Après quatre ans au service de Coopération et d'action culturelle du consulat général de France à Rio, en tant qu'attachée pour le français, Anne Ricordel a terminé son mandat la semaine dernière. Lepetitjournal.com l'a rencontrée afin de faire un bilan de son action à Rio.
Lepetitjournal.com : Tout d'abord, est-ce que vous pouvez nous parler de votre parcours avant d'arriver à Rio ?
Anne Ricordel : C'est un parcours aux Affaires étrangères depuis 1999, qui a commencé au Mexique avant de se poursuivre au Moyen-Orient. Il y a ensuite eu une interruption de trois ans à Paris où j'ai surtout travaillé sur l'enseignement supérieur, comme lors de mes précédentes fonctions. Puis on m'a proposé ce poste à Rio qui était mon premier lié vraiment à la scolarité avant le supérieur. J'ai ainsi travaillé essentiellement avec des établissements scolaires de niveau collège et lycée, mais également, au sein des universités, à l'accompagnement des services formatifs des futurs professeurs de français et des centres de langues qui visent à formes les étudiants candidats à de futures mobilités internationales.
Quels ont été les principaux projets sur lesquels vous avez travaillé ?
Jusqu'à mon arrivée, il y avait des volets qui étaient tout tracés. La France a toujours eu une coopération éducative extrêmement ancrée avec les établissements privés qui enseignent le français. A Rio, on retrouve le colégio de São Bento, où le français est obligatoire dès le primaire, il y a également les jésuites, l'école suisse, ou encore le lycée franco-brésilien. Mais la marge de man?uvre est étroite si on parle de quantitatif. Tous les élèves de ces établissements font du français donc il ne peut y avoir de progression. C'est une masse critique sur laquelle on n'a aucun effet de levier. Certes, on travaille de très près avec eux, on les accompagne, on certifie leurs élèves, mais ce n'est pas cela qui va faire grossir le rang de la scolarité en français.
Quels moyens sont-ils envisagés pour changer cela ?
Je suis arrivée en 2010 au moment des élections au cours desquelles le gouverneur de l'Etat de Rio de Janeiro, Sergio Cabral, a été réélu. Au même moment ont été publiés les résultats nationaux du classement scolaire des Etats brésiliens. Celui de Rio était avant-dernier, ce qui était scandaleux pour un Etat aussi riche et avancé. Sergio Cabral a alors changé de secrétaire d'Etat à l'Education en nommant Wilson Risolia, qui est toujours en poste aujourd'hui. Ce dernier a révolutionné sa charge en l'espace de quelques mois. La France est le premier pays étranger avec lequel le secrétariat d'Etat a pris contact et il m'a demandé de réfléchir à des projets qui pourraient aider à sa réforme. Au même moment, le recteur de l'académie de Créteil de l'époque nous a contactés car il souhaitait travailler avec le Brésil depuis longtemps. Nous avons alors proposé à Wilson Risolia une section internationale avec un complément langue étrangère et des cours en langue étrangère. C'est vraiment sur ce projet que j'ai consacré une partie de mon poste à Rio en dehors de ce qui existait déjà. Cela a abouti à la création de cet établissement brésilien qui est à Niteroi où les élèves font 10 heures de français et 5 heures de biologie en français par semaine. Par ricochet, d'autres municipalités voisines se sont déclarées intéressées telles que celle de São Gonçalo avec qui nous avons un important projet.
C'est donc un bilan très satisfaisant ?
Oui, je pars contente de ce qui a été réalisé et fière d'avoir pu rapprocher les deux gouvernements autour de projets éducatifs. C'est une première au Brésil dans l'éducation publique, mais c'est une course de relais avec un projet innovant qui est en marche. Beaucoup a été fait, mais tout reste à faire. Ces enfants sont brillants, tout est une question de structuration.
Comment redynamiser le français au Brésil alors qu'il était encore présent dans toutes les écoles il y a quelques dizaines d'années ?
C'est vrai que les personnes qui ont aujourd'hui une cinquantaine d'années faisaient du français à l'école. Notre souhait est de réintroduire le français dans le système scolaire, pas du tout comme cela se faisait avant, mais plutôt avec l'intégration d'une matière en français, soit de la co-diplômation, de la co-certification. C'est une façon de faire rentrer le Brésil dans la cour des systèmes éducatifs visibles parce que ce projet est réciproque. C'est ainsi que la section brésilienne du lycée de Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis) ouvrira ses portes en septembre. Ce n'est pas de la coopération d'assistance, mais bien bilatérale. L'idée est désormais de multiplier ces expériences.
La place du français dans l'Etat de Rio est-elle plus importante que dans le reste du Brésil ?
Oui, le bloc traditionnellement francophone est à Rio, 50% des élèves brésiliens pratiquant le français sont ici. Il y a une très grande histoire avec la France, la langue et la culture françaises. Le potentiel à Rio est ainsi énorme et il y a une vraie appétence. Les jeunes qui sont entrés sur concours au lycée bilingue de Niteroi, ils en rêvaient, ce qui est un peu inattendu pour des élèves venant principalement de milieux défavorisés. C'est plutôt encourageant.
Quels projets laissez-vous à votre successeur qui arrive début septembre ?
Tout le monde compte ici sur une continuité, mais ce sera à la fois semblable et différent. Il reste notamment en chantier les deux autres grands établissements avec la France : un lycée hôtelier en partenariat avec l'académie de Rennes et le lycée hôtelier de Dinard qui est très avancé et un autre lycée bilingue à option audiovisuelle en partenariat avec l'académie de Nantes qui se situera à la place de l'ancien musée de l'image et du son de la Praça XV (Centro).
Et personnellement, quels souvenirs garderez-vous de Rio ?
La vie en plein air avec toutes ses composantes : pieds nus et manches courtes ! C'est quelque chose qui m'aura beaucoup marqué et on oublie rapidement que ce n'est pas possible ailleurs. C'est le côté agréable de Rio, mais les difficultés de la vie quotidienne pour la majeure partie des personnes qui travaillent dans le secteur éducatif m'ont aussi touché. Tout est un peu compliqué, un peu long, un peu lent. J'aurais au moins pu ajouter à mes cordes une grande qualité qui me manquait : la patience et la capacité à reformuler. Rio m'aura appris cela. Ce qui m'a frappé aussi, c'est la façon dont les Brésiliens peuvent, à un degré plus élevé qu'ailleurs, garder espoir sur un résultat positif. Malgré les retards, les entraves, les échecs, il y a cette grande foi : cela va s'arranger et on aura un résultat, si ce n'est pas tout de suite, ce sera demain, et ainsi de suite. Chaque chose en son temps, à un rythme qui nous échappe, mais que nous devons suivre et auquel nous ne devons surtout pas nous opposer !
Pour finir, où sera votre prochaine attribution ?
Je vais être attachée de coopération éducative au Portugal, à Lisbonne. C'est une continuité linguistique et professionnelle puisque le pays a une quantité non négligeable de sections bilingues en lycée. L'idée est de faire un pont avec le Brésil.
Propos recueillis par Corentin CHAUVEL (www.lepetitjournal.com - Brésil) mercredi 27 août 2014
- Lire notre article sur le lycée bilingue franco-brésilien de Niteroi







