Des maisons colorées qui montent et descendent avec la marée, des pontons où tout le monde se salue, des boîtes à dons où l'on dépose ce dont on n'a plus besoin. Au nord de Sausalito, plus de 400 maisons flottantes forment un village à part, né de la débrouille après la guerre et défendu bec et ongles par ses habitants. Qui vit là, et pourquoi ont-ils choisi cette vie sur l'eau ? Bienvenue à bord.


Un village flottant où l'on connaît ses voisins
Garez-vous, puis marchez. Pour rejoindre sa maison, une propriétaire installée depuis 2007 a fait le calcul : elle passe devant 90 % de ses voisins. Impossible de rester anonyme. Sur chaque ponton, on trouve des boîte aux lettres, une free box, une caisse où chacun laisse ce qu'il n'utilise plus (sans relation aucune avec celle de Xavier Niel), et quelques coins où l'on s'arrête pour discuter. Des caddies attendent sur les pontons pour ramener les courses.

La vie sociale suit le même rythme. Repas partagés, concerts flottants, Shakespeare sur l'eau. Il arrive qu'un pêcheur passe vendre son poisson frais. Et sur l'un des pontons, la tradition voulait qu'un vieux remorqueur de 1912 emmène tous les voisins du ponton en balade sur la baie le jour de l'An. Ce bateau, le seul houseboat de Sausalito autorisé à quitter son emplacement, est d'ailleurs sur le point de changer de propriétaire.
« Il y a une intimité sur les pontons qui pousse à vivre moins pour soi et davantage en communauté », résume une résidente arrivée en 2021. On compte aujourd'hui plus de 400 maisons flottantes réparties dans cinq marinas.
D'où viennent les houseboats de Sausalito ?
Vivre sur l'eau ici n'a rien de nouveau. Dès les années 1880, des arks, sortes de cabanes flottantes, servent de résidences d'été dans les criques voisines. Après le séisme de 1906, de nombreuses familles sans abri s'y installent pour de bon.
Le vrai tournant, c'est la Seconde Guerre mondiale. En 1942, un immense chantier naval sort de terre sur les vasières du nord de Sausalito. En trois ans, il lance 93 navires et fait travailler jusqu'à 20 000 ouvriers. À la fin de la guerre, tout s'arrête. Restent des coques, des barges, des péniches de débarquement… et des gens sans travail ni logement. « Si vous trouviez quelque chose qui flottait, vous pouviez vivre sur l'eau pour rien », raconte un architecte qui dessine des maisons flottantes ici depuis la fin des années 1970. Le quartier a gardé la trace de cette époque : on y accède encore par Gate 5 Road et Gate 6 Road.
Artistes, bohèmes et « Houseboat Wars »
Dans les années 1950 et 1960, artistes, écrivains et marginaux s'installent sur ces épaves retapées. Le front de mer devient un repaire de bohèmes. Clin d'œil pour les cinéphiles : la réalisatrice Agnès Varda y tourne en 1967 Oncle Yanco, un court documentaire consacré à un parent peintre qui vivait sur un vieux ferry. La même année, Otis Redding, hébergé sur un houseboat, y commence (Sittin' On) The Dock of the Bay.

Mais sur les collines, on voit d'un mauvais œil ces bateaux sans égouts ni permis. Des années 1950 aux années 1980, la ville puis le comté tentent de déloger les habitants. En 1971, quand les autorités viennent remorquer des maisons, une flottille de barques, de voiliers et même une jonque chinoise les repousse. En 1977, une tentative d'arrestation tourne à l'émeute : plus d'une centaine de manifestants font reculer les forces de l'ordre.
Le combat se poursuit ensuite devant les tribunaux, pendant des décennies. Bilan : les houseboats sont restés. En 2006, une loi règle l'essentiel du conflit en déplaçant… les « rues sous-marines » tracées sur le cadastre sous les maisons. Ce sont les rues qui ont bougé.
Qui vit sur les houseboats aujourd'hui ?

Le repaire de pirates s'est embourgeoisé. Les maisons flottantes se vendent désormais d'environ 400 000 dollars à près de 2 millions, d'après les annonces de ces dernières années. Le principe surprend les nouveaux venus : on achète sa maison, mais on loue son emplacement au propriétaire du ponton, dont le prix a dans certains cas augmenté de $300 à plus de $1700. Et si vous songez à acheter, notez que rares sont les banques prêtes à financer ce type de bien.
Pourtant, la population reste étonnamment mélangée. Sur un même ponton, une vieille barge un peu fatiguée voisine avec une maison d'architecte. On croise des artistes, des habitants installés depuis les années 1980, des chefs d'entreprise, une rabbin, des familles. « Il y a beaucoup d'auteurs, d'artistes et de gens d'affaires ordinaires », résume une habitante arrivée en 1986.
L'esprit des débuts survit surtout à Galilee Harbor, une coopérative née de ces années de lutte. Pas de propriétaire : les habitants gèrent tout, selon le principe « un bateau, une voix ». Pour y vivre, il faut être artiste ou travailler dans le maritime, et la grande majorité des foyers doit avoir de faibles revenus. Parmi eux, une famille arrivée en 1994 en catamaran, avec un père français, et qui a bouclé un tour du monde à la voile entre 1994 et 2004.
Pourquoi ont-ils choisi de vivre sur l'eau ?
Au départ, c'était une question d'argent : c'était l'un des endroits les moins chers du comté de Marin. L'argument ne tient plus guère, sauf dans les coopératives. Aujourd'hui, les habitants parlent d'autre chose.
La communauté, d'abord. « Il y a ce vrai sentiment qu'on prend soin les uns des autres », confie une ancienne résidente. La nature, ensuite : un phoque qui passe sous les fenêtres, un héron posé sur la rambarde, une sortie en kayak avant le travail. Un certain état d'esprit, enfin. Et aussi le calme. Le lieu attire toujours « les outsiders, les créatifs, ceux qui pensent hors des cases », souligne cette même ancienne résidente. Un agent immobilier du quartier parle d'un environnement « radicalement mouvant », où tant d'éléments du quotidien bougent sans cesse, et qui stimule la créativité.
Et puis il y a ceux qui, une fois installés, ne peuvent plus revenir en arrière. « Maintenant qu'on est là, je ne peux plus revenir à une maison normale », avoue une habitante installée dans sa maison flottante depuis 2021.
La vie au rythme des marées
Le rêve a ses contraintes. En bout de ponton, la marée peut faire monter et descendre les maisons de près de 2,5 mètres en une journée : les cloisons se microfissurent, et chaque kilo compte pour garder l'équilibre. Les eaux usées sont stockées dans des réservoirs vidés par pompe électrique. En cas de coupure de courant, pas de chasse d'eau. Dans les jardinières, certains remplacent même la terre, trop lourde, par de la mousse de polystyrène.
Visiter les houseboats de Sausalito sans déranger
Les maisons flottantes se trouvent au nord de la ville, le long de Bridgeway, autour de Gate 5 Road et Gate 6 Road. Gardez en tête que les pontons sont privés et que l'on passe devant les fenêtres des gens : restez discrets, ne montez pas à bord et évitez de photographier l'intérieur des maisons.
Pour entrer chez les habitants, l'association des résidents organise des visites guidées privées pour des groupes de 10 à 40 personnes, sur réservation. Autre occasion de passer une journée au bord de l'eau : le Sausalito Boat Show, du vendredi 25 au dimanche 27 septembre 2026, à Clipper Yacht Harbor.
Sur le même sujet













