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ALBERT LONDRES - Le destin chinois d'un journaliste subjectif, selon P. Assouline

Écrit par Lepetitjournal Pékin
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 8 février 2018

C'est l'histoire d'un journaliste, Pierre Assouline, parti à la rencontre d'un mythe de la profession, Albert Londres. Et, sans surprise, quand le premier se penche sur le parcours du second, il s'intéresse au final tragique et nimbé de mystère, qui frappa Albert Londres au retour de son second voyage en Chine. Mais il revient aussi sur le rôle du reporter et l'objectivité journalistique, questions que posent la plume acérée et la personnalité engagée de son confrère du début du 20e siècle.

Pierre Assouline, ancien du quotidien Le Monde, est aujourd'hui à la tête du site internet littéraire, la République des livres, et membre du jury Goncourt. Albert Londres a lui, justement, donné son nom au "Goncourt du journalisme", un prix prestigieux qui, depuis 80 ans, récompense chaque année un reportage de la presse écrite. Comme beaucoup de journalistes, ils ont le point commun d'avoir prolongé dans des livres la grande aventure de l'écriture. Notamment dans des biographies pour Pierre Assouline, qui publie en 1989 Albert Londres : vie et mort d'un grand reporter (1884-1932).

Quand Pierre Assouline sélectionne un personnage, il s'engage pour prêt de trois ans de vie commune, il choisit donc "des gens qui le touchent, qui l'intriguent, avec qui il a du plaisir". Il a naturellement voulu en savoir plus sur les ressorts de l'homme dont, en tant que journaliste, il avait lu tous les livres, et qu'il citait le soir avec ses collègues au travail. Pierre Assouline, qui a la délicatesse de se lever face au public nombreux venu voir la conférence organisée par l'Alliance Française, dans un espace aménagé de la gigantesque librairie Page One, explique donc qui se cache derrière ce nom si célèbre.

Un poète refoulé

Au début, il y a l'héritage d'un patronyme issu du patois pyrénéen, une famille modeste, et une volonté d'être poète. Mais très vite conscient de ses propres limites, Albert Londres abandonne l'idée et se reconvertit dans le journalisme. Ses premiers reportages ont pour cadre la guerre de 14-18. Ses descriptions des villes détruites l'emportent efficacement sur les décomptes morbides. Son premier voyage en Chine a lieu en 1922, après un séjour au Japon. Il en tirera un livre, La Chine en folie, où l'on retrouve tout l'humour caustique de ses écrits.

En effet, Albert Londres, c'est d'abord un ton qui se rapprocherait en dessin de la caricature, et pourrait être perçu comme la posture hautaine d'un colon prétentieux. Il n'en est rien pour Pierre Assouline, même s'il admet que les écrits d'Albert Londres passeraient beaucoup moins bien aujourd'hui. "La société a changé, elle est plus coincée" regrette-t-il, lors d'une interview le lendemain de la conférence. "Albert Londres est tout le contraire d'un raciste et d'un colonialiste, il l'a montré plus tard dans ses récits au Congo, où il dénonce l'exploitation des Noirs sur la construction d'un chemin de fer, ou en Indochine, où il condamne la manière de vivre des fonctionnaires français, en se payant sur le Viet. Il dénonce les abus du colonialisme, et en 1930, alors que tout le monde était pour, c'était très courageux !".

"Le redresseur de torts"

Ces derniers exemples marquent un tournant dans l'oeuvre d'Albert Londres. Jusqu'alors "flâneur salarié", employé d'un journal qui lui permet de voyager, il devient en 1923 le "redresseur de torts". C'est un reportage en Guyane, sur le bagne de Cayenne, qui initie cette rupture. Il dénonce les conditions effroyables de cette prison destinée aux condamnés à perpétuité, et secoue l'establishment de la Métropole. Le bagne fermera 20 ans plus tard, en grande partie à cause de ses écrits.

Avec ses reportages, au ton personnel, non dénués de jugements, Albert Londres pose une question existentielle du métier journalistique : doit-on se limiter à relater les simples faits, comme le font les médias anglo-saxons, par souci d'objectivité ? Comme l'explique pendant la conférence Caroline Puel, correspondante du Point à Pékin, et prix Albert Londres 1997, le journalisme français se caractérise par le soin apporté à l'écriture. Quant à l'objectivité, c'est une autre histoire. "Non, Albert Londres n'est pas un journaliste objectif, mais ça ne me dérange pas", clarifie Pierre Assouline, "car l'objectivité pour moi n'existe pas". Ainsi, la description de tout événement passe par le filtre des sensibilités personnelles, subjectives. "Pour autant, et c'est là un paradoxe, il faut tendre vers cette objectivité qui n'existe pas". Cela passe par l'exactitude des faits, la précision d'un vocabulaire qui ne laisse pas la place à l'interprétation et la sincérité du journaliste.

Un destin tragique
 
En 1932, Albert Londres est un homme las. Sa correspondance avec ses parents montre un homme très attaché à sa famille, dont sa fille, née d'une mère trop rapidement décédée (6 mois), qui restera l'unique femme du journaliste. Le temps du reportage est à l'époque une question de plusieurs mois, et prend son écot sur l'énergie du globe-trotter. Fatigué par 18 ans de voyages au long cours, Albert Londres convient d'une dernière destination, et alors qu'il est très rarement retourné dans un pays déjà visité, il choisit pour la seconde fois la Chine. Si la première fois lui a laissé un souvenir plaisant, c'est moins par tendresse remarquable qu'objectif professionnel. Pied-de-nez du destin, la Chine sera bel et bien son dernier voyage, il meurt sur le chemin du retour.

Quand il part de Gare de Lyon pour rejoindre Marseille, puis Shanghai, il ne laisse rien deviner sur le sujet de son reportage. A l'époque, Shanghai est le théâtre d'affrontements sino-japonais dans les concessions, mais ce n'est pas ce qu'il a en tête. Il disparaît même pendant 2 mois, et sera aperçu à Moukden, aujourd'hui Shenyang, dans la province du Liaoning. Quelques supputations sur son enquête existent, entre le trafic d'opium, la contrebande en général ou l'immixtion bolchévique. En mai 1932, satisfait de sa pêche, il rentre en France. Il monte à bord d'un paquebot tout neuf, le Georges Philippar, non sans avoir failli le rater. En pleine mer, un court-circuit déclenche un incendie, qui dévore immédiatement les boiseries du navire. Parmi les 40 victimes de l'accident, figure Albert Londres, mort soit noyé (il ne savait pas nager), soit dans l'incendie. A l'époque, cette disparition avait fait beaucoup de bruits, et très vite est apparue à la une des journaux l'hypothèse d'un attentat dû au sujet de son enquête. Mais Pierre Assouline balaie ce "fantasme". "J'ai lu les 80 pages du dossier des assurances, qui ont interrogé tout le monde. C'est hautement improbable. Il est possible que des gens aient voulu le tuer. Mais pourquoi aller incendier un bateau, avec de fortes chances de sauvetage, alors qu'il était tellement facile de l'éliminer à Shanghai."

Un reportage resté secret

Pendant ce temps, son article avait lui été confié à des amis rencontrés sur le même navire. Débarqués à Brindisi, ils devaient ensuite prendre l'avion pour Paris et atteindre donc la capitale plus rapidement. Hélas, eux non plus n'arriveront jamais, victime d'un crash de leur appareil. Cependant, Pierre Assouline laisse la porte ouverte à un possible espoir. Les 34 dernières lettres envoyées à ses parents et à sa fille sont aujourd'hui inhumées avec la mère du journaliste, qui ne les a jamais révélées. "Peut-être, un jour, saura-t-on… mais il faudrait alors un viol de sépulture". Une solution qui ne semble guère l'intéresser. Ici, le mystère vaut peut-être mieux que la vérité, d'autant que le scoop d'hier n'a probablement que peu de valeurs aujourd'hui.

"Aujourd'hui, Albert Londres serait probablement un bloggeur chinois", répète en souriant Pierre Assouline, quand on lui demande quel lien le mythe Albert Londres pourrait avoir avec les journalistes chinois d'aujourd'hui. Car ce qui a fait avancer Albert Londres dans sa vie, outre le plaisir de voyager, c'est sa curiosité, aller faire le pas de côté pour voir ce que la meute ne voit pas, et son indépendance d'esprit, deux traits de caractère indispensables pour porter le rôle de contre-pouvoir du journalisme, "porter le fer dans la plaie", un objectif toujours nécessaire, en Chine comme en France.

Joseph Chun Bancaud (lepetitjournal.com/pekin) Lundi 23 septembre 2013

lepetitjournal.com pekin
Publié le 22 septembre 2013, mis à jour le 8 février 2018
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