Édition internationale

MORRI NA MARE – "La parole des enfants des favelas est précieuse, mais aussi dangereuse"

Écrit par Lepetitjournal Rio de Janeiro
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 26 mars 2014

Alors que le Complexo da Maré, dans la zone nord de Rio, est pris d'assaut cette semaine par les forces armées brésiliennes en vue de sa pacification, un documentaire de Marie Naudascher et Patrick Vanier sur les enfants de cet ensemble de 15 favelas vient de sortir. Durant 16 minutes, Morri na Maré donne à voir de saisissants témoignages d'enfants sur la violence dont ils sont témoins. Lepetitjournal.com a rencontré les deux journalistes français basés à Rio, qui ont pu réaliser ce documentaire grâce à une bourse remportée lors d'un concours organisé par l'agence d'investigation Pública.

Lepetitjournal.com : Comment avez-vous eu l'idée de réaliser ce documentaire ?
Marie Naudascher et Patrick Vanier :
En juin et juillet derniers, Rio est le théâtre de manifestations inédites. Parmi les principales revendications : l'éducation et la santé. La lumière mise sur ce thème  nous a encouragés à approfondir cette question. On a senti que la société civile était prête et qu'elle avait envie d'en parler. Avec l'assassinat de 13 habitants et d'un officier d'élite de la police lors d'une opération de la police militaire à Maré le 25 Juin 2013, et la manifestation qui a suivi comptant environ 5.000 personnes, on s'est dit qu'il y avait quelque chose à faire. Plus tard l'appel à projets par l'agence d'investigation Pública a été une véritable opportunité. De plus, on bénéficie par le biais de cette plateforme d'un large réseau de diffusion et de nombreux partenaires.

Comment avez-vous préparé le tournage ?
Pendant près de sept semaines, nous nous sommes rendus à Maré pour aller à la rencontre des enfants, apprendre à les connaitre afin de bâtir une relation avec eux. Ce fut une sorte d'immersion totale qui était nécessaire car la parole des enfants est difficile à recueillir. Grâce à l'aide d'Yvonne Bezerra de Mello, fondatrice du projet Uerê, nous avons pu observer les conséquences concrètes de la violence sur l'apprentissage des enfants, leurs blocages et leurs problèmes quotidiens.  Elle-même est une figure très militante au sein de la favela qui a 30 ans d'engagement derrière elle. Son école est fréquentée par des enfants scolarisés traditionnellement dans l'école publique et qui reçoivent chez elle un suivi supplémentaire. Elle utilise pour ce faire une pédagogie spécifique. Comme un ostéopathe qui débloque les n?uds elle débloque ces enfants des milieux défavorisés qui souffrent de nombreux traumas. Mais au bout de cinq semaines, le contexte de violence s'est accentué, les échanges de tirs ont obligé l'école à fermer, et Yvonne nous a demandé de ne plus poser de question aux enfants sur la violence, pour ne pas les mettre en danger. 

Comment avez-vous poursuivi votre travail ?
Nous leur avons donc demandé, avec l'accord de l'école, de raconter par le dessin leur réalité. Ils ont partagé leur feuille ainsi : "A Maré, j'aime / A Maré, je n'aime pas". C'est un temps pendant lequel on arrête de parler de la violence pour la dessiner. D'autant plus qu'on s'est aussi rendu compte que la parole des enfants, aussi précieuse qu'elle pouvait être, était aussi dangereuse dans la mesure où ces derniers parlent naïvement et peuvent parfois, sans même le vouloir, dénoncer. L'Observatoire des favelas, basé à Maré, nous a aussi mis en contact avec des habitants de la favela, ce qui nous a permis de recueillir le témoignage de Nilzete et Claudio Rodrigues par exemple, victimes d'une balle dite "perdue" lors de l'incursion de la police en juin dernier.

Filmer à Maré n'a-t-il pas été trop compliqué ?
Filmer à Maré relevait un peu du challenge, car on pourrait dire que filmer à Maré, c'est vouloir filmer dans un endroit où l'on ne peut pas. C'est ce qui donne aussi à notre documentaire cette impression d'huis-clos. De fait, nous avons préféré par précaution filmer à l'intérieur de l'école et des maisons des habitants, car filmer dans la rue est presque impossible. Du moins, si on veut pouvoir revenir à Maré, et ne pas mettre les habitants en danger pour une belle image. Ce choix est en adéquation avec ce que nous souhaitions montrer et avec notre mode d'investigation qui visait à construire une bulle où enfants et habitants se sont livrés, confiés. C'est aussi pour nous l'expérimentation d'une autre forme de journalisme où l'on peut prendre son temps.

Comment va se dérouler la diffusion de votre documentaire ?
Le documentaire est désormais en ligne, disponible en trois langues : français, anglais et portugais. Nous aimerions maintenant qu'il soit vu par le plus grand nombre, le film est ainsi libre de droits. Pour plus d'informations, il y a la page Facebook "Morri na Maré", avec les versions en français, anglais, italien et portugais, et un diaporama de 30 photos/dessins des enfants.

Propos recueillis par Neïth ASSOGBAVI (www.lepetitjournal.com - Brésil) mercredi 26 mars 2014

- Voir le documentaire Morri na Maré

lepetitjournal.com Rio
Publié le 25 mars 2014, mis à jour le 26 mars 2014
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