Arrivée à New York sans parler anglais, Chloé Kiffer travaillait comme nourrice tout en poursuivant son rêve de musique. Aujourd’hui professeure à la Manhattan School of Music, la Française des États-Unis revient sur un parcours construit entre New York et Paris.


Vous enseignez aujourd’hui à la Manhattan School of Music. Qu’est-ce que votre parcours dit des opportunités (ou des limites) pour les artistes français à l’international ?
Les opportunités ont toujours semblé infinies , non seulement en tant que citoyenne française, mais aussi comme citoyenne du monde. Je dis souvent à mes étudiants que la personne qu’ils rencontrent aujourd’hui pourrait être quelqu’un avec qui ils collaboreront dans dix ans, ou même quelqu’un assis dans un jury d’audition ou d’embauche. Il est essentiel d’être bienveillant, encourageant et généreux avec les autres.
La résilience a joué un rôle majeur dans mon parcours. J’ai déménagé aux États-Unis avec un rêve : y poursuivre mes études après mon passage au CNSM de Paris et un diplôme d’artiste en Allemagne, même si je ne parlais pas encore anglais à l’époque. À mon arrivée à New York, j’ai travaillé comme nourrice à domicile, en pratiquant le violon le matin avant d’aller chercher les enfants l’après-midi à l’école. En parallèle, je préparais mes candidatures, étudiais pour le TOEFL, et travaillais étape par étape pour transformer ce rêve en réalité. Je crois sincèrement que si l’on se concentre sur un objectif porteur de sens et que l’on reste ouvert à évoluer, la vie offre des possibilités infinies.
Étudier à la Manhattan School of Music avec Patinka Kopec et Pinchas Zukerman a été une expérience transformatrice pour moi , non seulement en tant que violoniste et pédagogue, mais aussi en tant que personne. Même si partir dans un autre pays peut ouvrir des portes et élargir les réseaux, il est aussi possible de construire des connexions significatives là où l’on est. L’essentiel est de rester curieux, ouvert et désireux d’apprendre.
En arrivant à New York, qu’est-ce qui vous a le plus frappée dans la manière dont les artistes sont soutenus et valorisés, comparé à la France ?
À mon arrivée à New York, j’ai été frappée par le soutien de l’environnement - étudiants, professeurs et administration. En studio classe , nous (entre étudiants) nous donnions des retours constructifs de manière réfléchie et encourageante. Nous assistions aux récitals les uns des autres et nous nous soutenions sincèrement. Cela a créé un véritable sentiment de communauté.
Beaucoup de mes amis les plus proches viennent aujourd'hui de cette période de ma vie. Mon cercle est devenu profondément international - taïwanais, russe, espagnol, américain, coréen - et cette diversité m’a énormément enrichie. Aux États-Unis, j’ai aussi ressenti une grande ouverture à explorer différentes voies . Il y a cette idée que l’on peut se réinventer et construire une carrière multiple. Par exemple, j’ai récemment organisé un atelier à la Manhattan school avec mon amie Ana Abrantes de l’organisation Sphinx, où elle a parlé à mes étudiants des nombreuses possibilités de carrière en musique - de la performance à l’enseignement, en passant par l’enseignement supérieur et le leadership artistique. Il est important que les jeunes musiciens comprennent toute l’étendue des possibilités qui s’offrent à eux.
« Vivre à l’étranger vous transforme, mais cela n’efface pas vos racines, cela les enrichit.»
Pour réussir à l’étranger, est-ce qu’on doit adapter son identité artistique… ou au contraire affirmer encore plus sa « touche française » ?
Je n’ai jamais eu l’impression de devoir perdre mon identité française. En réalité, même après être devenue binationale, je me sens parfois encore plus connectée à celle-ci. Je parle français avec ma famille tous les jours, et je reste très proche de ma grand-mère, qui a 94 ans. Cette « touche » française, un sens du raffinement et de la sensibilité artistique, est quelque chose que je porte avec fierté.
En même temps, vivre à New York depuis plus de seize ans m’a transformée d’une manière que je n’aurais jamais imaginée. Lorsque je retourne en France, les gens sentent souvent que je n’y vis plus. Mon accent a changé, tout comme ma perspective. Vivre à l’étranger vous transforme, mais cela n’efface pas vos racines, cela les enrichit.
Vous avez été soutenue par l’Entraide Française : est-ce que ce type de réseau est aujourd’hui indispensable pour réussir hors de France ?
L’Entraide Française a été un soutien essentiel pendant mes études. Même si j’ai eu la chance de recevoir des bourses complètes pour mon Master et mon Doctorat, il restait des frais à ma charge que je ne pouvais pas couvrir seule. L’Entraide Française, et en particulier leur présidente Sylvie Epelbaum, m’a aidée à ce moment-là et a créé des opportunités de concerts au sein de la communauté française à New York.
Ce qui est particulièrement touchant aujourd’hui, c’est que cette même organisation soutient désormais l’une de mes étudiantes à MSM. Cela donne l’impression que la boucle est bouclée. Ce type de réseau est inestimable pour les jeunes artistes qui étudient à l’étranger.
Malgré votre carrière impressionnante, y a-t-il encore des moments de doute aujourd’hui sur la suite ?
Je me remets constamment en question et je réfléchis à mon travail. Que ce soit dans une approche technique avec un étudiant ou dans une réflexion pédagogique plus large, je crois qu’il est essentiel de rester curieux et de continuer à chercher. À bien des égards, cela ressemble à la médecine. Les meilleurs médecins ne pensent pas tout savoir ; ils continuent d’apprendre afin d’offrir les meilleurs soins. Nous sommes toujours en évolution, et c’est ce qui rend ce parcours passionnant.
« Les États-Unis et l’Europe donnent souvent l’impression d’être deux mondes distincts. »
Vous venez d’être nommée à Paris : est-ce le début d’un retour plus ancré en France, ou vous projetez-vous toujours entre plusieurs pays ?
Je suis profondément honorée et enthousiaste à l’idée de cette nomination à l’École Normale de Musique de Paris Alfred Cortot. Cette opportunité me permet de me reconnecter davantage à la scène musicale européenne et de m’engager avec une autre communauté d’étudiants et de collègues. Les États-Unis et l’Europe donnent souvent l’impression d’être deux mondes distincts, et je suis impatiente de contribuer à construire des ponts entre eux, en créant des échanges, des collaborations et un dialogue, particulièrement dans le contexte actuel. Je continuerai à vivre principalement à New York, tout en me rendant régulièrement à Paris chaque semestre.

À ce stade de votre parcours, qu’est-ce qui vous motive encore profondément ?
Je viens d’une famille d’enseignants, et enseigner a toujours été pour moi une vocation, peut-être est-ce même quelque chose de génétique.
Mon grand-père a été instituteur pendant plus de 45 ans. Il a enseigné à des générations d’élèves, de 6 à 12 ans, et ses leçons les ont accompagnés tout au long de leur vie. Mon père, son fils, est devenu saxophoniste et un professeur de saxophone très reconnu dans le nord-est de la France, d’où je viens. Ma mère est professeur de violon. Depuis mon enfance, je me suis assise dans leurs cours et je les ai regardés enseigner. Ma sœur Ambre est également musicienne , elle est altiste et violoniste , elle joue régulièrement en orchestre, notamment avec l'Orchestre National de Metz et enseigne au Conservatoire de Thionville. C’est véritablement une affaire de famille.
En parallèle, la scène , les concerts - que ce soit en musique de chambre ou en tant que soliste - m'apportent une immense joie. Travailler en vue des concerts nous place dans une sorte d’état d’esprit transcendant. C’est une source d’énergie, d’inspiration et de connexion. Je suis d’ailleurs en train de me préparer pour une tournée en Corée, où je me produirai au Seoul Spring Festival, organisé par le grand violoniste Dong-Suk Kang, aux côtés de merveilleux collègues, dans certaines des salles de concert les plus prestigieuses du pays. Au fond, l’enseignement et la scène se nourrissent mutuellement, et je me sens très heureuse et reconnaissante de pouvoir faire les deux.
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