Édition internationale

Anne Bargiacchi, l'énergie bienveillante au service des familles expatriées

Pédopsychiatre, ancienne cheffe d'unité des troubles du comportement alimentaire à l'hôpital Robert-Debré, elle a reçu le 1er juin le Trophée Social et Humanitaire, remis par la Caisse des Français de l'étranger lors de la première édition des Trophées des Français de l'Ouest américain, en présence de Paul Salvaire, Vice-Consul général de France à San Francisco, représentant la Consule générale Valérie Brisset.Portrait d'une femme dont chaque tournant de vie est devenu une force mise au service des autres

Anne Bargiacchi - LPJAnne Bargiacchi - LPJ
Écrit par Anne-Lorraine Bahi
Publié le 13 juillet 2026

 

 

Il y a des vocations qui naissent d'un souvenir précis, presque anodin, et qui pourtant dessinent toute une vie — et surtout toute une manière d'être au monde, tournée vers les autres. Pour Anne Bargiacchi, tout commence à 11 ou 12 ans, dans les pages d'un journal. Une adolescente aux prises avec les montagnes russes de son âge tombe sur un article qui met des mots sur ce qu'elle traverse.

J'ai été très soulagée de lire des mots qui expliquaient mon expérience et ce que je ressentais

De ce soulagement personnel naît, presque aussitôt, un désir qui ne la quittera plus : ne pas garder ce répit pour elle, mais le transmettre. Devenir, plus tard, celle qui explique aux enfants et aux adolescents ce qui leur arrive, et leur offre ce même apaisement. À 11 ans déjà, le projet n'est pas de soigner pour soi, mais d'être utile aux autres — une ligne qui ne se démentira jamais.

 

Une filiation, deux maîtres à penser

Fille de médecins — un père généraliste, une mère pédiatre —, Anne grandit dans un foyer où la médecine n'est jamais un mot abstrait, mais un geste tourné vers autrui. Quand elle confie à ses parents son envie d'aider les enfants « à se sentir moins seuls, à se sentir moins tristes, à aller bien », la réponse est immédiate : médecine, puis pédopsychiatrie. Elle dévore Dolto, découvre Freud, et vers 15 ou 16 ans referme Œdipe toi-même de Marcel Rufo avec la certitude d'avoir trouvé sa voie.

De ces années hospitalières à Robert-Debré, où elle dirigera l'unité des troubles du comportement alimentaire, elle retient une discipline qui ne la quittera jamais : la rigueur, l'attention méticuleuse, le refus de proposer une solution avant d'avoir cherché, le plus précisément possible, ce qui se joue vraiment pour la famille qui lui fait face.

Je n'ai pas peur des situations complexes et compliquées 

Mais elle en retient aussi une humilité, celle qui sait que les traitements ont des limites, et qu'accompagner — rester aux côtés de l'autre même sans solution toute faite — fait partie du métier. Déjà s'esquisse ce qui deviendra sa marque : une présence qui ne lâche jamais, quelle que soit la difficulté.

 

Le rêve californien qui se dérobe pas à pas

En 2019, elle traverse l'Atlantique avec mari et enfants pour rejoindre l'UCSF. Rien ne se passe comme prévu — mais rien ne s'effondre non plus d'un coup. C'est un glissement, fait de mille petits décalages. La famille arrive en août ; la journée de rencontre avec l'équipe de UCSF n'a lieu qu'en février suivant ; l'offre d'emploi tombe en juin 2020, en pleine pandémie.

J'ai signé mon offre d'embauche la veille du jour où les visas H1B ont été temporairement suspendus

Il faut alors chercher une autre voie — la carte verte —, pendant que l'école à distance des trois enfants s'éternise à la maison, en raison de la pandémie. En novembre 2020, Anne se demande comment elle pourrait concilier les allers-retours quotidiens à l'hôpital avec une maisonnée confinée. Ce n'est pas une révélation brutale, mais un renoncement qui se fait, jour après jour, sans bruit.

Il y a pourtant, dans cette parenthèse, des lignes de fuite inattendues : elle commence à écrire pour les éditions Nathan, et en assistant aux réunions d'équipe de l'UCSF, elle comprend surtout que le poste qu'on lui propose — très centré sur le diagnostic et la prescription — l'éloignerait de ce qui compte le plus pour elle : être vraiment aux côtés des familles, au quotidien, plutôt que de se limiter à un acte médical ponctuel.

J'ai dû faire mon deuil de ce projet 

 

Ce que le détour lui a appris

Avec le recul, Anne n'hésite pas : ce détour a été une chance, car il l'a rapprochée de ce qu'elle voulait faire depuis toujours. L'accompagnement qu'elle développe aujourd'hui lui ressemble, utilise pleinement ses compétences, et lui offre une disponibilité auprès des familles qu'aucun cadre hospitalier n'aurait permise — plus de temps, plus de présence, pour un seul objectif : que les enfants et les adolescents qu'elle croise aillent mieux.

Pendant ces mois suspendus entre deux vies, elle observe, en tant que mère et en tant qu'expatriée, le flot d'informations et d'injonctions contradictoires qui submerge les parents. Elle s'autorise, pour la première fois, à se servir de sa propre expérience pour aider les familles qu'elle rencontre — une liberté que la blouse du médecin traditionnel ne lui permettait pas, et qui la rapproche encore un peu plus des gens qu'elle veut servir.

De 2022 à 2025, elle devient Wellness Coordinator au Lycée Français, au contact d'une centaine d'élèves. Elle y bascule du côté de la prévention, apprend à repérer les moments où l'on peut désamorcer un cercle vicieux avant qu'il ne s'installe, et affine sa connaissance du système de soins américain et des besoins réels des jeunes francophones — des besoins souvent bien différents de ceux qu'elle traitait à l'hôpital, mais tout aussi urgents à entendre.

Ça a été une période extrêmement nourrissante et riche en rencontres

 

Aux Côtés des Parents : le seul objectif, que les adolescents aillent mieux

En août 2025, Anne franchit un cap et lance Aux Côtés des Parents, un accompagnement pensé pour les parents dont l'enfant ou l'adolescent traverse une période difficile — anorexie, dépression, neuroatypie, décrochage scolaire. Elle a baptisé sa méthode Care in Translation.

Je suis là pour faire des ponts : traduire ce qui se passe entre le système de soins et l'expérience des parents

Ce qui frappe, dans la manière dont Anne parle de son dispositif, c'est qu'elle ne s'y met jamais au centre. Son intérêt n'est pas de démontrer son savoir, mais de le mettre discrètement au service d'un seul but : que l'adolescent aille mieux. Et pour elle, ce mieux-être passe presque toujours par les parents — ce sont eux qui vivent avec l'enfant chaque jour, eux qui peuvent devenir, avec les bons outils, le levier le plus puissant du changement.

Avec les bonnes informations, les parents ne sont pas la cause du problème, mais un vrai facteur de protection et une partie de la solution

Car les parents, souvent, se sentent démunis, craignent de ne pas avoir les bons outils, et culpabilisent en silence. Le rôle d'Anne n'est pas de se substituer au suivi de l'enfant, mais d'aider les parents — restés, eux, l'environnement quotidien de ce dernier — à traduire en pratique des recommandations théoriques (être ferme et bienveillant) dans une réalité souvent épuisante. Une manière, aussi, de rendre aux parents le pouvoir d'agir plutôt que de les en dessaisir.

Ce qu'une famille trouve auprès d'elle, et nulle part ailleurs, tient à ce croisement rare : un regard de médecin, de coach, de maman, et de personne expatriée — mis tout entier au service des autres, sans jamais perdre de vue l'humain derrière le dossier.

 

L'isolement et la culpabilité, ces deux mots qui reviennent toujours

Pourquoi ces deux mots hantent-ils si souvent les familles expatriées ? Parce que certains sujets — l'anorexie, les idées noires, le décrochage scolaire — restent indicibles, y compris entre proches, par souci de protéger la vie privée de l'adolescent. Le silence, à son tour, nourrit l'impression d'être seul à vivre cela.

Chez les expatriés, cet isolement se double d'un éloignement bien réel : la famille restée en France peut porter un regard critique sur un diagnostic posé aux États-Unis, comme le TDAH, rendant difficile le partage de ces doutes avec les professionnels locaux. Quant à la culpabilité, elle prend une forme particulière — celle de se demander si le choix d'expatrier ses enfants a contribué à leur fragilité.

C'est précisément là qu'Anne choisit de se tenir : dans cet interstice où personne d'autre ne va, à rassurer sans juger, à rappeler patiemment que rien de tout cela n'est une fatalité.

Ce qu'elles traversent, leur confusion et leurs doutes, sont normaux, et les choses peuvent s'améliorer

 

Grandir entre deux mondes

Anne s'attarde longuement sur ces enfants qui grandissent entre deux langues, deux écoles, parfois deux univers émotionnels. Le risque principal, dit-elle, est de ne pas trouver son groupe — alors que le sentiment d'appartenance est, à l'adolescence, un pilier de la construction identitaire. D'où l'importance de cette « troisième culture », et des liens tissés avec d'autres jeunes traversant la même expérience.

Il faut faire de la place pour toutes leurs émotions et les valider sans chercher à les changer trop vite

Plutôt que de vouloir convaincre trop vite un adolescent des bienfaits de l'expatriation, elle invite les parents à la patience — maintenir les petites routines, recréer des moments de joie, garder le lien avec le pays d'origine, et accepter que l'enfant n'ait pas à rassurer ses parents sur le bien-fondé de leurs choix. Une bienveillance qu'elle demande aux parents, et qu'elle incarne elle-même, dans chaque conseil qu'elle formule sans jamais culpabiliser personne.

 

Naviguer, sans jamais lâcher la main

Face à la complexité notoire du système de santé américain, le premier conseil d'Anne reste concret : trouver un médecin traitant ou un pédiatre, identifier le bon interlocuteur au sein du réseau d'assurance. Mais l'essentiel, dit-elle, se joue ailleurs — dans la reconnaissance de ce que traverse un parent, et dans cette disponibilité de tous les instants pour traduire, sans relâche, entre le système de soins, les comportements de l'enfant et les réponses de l'adulte. Une main tendue, encore et toujours, plutôt qu'un simple avis d'expert.

 

Ce que le trophée vient confirmer

Quand on l'interroge sur ce que représente ce Trophée Social et Humanitaire, sponsorisé par la Caisse des Français de l'étranger, remis par Eric Pavy, Anne ne parle pas d'aboutissement personnel, mais de validation d'un chemin tourné vers les autres.

Ça me confirme que mon parcours, les choses auxquelles j'ai renoncé et les choix que j'ai faits n'étaient pas en vain

Elle y voit surtout une opportunité de visibilité — non pour elle, mais pour les familles qui, entendant parler de ce type d'accompagnement, oseront peut-être franchir le pas. Un espoir simple, répété comme une conviction, et qui résume à lui seul ce qui l'anime depuis l'âge de 11 ans : que les trajectoires des enfants et de leurs familles s'en trouvent plus positives.

 

Le mot de la fin, pour un parent qui hésite

À un parent qui sent que son enfant ne va pas bien, mais qui hésite à demander de l'aide — par pudeur, par méconnaissance du système, par peur du regard —, Anne a une réponse qu'elle offre sans jugement, avec cette bienveillance qui semble ne jamais la quitter.

Demander de l'aide est en soi un facteur pour aller mieux

Reconnaître que c'est compliqué, dit-elle, c'est déjà mettre toutes les chances de son côté. Et même dans les situations qui paraissent sans solution, il y a toujours un moyen d'avancer vers le mieux — à condition de ne pas rester seul.

Anne Bargiacchi n'a jamais cherché à guérir seule ce que le silence abîme. Depuis l'adolescente de 11 ans jusqu'à la pédopsychiatre d'aujourd'hui, un même fil la traverse : mettre son énergie, son savoir et son écoute au service des autres, avec cette conviction tranquille qu'un enfant qui va mieux, c'est toujours toute une famille qui respire à nouveau.

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