Édition internationale

Amélie Wojtkow, écrire pour habiter le monde autrement

Il y a des écrivains qui arrivent par vocation déclarée. D’autres par nécessité intérieure. Amélie Wojtkow appartient clairement à la seconde famille. Rien, dans son parcours, ne la destinait explicitement à publier des romans. Et pourtant, en deux livres, quelque chose se dessine déjà : une manière de raconter, un rapport très visuel au récit, une attention aux déplacements — géographiques comme intimes — et cette impression rare d’une œuvre qui commence à se reconnaître elle-même. Son parcours importe précisément parce qu’il éclaire cela.

Amélie WojtkowAmélie Wojtkow
Amélie Wojtkow - Photo Courtoisie
Écrit par Bertrand de Petigny
Publié le 7 mai 2026

 

Une écrivaine née d’un détour

Il faut prendre au sérieux cette naissance tardive à l’écriture. Ancienne enseignante, Amélie Wojtkow arrive au Québec il y a près d’une décennie dans une logique d’ouverture et d’expérience. Après plusieurs pistes envisagées ailleurs — La Réunion, les États-Unis — c’est finalement une opportunité professionnelle pour son conjoint à Montréal qui ancre le projet. Le départ n’est pas une rupture, mais une tentative : partir, voir, et décider ensuite.

 Amélie ne s’est pas construite dans les circuits littéraires. Elle vient d’ailleurs : de la lecture d’abord, immense, ancienne, constante ; d’une vie familiale dense ; d’un déplacement volontaire entre la France et le Canada ; et, plus étonnamment, d’un moment de crise. C’est durant les confinements de la COVID que l’écriture surgit. D’abord comme refuge. Puis comme nécessité.

Ce point n’est pas anecdotique. Beaucoup écrivent pour produire. Elle semble avoir commencé pour tenir intérieurement. Et cela change la nature du geste.

Une romancière du regard

Ce qui frappe lorsqu’elle parle de sa manière de travailler, c’est qu’elle décrit moins l’écriture que la mise en scène. Elle pense par scènes. Elle construit des passages qu’elle visualise, puis relie ces blocs narratifs entre eux. Elle revient sur ce que voit le personnage, ce qu’il entend, ce qu’il ressent. On comprend alors pourquoi ses romans donnent cette impression presque cinématographique.

Il y a chez elle une écriture du point de vue. Pas un récit omniscient, pas une dispersion romanesque, mais un accompagnement serré du personnage. Ce resserrement produit une immersion. Et c’est déjà une signature.

La double temporalité comme marque possible

Comme dans son premier roman, elle revient ici à une construction en deux temporalités. Présent et passé se répondent. Chez d’autres, cela pourrait relever du procédé. Chez elle, cela commence à prendre la forme d’une manière de penser le récit.

Et l’on peut légitimement se demander si cette architecture ne deviendra pas sa marque. Ce n’est pas le moindre intérêt de ce deuxième livre : il permet de voir apparaître des constantes. Une voix, ce sont souvent des répétitions fécondes.

Ce que le Canada a déplacé

Il serait réducteur de faire de son parcours migratoire une simple note biographique. Le déplacement est au cœur de son imaginaire. Elle parle de l’expérience d’avoir découvert qu’on pouvait se sentir chez soi ailleurs qu’au lieu d’origine. Elle parle aussi de cette redécouverte de soi que provoque l’émigration.

Cette réflexion irrigue ses livres. Et peut-être même les rend possibles. L’Alberta dans Ouvre les yeux n’est pas un décor exotique. C’est un prolongement de cette question : où habite-t-on vraiment ? À ce titre, son œuvre naissante dialogue discrètement avec une littérature du déplacement plus vaste.

Une écrivaine sans posture

Il y a quelque chose de peu fabriqué chez Amélie Wojtkow. Peu de posture d’auteur. Peu de mythologie autour de l’écriture. Elle parle de son éditrice avec confiance, accepte qu’on barre des pages, évoque son malaise devant les réseaux sociaux, reconnaît que publier aujourd’hui suppose aussi rencontrer un marché.

Cette lucidité est intéressante. Elle ne romantise ni le métier ni le succès. Elle semble encore considérer chaque livre comme une chance reconduite. Cela donne à son rapport à l’écriture une forme de fraîcheur que beaucoup perdent tôt.

Ce que cette œuvre permet de penser

Ce qui se joue ici dépasse le cas d’une autrice émergente. Son parcours rappelle qu’une œuvre peut naître hors des trajectoires prévues. Qu’une vie déplacée peut produire un regard singulier.

Et que des formes souvent classées trop vite comme « littérature de gare », qui se lisent le temps d’un voyage, peuvent être porteuses d’une vraie proposition narrative.

C’est peut-être même ce qui mérite le plus attention. Sous une apparente simplicité, il y a ici une recherche sur le rythme, sur l’immersion, sur le lien entre paysage et intériorité. Ce n’est pas rien.

Ce qui reste en tension

Tout n’est pas entièrement stabilisé. On sent une œuvre en construction. La douceur domine parfois là où davantage de rugosité pourrait enrichir le dispositif. Le resserrement sur le sensible peut aussi laisser certains conflits extérieurs en retrait.

Mais ce sont peut-être moins des faiblesses que les lignes d’évolution d’un travail en devenir. Et c’est précisément ce qui rend intéressant de la lire maintenant. Au moment où une voix se cherche encore tout en commençant à se trouver.

Ce que laisse Amélie Wojtkow

Ce qu’elle laisse, au-delà de ses livres, c’est l’idée qu’écrire peut naître sans préméditation et devenir pourtant une forme de nécessité. Et qu’une romancière peut émerger non d’un projet de carrière, mais d’un besoin de mettre en ordre ce qui bouge en soi.

Cela donne à son parcours quelque chose de rare. Une authenticité peu démonstrative. Et une promesse…

 

Bertrand de Petigny
Publié le 7 mai 2026, mis à jour le 7 mai 2026
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