

Potentialiser les affects par la pratique artistique, c'est la démarche entreprise par cette artiste-performeuse franco-brésilienne au talent indéniable. Lepetitjournal.com vous la présente.
Tania Alice est une artiste de 37 ans aux multiples talents. Après son doctorat en Lettres, elle est d'abord poète et écrivain, mais lorsqu'elle s'installe au Brésil il y a dix ans, c'est pour le théâtre : ?J'ai d'abord été comédienne, puis metteur en scène, mais je trouvais le processus théâtral trop lent, je voulais le dépasser, et c'est ce qui m'a poussé vers la performance, qu'elle se passe dans la rue ou dans un espace artistique traditionnel.?
Aujourd'hui professeure d'"art relationnel comme (r)évolution des affects? et d'attraction scénique à l'Unirio, c'est une artiste engagée et multi-primée comme l'une des performeuses les plus créatives de ces dernières années. Refusant de séparer l'art de la vie ou le travail d'enseignant de celui d'artiste, elle est à l'origine d'un art aux multiples facettes, aussi bien social que thérapeutique et pédagogique.
Des performances hors du commun pour un public qui l'est tout autant
Parmi les performances les plus impressionnantes de l'artiste, les ?Heróis do quotidiano? ("Héros du quotidien") occupent une place de choix. Lancé en 2009, ce collectif de performance composé de 15 artistes menés par Tania Alice partait en missions diverses dans tout Rio. La plupart incluaient des "irruptions poétiques" dans l'espace urbain dans le but de changer la perception et le ressenti des participants, confrontés aux dispositifs sociaux de la vie quotidienne. Un mélange d'art sous toutes ses formes et d'activisme politique contre la pauvreté, la solitude et le manque de solidarité. ?L'idée des heróis est venue du théâtre et de l'exploitation de la figure classique du héros mythologique et littéraire, il ne s'agissait pas d'explorer une pièce mais le thème même du héros?, explique l'artiste.
Les enseignements que Tania Alice a tiré de ce projet sont immenses, notamment sur la nature du public brésilien, un public pas comme les autres : ?les gens donnent immédiatement leur confiance aux héros. C'est l'habit du héros qui permet de faire des choses hors du commun.? C'est donc l'ouverture et l'intérêt incroyable dont font preuve le public brésilien face à la performance et à l'art en général qui rend ces expressions artistiques si enrichissantes. C'est un public qui demande immédiatement à l'artiste ce qu'il fait et s'il peut être d'une aide quelconque au performeur. ?En Europe et en France le public cherche d'abord à comprendre intellectuellement la performance avant d'éventuellement y participer. Gumbrecht, cet excellent philosophe allemand, soutient que l'oeuvre d'art oscille entre une production de présence et de sens. En France on donne plus d'importance au sens alors qu'au Brésil c'est la présence, la relation qui prend le dessus?, observe-t-elle.
Le public brésilien embarque donc dans un espace poétique sans se poser de questions, ce qui aboutit à des situations extraordinaires, comme cette femme qui demande aux héros costumés de lui tenir son bébé pendant qu'elle va faire ses courses. ?Le héros brésilien est très différent du héros américain ! C'est une expérience artistique sur laquelle il faut revenir pour lui trouver une forme de cohérence?, selon Tania Alice.
Plusieurs niveaux de compréhension
La démarche artistique de l'artiste s'organise autour de plusieurs niveaux de compréhension : autobiographique, relationnelle, mais aussi sociale-urbaine et enfin spirituelle. Sa performance intitulé ?Bate Papo na cama? ("Bavardage au lit") n'échappe pas à cette logique. Imaginez la scène : des inconnus qui discutent, autour du musée d'art contemporain de Niteroi? dans des lits ! ?L'idée m'est venue quand j'ai été célibataire, je me suis dit que ce qui me manquait le plus, c'était les conversations que l'on peut avoir au lit avec son partenaire, et c'est cette intimité que j'ai voulu recréer, mais avec des inconnus!? raconte-t-elle.
L'artiste a donc installé des lits tout autour du musée et invité des passants à partager un moment privilégié de discussion avec elle, pour parler de la vie mais surtout de l´habitat et du mal-logement au Brésil. Une initiative couronnée de succès qu'elle a ensuite fait voyager hors des frontières, aux Etats-Unis ou au Mexique. ?Cela permet aux gens d'avoir une vraie participation créative, leur donner de la voix. Le lit, qui est le support de cette performance, offre une disponibilité relationnelle énorme ce qui permet aux gens de s'exprimer?, souligne Tania Alice
Un art international à dominance urbaine
C'est lors d'un projet à Macapa, en Amazonie, que l'artiste a pris conscience des profondes racines urbaines de son art. Son projet : partir à la rencontre de ces petites communautés amazoniennes, de six ou sept maisons à peine, pour créer des projets artistiques. C´est un choc. Les habitants ont déjà des liens forts les uns avec les autres, déjà de fortes attaches relationnelles contrairement aux urbains qui sont touchés par l'anonymat et la solitude des grandes villes. ?Cette expérience m'a poussé à repenser l'art et à initier un vrai retour à la nature par le biais par exemple de performance pour les animaux au zoo de Rio. Je vais d'ailleurs bientôt effectuer une résidence d'un mois dans un arbre à Alto Paraiso?, indique-t-elle.
Tania Alice ne manque de projets, au Brésil ou ailleurs. Invitée à se produire lors d'un festival à venir à Helsinki (Finlande), l'artiste nous dévoile son idée : ?Je vais passer une nuit dans la galerie avec les gens qui travaillent là et produire l'objet de cette expérience, une expression artistique dont nous choisirons la forme ensemble.? Elle sera aussi à New-York en octobre dans le cadre du festival «Body in Transit» pour lequel elle va réaliser plusieurs performances sur le thème du corps et la façon dont il travaille énergiquement avec la ville, en adaptant par exemple le célèbre ?Bate-Papo na Cama?. Parmi ses prochaines apparitions prévues au Brésil on compte une performance pour le troisième âge à la ?Bienale mais 60? : ?Il s'agira de mettre les personnes en situation. Mon but est de créer un art socialement engagé avec des communautés spécifiques, et à partir de ces spécificités créer un art qui leur parle.?
Quand on lui demande s'il existe un espace où voir et ressentir l'art à Rio, l'artiste nous répond : ?La rue, la rue, la rue ! Des choses extraordinaires se passent chaque jour dans les rues de Rio ! Avez-vous déjà vu la femme-bambou ou l´homme-grenouille? C'est incroyable ce qu'il font !? Tania Alice nous exhorte de nous imprégner de la performativité de la vie quotidienne en nous débarrassant des artifices et de l'esthétisation de l'art classique. Vous aurez peut-être la chance de la voir mettre en art certains projets plus ponctuels dont elle a le secret comme sa reconstitution urbaine de l'article 5 de la Constitution brésilienne. Nous, en tout cas, on ouvrira l'oeil.
Isadora PLUMASSEAU (www.lepetitjournal.com - Brésil) mercredi 21 mai 2014







