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FÊTE DE LA MUSIQUE - IAM en Chine, un retour aux sources

Écrit par Lepetitjournal Pékin
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 20 juin 2014

A la veille de la Fête de la musique, ce samedi 21 juin, lepetitjournal.com/pekin vous propose cette semaine d'aller chaque jour à la rencontre d'un musicien ou d'un groupe, chinois ou français, connu ou moins connu. Après 冬子 Dongzi, Byga, 浮沙 Fu Sha et Ajinai, c'est le légendaire groupe IAM qui clôt la semaine en beauté. Ce monument historique de la scène rap et hip-hop française a posé ses mots engagés et ses instrus aux accents extrême-orientaux sur la scène enflammée du Yugongyishan, à Pékin, avant de poursuivre sa tournée à Shanghai et Shunde Daliang.

IAM, sur Je danse le Mia (photo JCB)

IAM a marqué toute une génération de Français dans les années 1990, et il suffit, pour s'en convaincre, d'entendre la foule de spectateurs répéter, émus, au détour d'une conversation "c'était toute ma jeunesse" ou encore "j'ai grandi avec IAM". Le public, fiévreux, n'attend que quelques notes pour s'enflammer d'un seul souffle à la vue de ses idoles. Il n'attend que quelques mots pour scander en choeur les paroles phares, un sourire extatique aux lèvres, le même sourire qui reviendra très régulièrement sur le visage d'Akhenaton et des autres membres du collectif.

Le groupe marseillais ne s'est pas contenté de jouer la fibre nostalgique pour autant, il n'aurait sinon pas duré depuis prêt de 30 ans. Ce voyage en Chine, vécu comme une forme de retour aux sources, était aussi l'occasion de subtiles re-créations avec des musiciens du cru, Tulegur Gangzi ou Nine Treasures, magnifiant s'il en était besoin des tubes aujourd'hui ancrés dans la conscience collective depuis leurs débuts en 1985 (sous le nom de Lively Crew). Petit Frère, L'école du micro d'argent, Je danse le Mia, CQFD, L'empire du côté obscur ou encore Nés sous la même étoile se succèdent, agrémentés d'un banc ici, de sabres lasers là, petites fantaisies pour pimenter ces retrouvailles avec un public conquis. A la fin de la transe, ce dernier ressortira avec cette douce euphorie d'avoir vécu une parenthèse enchantée.

IAM lors de l'interview, avec de gauche à droite, Shurik'n, Akhenaton, DJ Kheops, Kephren et Imhotep (photo JCB)

Avant le concert, le groupe a répondu à nos questions le temps d'une interview. Leaders du groupe, Akhenaton et Shurik'n le sont aussi face aux médias. Ce sont eux qui prennent la parole, et dans le prolongement fidèle de leurs chansons engagées, à moins que ce ne soit l'inverse, ils réussissent à glisser quelques piques bien senties, tout en parlant de cette Chine qui a tellement inspiré leurs débuts, notamment à travers son cinéma.

Lepetitjournal.com/pekin : Qu'est-ce qui vous a amené en Chine ?

Akhenaton : Dès nos tous premiers albums, dans la manière d'aborder certains concepts, dans l'utilisation de certains sons, on peut voir notre attirance pour l'extrême-orient. C'est venu notamment de Jo, Shurik'n, qui est épris de ces cultures et a contaminé tout le groupe. Justement, il me disait hier : "Tu te rends compte, depuis le temps qu'on voulait y aller". Jouer en Chine, c'était une sorte de rêve, l'aboutissement d'un de ses objectifs prestigieux qu'on se définit quand on n'a pas encore sorti d'album. On est aussi très content de venir en étant adulte, en n'ayant pas les mêmes centres d'intérêt, en ayant bourlingué. Ça permet de mieux apprécier.

Pendant les répétitions (photo JCB)

D'où vient cette attirance pour la Chine ?

Shurik'n : D'abord par les arts martiaux. Et comme beaucoup d'Occidentaux, c'est passé par le cinéma, puis par la pratique, les rencontres, la lecture… l'aspect spirituel est venu bien après.
Akhenaton : Quand on a enregistré Ombre est lumière [2e album studio du groupe, sorti en 1993], on a eu 4 mois d'enregistrement à New-York. Jo, il descendait à Canal Street, à la limite de Chinatown à l'époque. C'était vraiment les échoppes de bijoux et ils vendaient tous les films de kung-fu des années 60 à 80, et toute la journée, dans le studio, on faisait la musique, et on allait dans la salle de détente où on avait l'écran avec les films en mandarin à fond, et les combats s'enchaînaient...

Ça vous baignait dans un fond musical particulier ?

Shurik'n : Absolument. J'achetais 4 ou 5 films par jour.
Akhenaton : C'est pour ça que dans les morceaux d'IAM, tu entends de la vielle, et qu'on est allé à Hong Kong, il y a trois ans, où on a tourné dans les rues de la ville.

Le clip Hong Kong Hero tourné à Hong-Kong (vidéo youtube, vpn nécessaire)



Justement, quelles différences voyez-vous entre Pékin et Hong Kong ?

Akhenaton : Je ne trouve pas qu'il y en ait finalement autant que ce que je pensais. Moi qui suis habitué à l'Asie du sud-est, je m'attendais à quelque chose de très dense, de lourd, et finalement, je trouve Bangkok plus oppressante que Pékin, qui est beaucoup plus aéré que ce que je pensais. On trouve tout, à la fois du moderne et du traditionnel. On est vraiment conquis et content d'être venus. On est arrivé hier matin, on était comme des zombies [rires]. Mais demain, on a programmé le grand tour. C'est le jour off.
Kheops : Par contre, on n'aura pas le temps d'aller à la muraille de Chine...

Le rappeur chinois Nasty Ray a assuré la première partie du concert (photo JCB)

Quand on vient en Chine, il y a un voyage bien sûr, mais aussi des rencontres. Parlez-nous un peu des collaborations que vous allez faire sur place avec les artistes chinois ?

Akhenaton : C'est à la fois la satisfaction et la déception. La satisfaction, c'est de pouvoir jouer avec eux. La déception, c'est de ne pas avoir le temps de faire une résidence, et de créer des morceaux avec eux. Là, ce serait une vraie collaboration. Pour moi, c'est la première pierre de ce qu'on pourrait faire. Des fois, c'est un peu dur de communiquer, il y en a un qui parle un peu anglais, mais en même temps, c'est la musique le langage commun.

Extrait vidéo du concert à Pékin, filmé par un spectateur



Comment se sont décidées ces rencontres ?

Imhotep : La rencontre s'est faite par l'intermédiaire du centre culturel français. Nous, on a émis l'idée de faire une rencontre avec des musiciens.
Akhenaton : Au début, ils voulaient proposer des rappeurs et on a dit surtout pas. Le rappeur chinois Nasty Ray va chanter en intro, mais la collaboration, c'est plus avec des musiciens traditionnels. Je trouve que c'est attendu de faire une collaboration avec des rappeurs des pays où l'on va.
Shurik'n : Et vu notre centre d'intérêt, c'est plus logique.
Imhotep : Parce que ce qu'on connait, c'est plutôt la Chine traditionnelle, avec les arts martiaux ou la musique. Ce qui nous intéressait, c'était l'histoire des civilisations. Cette soif de découvrir d'autres philosophies a un peu été le ciment du groupe. C'est ce qui nous a manqué dans notre éducation, qui est très centrée sur la France et sur l'Europe. Moi, je trouve ça dommage d'avoir commencé à découvrir Confucius ou Lao-tseu à 45 ans, alors qu'on en avait jamais parlé à l'école en cours de philo.
Akhenaton : Ce que Nicolas Sarkozy aurait pu dire, c'est : "Nous ne sommes pas assez entrés dans l'Histoire." [référence à la déclaration de Nicolas Sarkozy en 2007, à Dakar : "Le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'Histoire"]. En France, il y a une abstraction totale de ce que sont ces grandes civilisations d'Asie, que ce soit le Japon, la Chine, la Corée ou les Khmers. Je trouve que ça résoudrait quelques petits problèmes de compréhension.

Nine Treasures se prépare (photo JCB)

Y a-t-il des époques particulières ou des personnages qui vous intéressent plus dans l'histoire de la Chine antique ?

Shurik'n : Li Po, poète taoïste du 8e siècle. On va dire qu'il n'écrivait que sous un certain sens de l'équilibre [il mime un homme ivre].
Akhenaton : On les connaît d'abord à travers les films, continentaux ou hongkongais, qui parlent toujours de moments historiques fondateurs de la Chine. Nos premiers héros sont des héros de cinéma. Dans les quartiers à Marseille, on allait voir Bruce Lee. Et quand on sortait du cinéma, on était Bruce Lee.
Kheops : Bruce Lee, c'était le pote à Tony Montana [rires].
Shurik'n : L'air de rien, aussi banal que ça puisse paraitre, c'est le premier contact réel, qui amène ensuite des gens à voir ce qu'il y a derrière ça. Car ce n'est qu'une facette.
Akhenaton : D'ailleurs, en parlant de cette culture, il y a quelque chose que je ne comprends pas. En France, la critique des films chinois est faite sans avoir aucune grille de lecture. C'est vu sous l'angle de la Nouvelle Vague. D'ailleurs Godard, bravo pour ses déclarations. Je savais qu'il y avait quelque chose de puant dans la Nouvelle Vague, et bien voilà ! [Interviewé par Le Monde, le réalisateur Jean-Luc Godard a déclaré : "Je trouve que François Hollande devrait nommer Marine Le Pen premier ministre (…) pour qu'on fasse semblant de bouger, si on ne bouge pas vraiment."]

Une des différences culturelles entre la France et la Chine, c'est la place de l'individu au sein du collectif. Par rapport à votre propre collectif IAM, quelle est la place de l'individu ?

Akhenaton : Nous, la politique du groupe, c'est l'inverse de la politique française d'intégration, qui est une politique de désintégration de toutes les particularités culturelles pour harmoniser, uniformiser des clones, au lieu d'accepter que l'autre soit différent et d'en faire une force. On a fabriqué une société avec des quartiers pauvres acculturés, sans aucune barrière culturelle capable de contrer la soif de consommer et de posséder. Dans le groupe, ce qui fonctionne, c'est la conscience d'être chacun différent, et d'aimer la différence de l'autre.

Vous savez que le terme d'harmonie a une résonance particulière en Chine, avec cette question d'identité culturelle...

Imhotep : Bien sûr. Si on se ressemblait tous, quel intérêt on aurait à faire un groupe. Chacun amène sa petite touche. C'est plus de la complémentarité.

Vous n'avez eu aucun problème avec vos paroles, envoyées comme tous les artistes avant de venir ?

Akhenaton : Non. Effectivement, ça a surpris, parce que quand on lit les paroles d'IAM, c'est pas "on danse sur les tables". Je pense que le progrès, il passe par l'acceptation de certaines choses.
Shurik'n : Je pense aussi qu'ils ont compris que beaucoup des problèmes dont on parle sont chez nous.
Akhenaton : Justement, on n'est pas en train de donner des leçons. C'est un autre problème français. On adore parler du royaume du Maroc, des problèmes de droits de l'homme en Chine. Mais moi, je peux te citer des dizaines de problèmes chez nous. On parle des racistes dans les stades d'Europe, qui jettent des bananes aux joueurs noirs. Mais nous, on a élu des députés qui avec leurs propos, jettent des bananes verbales dans l'Union européenne. Maintenant, j'ai envie de voter avec les pieds.
Imhotep : On est d'autant plus catastrophé que l'histoire se répète en France. On a l'impression de voir les mêmes discours, deux générations plus tard, avec la recherche de boucs émissaires, comme si on n'avait pas retenu la leçon de ce qui s'est passé en 39-45.
Akhenaton : Moi, je conseille à ces gens de lire l'histoire de France de Max Gallo [Petit dictionnaire amoureux de l'histoire de France], on se rend compte qu'on est un tunnel de passage de populations depuis la Préhistoire. On a été lié à la couronne d'Angleterre, on a été rattaché à l'Italie, les Francs sont un peuple germanique ! Ces revendications me semblent d'un autre temps, d'un autre monde. Ça freine le pays. Regarde ici, comment ça a changé. Chez nous, il y a une stagnation énorme, une stagnation de l'esprit, et je pense que c'est extrêmement dangereux.

Une dernière question sur la Fête de la musique. Qu'est-ce que ça représente pour vous ?

Imhotep : Pour nous, c'est tous les jours, on n'attend pas le 21 juin.
Akhenaton : Les gens devraient comme nous pouvoir avoir accès à des concerts. La culture fait évoluer un pays. C'est un moteur économique aussi. Aujourd'hui la musique, c'est deux fois plus que le cinéma. L'industrie culturelle en France, c'est plus que le luxe, plus que l'automobile. [Un rapport commun aux ministères de la Culture et de l'Economie a établi en janvier 2014 que la culture contribuait 7 fois plus au PIB français que l'industrie automobile] Mais est-ce que les hommes et femmes politiques, quand ils voyagent, amènent des chanteurs avec eux ? Non, ils n'amènent que des patrons.

 

Extrait du morceau Je danse le Mia, lors du concert en Egypte en 2008, autre retour aux sources pour le groupe



Joseph Chun Bancaud (lepetitjournal.com/pekin) Vendredi 20 juin 2014

Pratique:
Concert d'IAM à Shanghai le 21 juin, au 800 show, pour la Fête de la musique
Concert à Shunde Daliang le 22 juin au parc Shunfengshan

Programme de la Fête de la musique à Pékin sur le site internet

Précédemment dans notre série spéciale Fête de la musique :
- Dongzi
- Byga
- Fu Sha
- Ajinai

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Publié le 19 juin 2014, mis à jour le 20 juin 2014
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