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« Le brasier » de Charlotte Attry : sous les cendres du deuil, un amour qui ne s'éteint pas

Il lui a fallu dix-sept ans pour trouver les mots, et cinq ans pour les poser sur le papier. Dans Le brasier, en librairie ce mercredi 7 octobre, Charlotte Attry, directrice de l'Alliance française de Berkeley, raconte la mort de son fils Paul, six jours après sa naissance. Un récit cru, sensoriel, souvent bouleversant — et, contre toute attente, lumineux. Rencontre avec une autrice « fébrile », à l'heure de partager enfin son histoire.

Charlotte Attry avec son livre Le BrasierCharlotte Attry avec son livre Le Brasier
Écrit par Anne-Lorraine Bahi
Publié le 6 octobre 2026

Le brasier, le livre qui lui a permis de faire la paix

Ça m'a vraiment libérée : j'ai un peu fait la paix avec l'événement, avec le livre.

Pour dire ce qu'elle ressent à quelques jours de la sortie de Le Brasier, publié aux Éditions du Rocher, Charlotte Attry a choisi un mot, partagé sur les réseaux sociaux : fébrile.

« C'est à la fois extrêmement excitant et un peu effrayant », confie-t-elle. Il y a la joie du partage, la curiosité de ce que les lecteurs vont en penser. Et puis autre chose, de plus profond. « J'ai presque envie de dire le mot clôture, parce que c'est une histoire qui m'accompagnera toujours. […] Ça m'a vraiment libérée : j'ai un peu fait la paix avec l'événement, avec le livre. »

Le récit suit Clara et Simon, un couple qui perd son premier enfant, Paul, dans la semaine qui suit sa naissance. C'est aussi, à peine voilée, l'histoire de Charlotte et de son mari Jérémie.

 

Cinq ans d'écriture et un syndrome de l'imposteur à apprivoiser

Chaque mot, je l'ai soupesé

Charlotte Attry n'en est pas à son premier livre. Ancienne journaliste de télévision, elle a déjà signé chez Bamboo Édition plusieurs ouvrages sur les grands passages de la vie des femmes.

Mais c'est la première fois qu'elle romance sa propre histoire, et l'exercice n'a rien d'évident. Habituée à partir d'une matière existante, elle a dû, cette fois, tout construire, à commencer par la structure. Le mythe de l'inspiration, elle le balaie d'une phrase : « C'est un gros travail de discipline. » Des pages connues par cœur, des répétitions traquées sans relâche : « Chaque mot, je l'ai soupesé. »

Puis il y a eu le doute. Pourquoi écrire ça ? Qui va s'y intéresser ? « À chaque fois que je ressentais ça, je m'accrochais en me disant : “Pense aux autres parents, fais-le pour eux si tu ne le fais pas pour toi.” »

Le plus long, pourtant, fut ailleurs : replonger dans la douleur. « J'avais envie de raconter quelque chose de vrai et d'authentique, et ça me demandait de baisser les armes à plein de niveaux. Il y a une vraie mise à nu. » Cette histoire, elle la portait en elle depuis très longtemps. « Il m'a fallu dix-sept ans pour écrire ce livre », résume-t-elle.

 

Pourquoi elle a changé tous les prénoms, sauf celui de Paul

Je culpabilisais de ne pas être 100 % juste

L'intention de départ était d'écrire avec les vrais prénoms. Mais dès que le récit s'éloignait de la réalité, elle bloquait : « Je culpabilisais de ne pas être 100 % juste. » Le déclic : prendre de la distance.

Elle a donc changé les prénoms, fusionné certains personnages, simplifié des situations pour les besoins du récit. « Le seul prénom que j'ai gardé, c'est celui de Paul. » Mais l'essentiel reste fidèle : « Toute l'inspiration et le gros de l'histoire, j'ai très peu changé la réalité. C'est très inspiré de notre vécu. »

 

Une construction en trois temps, à l'image du deuil

Un deuil, c'est tout sauf linéaire.

Le livre ne suit pas l'ordre chronologique. Il tresse trois temporalités : la rencontre du couple, la semaine qui mène de la naissance à la mort de Paul, et l'après. Un choix mûrement réfléchi.

« Je ne voulais pas qu'on connaisse ce couple uniquement dans sa douleur », explique-t-elle. « Pour que quelqu'un qui n'a pas vécu cette expérience comprenne les enjeux de ce deuil, il faut qu'on rencontre ce couple avant. Qu'on comprenne d'où ils viennent, qui ils sont, comment ils s'aiment, pour voir comment le deuil va changer de manière très profonde leur système de communication, leur façon de s'exprimer, et même leurs sentiments. »

Pas de flashbacks, qu'elle trouvait trop systématiques. Et une alternance assumée des émotions, pour que le lecteur puisse respirer. « Un deuil, c'est tout sauf linéaire. Un jour tu es en colère, un jour tu es extrêmement triste, un jour ça va. J'avais envie que la forme ressemble à ce qu'on traverse. »

Au cœur du livre, un passage frappe : la mort de Paul tient presque en une seule phrase, là où tout le reste est raconté dans le détail. L'effet est saisissant. « Il n'y a tellement rien d'autre à dire. Je me suis dit : je ne vais pas en faire des paragraphes, il n'y a pas besoin. » Et le sentiment de douleur y est encore plus grand.

 

Une histoire de deuil… qui est aussi une histoire d'amour

C'est un retour qu'elle reçoit souvent, et qui l'a surprise. « Beaucoup de gens me disent : “Oui, c'est une histoire de deuil, mais en fait c'est une histoire d'amour.” Je ne l'ai pas du tout pensé comme ça. ». 

À la lecture, c'est pourtant ce qui frappe. On découvre Clara et Simon dès leur rencontre, et on les voit s'aimer. D'une écriture juste, sans emphase, ce lien grandit, puis vacille sous le choc. Le livre montre avec finesse combien un même deuil peut se vivre différemment au sein d'un couple : Clara laisse éclater sa douleur quand Simon la garde pour lui, comme le font souvent les hommes. « Je crois que ce qui en ressort, c'est l'histoire d'amour », reconnaît l'autrice. « Et finalement, j'en suis contente, parce que dans le message d'espoir, ça compte aussi beaucoup. »

Car ce message, elle l'a voulu dès l'écriture. Longtemps, elle s'est demandé si son couple de papier devait se séparer, pour « respecter les statistiques ». Elle a choisi de raconter leur histoire telle quelle, en pensant à la femme qu'elle était à l'époque, seule à chercher des informations, et pour donner de l'espoir à ceux qui vivent la même épreuve. « J'avais envie que les personnes qui traversent ce deuil se disent : c'est possible. C'est compliqué, c'est dur, mais c'est possible. Moi, je crois que ça m'aurait rassurée de l'entendre. »

Leur histoire en est la preuve. « Cela fait 25 ans qu'on est ensemble. Il y a des jours où on reparle encore de cette période en n'étant pas d'accord, ou en étant en tension. Mais on est encore ensemble. »

Et Simon ? Il séduit tant les lecteurs que l'autrice s'en amuse. « Beaucoup de gens me demandent : “Il est vraiment comme ça, ton mari ? Il est formidable!” Et à chaque fois, ça m'agace : c'est moi qui ai écrit le livre, et c'est lui qui a le beau rôle ! » 

Dans la vie, Jérémie a relu chaque chapitre au fil de l'écriture. Il n'aurait pas tout écrit ainsi, ni tout vécu de la même façon, mais « il a toujours respecté le fait que j'aille dans ces directions-là ». Une confiance qui en dit long sur eux deux. Le livre n'épargne pas non plus l'entourage et ses maladresses en chaîne. Sans rancune : « Avec le recul, je sais qu'on a tous fait comme on pouvait à ce moment-là. […] On était tous à vif. »

 

Une écriture sensorielle, des scènes qui parlent à toutes les mères

J'apprécie beaucoup que des gens aient vu des choses universelles dans cette expérience intime.

On lui dit souvent que son écriture est « visuelle et sensorielle ». Elle assume. « Je voulais traduire ce qu'on ressent physiquement, ce qui se passe au niveau de tous les sens. »

Une scène, en particulier, fait réagir : la visite de la famille à la maternité, avec ballons et bonbons, pendant que Clara a mal aux seins et voudrait juste aller aux toilettes. Des mères qui n'ont jamais perdu d'enfant lui confient s'y être tout de même reconnues : elles aussi ont subi ce défilé de proches, sans en avoir la moindre envie. « J'apprécie beaucoup que des gens aient vu des choses universelles dans cette expérience intime. »

Une bêta-lectrice, sans enfant, y a même lu un écho de la rupture amoureuse. Charlotte Attry ne s'y attendait pas, mais elle comprend. « Ce couple perd son enfant, mais il perd aussi ses rêves, une partie de son histoire. […] Je pense que n'importe quel lecteur qui a vécu une perte, quelle qu'elle soit, peut ressentir ce que ces personnages traversent. »

Elle a aussi appris à ne plus comparer les douleurs. « Pendant très longtemps, j'ai été très en colère. Je trouvais ça tellement injuste que, quand les gens se plaignaient, j'avais du mal. » Il lui a fallu du temps pour admettre « qu'on vit tous la douleur à des degrés différents, peu importe l'événement initial ».

 

Deuil périnatal : briser le silence autour du 15 octobre

La date de sortie n'a rien d'un hasard. L'éditeur a voulu que Le brasier paraisse juste avant le jeudi 15 octobre, journée mondiale de sensibilisation au deuil périnatal.

Car Charlotte Attry a traversé cette épreuve « dans un silence très plombant ». « Les gens sont mal à l'aise avec la mort de manière générale, mais alors la mort d'un enfant… » Elle évoque aussi une honte dont on parle peu : « Tu as l'impression d'avoir été un mauvais parent avant même d'être vraiment parent. » Et ces dîners où quelqu'un demande combien vous avez d'enfants… « Ça passe très mal en dîner. »

Elle a déjà connu ce combat contre le tabou avec son premier livre, consacré à la ménopause. À l'époque, des médias refusaient d'aborder le sujet ; aujourd'hui, on en parle partout. « Tant mieux. » Elle espère apporter sa « petite pierre à l'édifice » pour libérer la parole sur la mort d'un enfant.

Les chiffres plaident pour elle. Selon une étude de la Drees (le service statistique des ministères sociaux) publiée en juillet 2026, 7 398 enfants sont nés sans vie ou sont morts dans leurs sept premiers jours en France en 2024, soit 11,2 pour 1 000 naissances, un taux en hausse depuis 2021. « Ce n'est pas marginal. C'est juste que l'on n'en parle jamais. »

Pour les lecteurs installés en Californie, ce rendez-vous existe aussi de ce côté de l'Atlantique. Aux États-Unis, octobre est devenu le mois de sensibilisation à la perte de grossesse et du nourrisson (Pregnancy and Infant Loss Awareness Month), dans le sillage d'une proclamation de Ronald Reagan pour octobre 1988. Et le 15 octobre, de nombreuses familles allument une bougie à 19 h, heure locale, pour la Wave of Light (vague de lumière).

 

Du podcast au livre : « Si tu m'aimes, je veux un chapitre »

C'était la première fois que j'en parlais publiquement, j'ai beaucoup pleuré.

Tout a commencé par un micro. Une expatriée qui lançait le podcast Derrière les sourires l'a invitée à raconter son histoire. Charlotte Attry a longtemps refusé : elle ne voulait pas que son nom soit associé à ce drame. Puis elle a dit oui.

Avec le recul, ses réticences étaient, dit-elle, « une grosse erreur ». Car l'enregistrement lui a révélé le poids qu'elle portait encore. « Je me rappelle avoir utilisé l'expression que je me sentais amputée, comme avec une douleur fantôme. C'était la première fois que j'en parlais publiquement, j'ai beaucoup pleuré. » Après la diffusion, des centaines de témoignages sont arrivés : parents, infirmières, proches. « Une vague d'amour. »

C'est alors que son meilleur ami l'a appelée. « Tu veux écrire depuis longtemps, mais ton histoire, elle est là. Tu as les mots, tu as le recul maintenant. » Elle a protesté. Il a eu cette phrase : « Si tu m'aimes, je veux un chapitre pour mon anniversaire. » Elle a écrit le chapitre. Puis elle a creusé.

 

De la télé française à l'Alliance française de Berkeley

Charlotte Attry est arrivée en Californie en 2015, pour suivre son mari qui y développait son entreprise. Sans rêve américain particulier. « J'étais journaliste en France, je bougeais déjà pas mal, ça me convenait. » Ses enfants avaient alors 2 et 5 ans.

Le début, elle ne l'enjolive pas, et beaucoup de lectrices s'y reconnaîtront. « C'est dur pour les femmes qui arrivent en expatriation pour suivre leur conjoint. Monsieur travaille, et nous devons faire tourner la maisonnée. J'adore mes enfants, mais me retrouver à la maison, je l'ai asseze mal vécu. » Autre leçon : « La culture, on croit la connaître : c'est une erreur. »

Puis la Bay Area l'a conquise. « C'est très international, c'est magnifique. Élever des enfants ici, c'était vraiment une chance. » C'est aussi ici qu'elle s'est réinventée, en quittant l'image pour l'écrit. Depuis 2024, elle dirige l'Alliance française de Berkeley.

Aujourd'hui adolescents, son fils et sa fille connaissent l'histoire de Paul. À l'inverse des générations précédentes, où l'on « fermait la boîte », les équipes médicales leur avaient conseillé d'en parler. Chaque année, à l'anniversaire de Paul, la famille allume une bougie et dit un petit mot, « mais nous n'en faisons pas plus de cas que ça ». Ils ne liront sans doute pas le livre tout de suite : certaines scènes sont trop intimes pour qu'on ait envie de les lire sur ses parents. Mais ils sont fiers. « C'est une aventure familiale, ce livre. Sans leur soutien, je n'aurais pas pu le terminer. »

Et une version anglaise ? Elle l'espère, et voudrait l'accompagner de près. Le mot qu'elle choisirait pour décrire son écriture dans la langue de Shakespeare : raw. Brut.

 

Son message aux parents qui traversent ce deuil

Être indulgent avec soi-même. Se montrer souple et bienveillant avec soi-même

Lorsqu'on lui demande ce qu'elle dirait aux parents qui vivent aujourd'hui ce qu'elle a vécu, elle commence : « De garder espoir. De ne pas perdre de vue que, même quand c'est ravagé… » La phrase reste en suspens. L'émotion la rattrape. « Ça m'émeut toujours de le dire, pardon. »

« Dans ces moments-là, c'est tout noir. Tout se vide littéralement de son sens. On ne voit pas comment ça peut se remplir à nouveau. » Elle ne promet pas de miracle. « Ce serait mentir que dire l'inverse, ça peut prendre des années. » Elle rappelle simplement qu'aujourd'hui, ses deux enfants vont très bien.

Et elle ajoute un dernier conseil, peut-être le plus précieux : « Être indulgent avec soi-même. Se montrer souple et bienveillant avec soi-même, parce que franchement, ce n'est pas tous les jours facile. »

 

Où rencontrer Charlotte Attry

Dates communiquées par l'autrice ; les détails seront annoncés sur son site ici

  • Mercredi 7 octobre 2026 : sortie du Brasier aux Éditions du Rocher.
  • Lundi 12 octobre 2026 : rencontre en direct sur Instagram avec l'association AGAPA, à 12 h 30 heure de Paris (3 h 30 du matin en Californie).
  • Vendredi 6 novembre 2026 : conférence à Berkeley, déjà complète.
  • Vendredi 4 décembre 2026 : café littéraire à l'Alliance française de San Francisco.
  • Début janvier 2027 : rencontres en Silicon Valley et à Sacramento, dates à venir.
  • Mars 2027 : tournée du French World Festival, dont Le Petit Journal est partenaire, à San Diego (autour du 4-5 mars), Los Angeles (autour du 7-9 mars) puis dans la Bay Area, avec des soirées littéraires dans les trois Alliances françaises.

Entre-temps, elle sera en France pour deux rencontres en librairie en octobre (dont une dédicace à la librairie Points Communs de Villejuif, le samedi 17 octobre) et deux autres en novembre. Des dates à New York et à Seattle sont aussi à l'étude.

Si vous traversez un deuil périnatal, en France, l'association AGAPA accompagne les parents et leurs proches.

 

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