Une écoute qui commence dès l'instant où l'on entre dans son bureau, par une attention à la personne avant tout.

« Vous voulez que je ferme, ou que je garde la porte ouverte ? »

C'est la première question qu'elle pose. La deuxième vient tout de suite après : le rappel qu'elle est tenue au secret professionnel — y compris vis-à-vis de sa hiérarchie — sauf danger pour la personne ou pour un tiers.

« Tu peux tout me raconter, ça ne sortira pas de ce bureau, sauf si tu m'autorises à le faire »

Cette confidentialité, chez Eva, n'est pas une clause administrative. C'est une éthique. C'est peut-être aussi ce qui explique que sa réputation circule, dans ce grand Ouest américain, par la meilleure des voies : celle des personnes qu'elle a accompagnées. Ce sont elles qui, une fois relevées, tendent la main aux suivantes. Elles glissent son nom à une amie qui traverse un divorce difficile, à une voisine qui vient de perdre son emploi, à une mère qui n'ose pas parler. Une chaîne discrète, tissée de confidences et de gratitude, qui fait le meilleur des annuaires.

 

Un poste aux mille visages

On imagine mal, de l'extérieur, ce que recouvre concrètement le titre de « chargée des affaires sociales ». Eva le résume ainsi :

« C'est un poste qui regroupe tout ce que la France peut faire, à différents niveaux, en termes de social. En France, tu as la CAF, la CPAM, la retraite, le handicap, et chacun a son administration. Au consulat, c'est centralisé »

Concrètement, cela signifie qu'une même semaine peut la voir accompagner une famille dans une demande de MDPH pour un enfant, aider un futur retraité à monter son dossier vers la France, remettre en place la pension d'un compatriote injustement coupée, ou décrocher son téléphone parce qu'une femme piégée dans un foyer violent l'appelle en pleurs. À cela s'ajoutent les bourses scolaires — deux campagnes par an, des centaines de dossiers étudiés un par un avec sa binôme —, les allocations de solidarité pour les personnes âgées et handicapées, les secours ponctuels pour les familles en difficulté, ou encore le STAFE, qui permet aux associations œuvrant pour les Français de porter chaque année leurs projets devant la commission.

Depuis février, elle est également, avec Anthony Bedoussac, référente de la circonscription pour l'accompagnement des victimes de violences conjugales, dans le cadre d'un partenariat noué entre le ministère et le collectif Sorority. C'est un pan de son travail auquel elle tient particulièrement, et pour lequel elle s'appuie sur des relais de terrain comme le Réseau Main dans la Main.

Le poste est riche, mais Eva ne cache pas ce qui le rend parfois frustrant, avec un budget limité.

« Le budget du ministère est très petit par rapport à ce qu'il faudrait pour aider tous ces gens. Mon premier rôle n'est pas de dire aux gens : tenez, je vais vous donner une aide, parce qu'en fait je ne peux pas. C'est plutôt de chercher, par le biais de questions, de quoi ils ont besoin, pour leur trouver les outils nécessaires »

Là est peut-être son plus grand talent : transformer une réponse administrative en une réponse humaine. Ne pas se contenter des cases à cocher, mais tisser autour de chaque personne un filet de partenariats, de contacts, d'orientations. Elle a bâti, avec Anthony Bedoussac, ce qu'elle appelle « une toile » — avocate en droit de la famille en pro bono, avocat en immigration, expert en finances, associations partenaires — pour qu'aucune question ne reste sans réponse.

 

Un regard qui voit ce que les autres ne voient plus

Ce qui frappe, quand Eva parle des personnes qu'elle accompagne, ce n'est pas la compassion — celle-là serait trop attendue. C'est l'admiration.

« Il faut avoir une sacrée dose de courage pour rester vivre en Californie et aux US quand on manque d'argent, de santé, de travail. Ce pays n'est pas facile »

Elle admire cette dame de 95 ans qui refuse de rentrer en France parce qu'ici elle a « ses oiseaux, sa maison, son paysage, ses voisins ». Elle admire les mères violentées et piégées par le droit américain qui ne peuvent pas partir avec leurs enfants sans être accusées de kidnapping. Elle admire tous ces réfugiés qu'elle a accompagnés, qui font l'effort d'apprendre une nouvelle langue et une nouvelle culture tout en gardant la leur.

Il y a chez elle un regard qui vaut d'être souligné, parce qu'il est rare. Elle raconte une vieille dame qu'elle a rencontrée un jour, très maigre, aux yeux bleus translucides, dont on voyait toutes les veines et sur qui le soleil se reflétait. La dame lui racontait sa vie fastueuse d'autrefois, quand elle travaillait dans l'aéronautique.

« De par sa maigreur, de par sa pauvreté, je la trouvais très belle. J'étais restée émerveillée face à cette image-là »

Dans une conversation professionnelle, cette phrase suffit à saisir qui elle est. Là où beaucoup ne verraient qu'une misère à gérer, elle voit une histoire à honorer. Elle regarde comme on regarde peu, elle-même s'en émerveille encore.

C'est cette qualité de regard qui nourrit son projet De l'ombre à la lumière, sur lequel elle travaille depuis deux ans : mettre en valeur les conjoint·es suiveur·ses — souvent des femmes — qui ont mis leur vie entre parenthèses pour permettre le rêve de l'autre, et dont personne ne dit jamais rien.

 

Ce que le trophée révèle, et ce que Eva en fera

 

Quand on lui demande ce que change ce Trophée Women Empowerment, Eva a une réponse qui la peint tout entière. Elle parle d'abord de ce que ce moment a réveillé en elle.

« Je suis fière de travailler pour la France. Recevoir ce trophée est aussi une reconnaissance du travail que j'essaie de faire depuis deux ans »

Elle parle ensuite des mots qui l'ont accompagnée ce soir-là, et notamment ceux prononcés par Jean-Christophe Pandolfi, de CareXpat, sponsor du trophée. CareXpat, engagée dans l'accompagnement des expatriés et, par son association Odyssée, dans le soutien aux femmes vulnérables, a fait un choix qui compte : celui de mettre en lumière une professionnelle dont le travail se fait précisément là où personne ne regarde.

« Les mots du sponsor m'ont fait beaucoup de bien »

Puis elle parle des gens qu'elle aide, comme si c'était eux, au fond, les vrais lauréats.

« Ça veut dire que finalement je fais bien mon travail, et que les gens que j'accompagne sont bien aidés »

Puis elle se laisse aller à quelque chose de plus intime. Ce trophée est arrivé à un moment où elle en avait besoin. Il l'a aidée à ne plus se cacher derrière des « fausses excuses », à croire un peu moins les voix médisantes qui parfois la faisaient douter.

« J'ai parfois tendance à croire les personnes malveillantes qui me blessent, à me remettre énormément en question. Ce trophée m'a permis de réaliser que je n'avais plus à me cacher derrière de fausses excuses »

Il y a, dans cet aveu, une vulnérabilité qui la rend d'autant plus admirable. Les personnes qui aident les autres ont souvent, en elles, une fragilité qu'elles apprennent à contenir. Eva ne s'en cache pas. Et ce qu'elle en fait — de la lucidité, de la constance, de la loyauté envers son propre choix — dessine le portrait d'une femme profondément solide, précisément parce qu'elle sait où sont ses failles.

Quant à ce que ce prix va lui apporter, elle est claire. Le trophée lui a offert une visibilité nouvelle auprès de ses partenaires et d'autres, potentiels — et de cela, elle est ravie, à une condition : que cette lumière serve. Eva restera fidèle à elle-même et à ses convictions. Ceux qui viendront à elle avec un vrai projet pour aider les autres la trouveront prête à s'investir sans hésiter, comme elle l'est déjà auprès de projet pour les femmes victimes de violences. Aux autres, ceux qui ne cherchent qu'à ajouter une carte à leur networking, elle sourira poliment et gardera ses distances.

« Si le trophée est utile à obtenir des choses professionnellement pour le bien-être des gens, alors oui »

Tout est là. Dans cette phrase, dans cette manière de conditionner sa visibilité à l'utilité qu'elle peut en tirer pour les autres, se dit ce que le Trophée Women Empowerment a voulu récompenser : un pouvoir tranquille, exercé sans démonstration, mis au service de ceux qui n'ont plus la force d'être vus.

Eva Villanueva n'a jamais cherché à briller. C'est peut-être pour cela qu'elle éclaire.

 

Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.

Sujets du moment

Flash infos