Correspondante franco-marocaine installée au Brésil depuis huit ans, Lamia Oualalou est spécialiste de l'Amérique latine et notamment du Brésil. Elle a dernièrement contribué à l'ouvrage Palavra de Gringo, un recueil d'articles écrit par plusieurs journalistes de différentes nationalités installés au Brésil et dépeignant la société brésilienne à travers des images communes, mais en relevant toute sa complexité. Lepetitjournal.com est parti à la rencontre de cette femme brillante, qui revient sur son parcours, ses projets, et sa vision du Brésil.
Lepetitjournal.com : Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
Lamia Oualalou : Je suis marocaine, j'ai grandi au Maroc jusqu'à mes 18 ans et je suis devenue française plus tard. Une fois mes études à Paris finies ? Essec et thèse de lettres -, je suis rentrée dans un premier journal, L'Entreprise, puis un an plus tard au Figaro où je suis restée pendant huit ans (1999 à 2007). Je me suis occupée d'abord de l'économie française puis européenne, puis l'Amérique latine où je suis devenue chef du "desk" de 2003 à 2007. La dernière année, je n'en pouvais plus de cette vie d'aller-retour, je sentais un décalage avec mes amis donc j'ai décidé de démissionner. Au début, je souhaitais m'installer en Argentine, mais j'ai rencontré mon mari peu avant de partir, qui connaissait bien le Brésil, et on a donc décidé de démissionner tous les deux de nos boulots et nous nous sommes dit que c'était moins risqué de s'installer au Brésil plutôt qu'en Argentine. Pour moi, c'était le plongeon total parce que de mes 22 à mes 30 ans, j'étais dans la stabilité, en plus à ce moment, la presse avait de l'argent. Arrivée ici, j'étais un peu en panique et j'ai fait un peu de tout, de la télé, de la radio et au final j'ai recréé un bon réseau ici. J'ai continué à travailler pour Le Figaro, mais en freelance. Je travaille aussi pour Mediapart, Le Monde Diplomatique, Ouest-France. Je travaille aussi pour Europe 1 et l'émission Carnets du Monde. En 2008, j'ai créé avec un groupe d'amis "Operamundi" qui est un site d'information international et qui bizarrement n'existait pas jusque-là au Brésil. J'ai travaillé pour ce site comme "reporter spécial" jusqu'à fin 2010, et là ma fille est née, donc j'ai demandé à ne plus faire cela. Là, on a lancé la revue Samuel dont je suis devenue rédactrice en chef. L'idée était de faire une sorte de Courrier International avec deux différences nettes : on publie aussi des articles du Brésil et on ne publie rien de "mainstream", seulement de l'alternatif, de l'indépendant. L'idée est de montrer une autre presse. Après cela, je suis revenue à Operamundi où je suis de nouveau reporter, mais en voyageant moins, j'écris plus des papiers d'analyses. En bref, j'ai une double casquette, je travaille la moitié du temps pour les Brésiliens et l'autre moitié pour les Français.
Et vous écrivez également des livres?
Oui, parallèlement, j'ai écrit un ouvrage qui s'appelle Brésil, histoire, société, culture. L'idée, c'est un "guide" intelligent, c'est la prétention qu'il a en tout cas. C'est pour les gens qui veulent découvrir un pays parce qu'ils vont voyager, ou pour le lire à la maison, ou même dans une logique universitaire. Il y a eu une première édition en 2008 qui a été épuisée, du coup il y a eu une nouvelle édition l'an dernier. C'était d'ailleurs très intéressant comme expérience, car quand nous sommes là au jour le jour, on ne se rend pas compte de ce qui change. Mais en le relisant, je me suis rendue compte de l'ampleur des choses qui avaient changé en dehors des banalités. Toute la question de la classe moyenne, religieuse, des noirs, des quotas, beaucoup de choses avaient changé et moi-même j'avais changé, donc j'avais un regard un peu moins naïf qu'au début.
Est-ce votre Brésil, terre d'avenir à vous ?
Non pas du tout, Stefan Zweig, c'est très poétique. Moi, je m'oblige à toucher à tout. Ce n'est pas du tout poétique, il y a toute une partie sur l'histoire du Brésil, l'économie. C'est écrit de manière plus légère, il y a des encadrés, la collection est sympa. Celui-ci a eu un beau succès, je suis contente. Tous les gens qui l'ont lu l'ont beaucoup aimé car c'est court et cela donne envie d'en savoir plus. Il y plein de choses qu'il n'y a pas chez Stefan Zweig. Mais son livre est infiniment mieux écrit et il avait à la fois un regard désespéré et beaucoup trop optimiste. Pour lui, il n'y avait aucun racisme au Brésil, il a l'impression que les gens se mélangent alors que c'était encore pire à l'époque ! Il dit sur les favelas que tout va disparaître, alors que cela n'a fait qu'exploser ! Il ne parle pas du tout portugais non plus, il n'habitait pas à Rio, mais une maison perchée à Petropolis, donc il était coupé du monde. Il avait une vision erronée, mais magnifique. Et je suis d'accord avec son expression "Brésil, terre d'avenir". Parfois je me dis que c'est déjà une terre du présent et parfois quand ça n'avance pas assez comme actuellement, je me dis que cela reste toujours une terre d'avenir.
Parlez-nous de Palavra de gringo, quelle est l'idée ?
Hugo Gonçalves, qui est éditeur, m'a proposé à moi et d'autres journalistes étrangers de donner notre vision du Brésil. Chacun a choisi un thème. Ces dernières années, j'ai beaucoup travaillé sur la question religieuse à cause du pape et puis parce que je trouve cela passionnant. Je trouve aussi que c'est une des choses qui change le plus au Brésil et je pense que de ce point de vue, j'étais bien dans l'optique de ce que voulait Hugo. Notre regard d'étranger nous permet parfois de voir mieux les choses que les Brésiliens. En l'occurrence, mon regard de Française, mais aussi de Marocaine, venant d'un monde qui est torturé par cette question religieuse de tous les points de vue. Je pense que je suis plus lucide, je vois plus les changements, qu'ils soient effrayants ou à relativiser, que les Brésiliens.
Le livre reprend les clichés que nous avons du Brésil en les expliquant ?
Pas seulement les clichés. Par exemple, la question évangélique, ce n'est pas un cliché. Je pense que c'est plutôt une idée de se plonger dans le Brésil, qu'est-ce que c'est le Brésil aujourd'hui ? Et chacun, parfois en remuant les clichés justement, a essayé de dire : "Moi c'est cela qui m'interpelle au Brésil, c'est cela qui me choque, qui me plaît, qui me déplaît, qui bouge?" Par exemple, le chapitre sur la beauté est drôle car Jenny Barchfield se demande pourquoi les femmes qui font du sport ont toujours des tenues hallucinantes avec ces chaussettes absurdement moches. Voilà, c'est le point de départ de sa réflexion. A partir de là, elle va parler de la chirurgie esthétique, de tout ce qui touche la question de la beauté au Brésil. On utilise l'expérience du correspondant qui a la chance de voyager dans tout le Brésil, donc on sort ici de Rio. C'est aussi un autre Rio, par exemple, celui sur les favelas ? Cidade de Deus -, c'est une vision que le correspondant a, car c'est lui qu'on laisse rentrer de façon aussi cool, il ne vient pas avec un bagage lourd brésilien, il ne vient pas avec sa vision «c'est dangereux» car il vient d'un autre pays. Il est plus ouvert. Après en même temps, il est étranger donc il y a des choses que nous n'allons pas tout de suite comprendre, mais du coup on va essayer de se demander pourquoi. On va plus se dire : Pourquoi une femme noire est mal barrée dans la vie alors que pour le Brésilien, aussi bien le pauvre que le riche, cela fait partie de la norme, alors que bien évidemment cela ne l'est pas, c'est choquant.
Vous pouvez nous en dire plus sur le thème que vous avez choisi ?
J'ai décidé de me plonger sur la question évangélique. Qu'est-ce que c'est un Brésil qui devient évangélique, quelle répercussion cela a ? Le côté intéressant que les Brésiliens ne voient pas, c'est tout le côté business évangélique, mode évangélique. J'ai découvert qu'il y a tout un pan de mode évangélique. La femme évangélique ne peut pas porter des débardeurs, elle doit avoir forcément les épaules cachées. Mais en même temps, elle va continuer d'aimer la mode. Dans un magasin de mode évangélique, la vendeuse m'expliquait que la jupe va être au-dessous des genoux et non en dessus.
C'est propre à toutes les classes sociales ?
Les évangéliques sont plus présents chez les plus pauvres et sont aussi très présents dans cette nouvelle classe moyenne. Il n'y a pas beaucoup d'évangéliques chez les riches, ce qui soulève une autre question. Il n'y en a pas beaucoup non plus dans le milieu rural qui est encore très catholique.
On a l'impression d'un monde parallèle?
Mais qui en réalité est très important. La "bancada evangelica" est extrêmement forte au Parlement. C'est ce qui fait que nous n'allons jamais pouvoir voter quoi que ce soit sur l'avortement. Il y a une centaine de députés, c'est énorme, donc ils peuvent bloquer. Ils n'ont pas du tout la majorité, mais ils peuvent dire : "Si tu votes cela, moi je ne te vote plus aucun autre projet de loi". C'est toute la question sous-jacente : Est-ce que cela nous amène vers un Brésil plus conservateur ? C'est la question que je pose. C'est pour cela que je dis que le fait de venir d'un pays où la question musulmane, surtout dans les vingt dernières années, est compliquée, cela me rend plus lucide qu'un Brésilien qui me dit "tudo bem". Ils ne réalisent pas que le fait d'avoir une bancada evangelica, c'est un problème, car il y a un pouvoir religieux au parlement. Même s'il y a quelque chose d'hypocrite, car avant le pouvoir était catholique? Mais ils ne jouaient pas de la même façon.
Propos recueillis par Margot GALLOT (www.lepetitjournal.com - Brésil) vendredi 6 février 2015
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Infos pratiques - Brésil, histoire, société, culture (La Découverte, avril 2014) - Palavra de Gringo : Um olhar estrangeiro sobre o Brasil (Lingua Geral, 2014) |







