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Stéphane Brizé "Mon film montre des mécaniques qui broient les hommes"

Par Maria Sobral avec la collaboration de Guillaume Bermond | Publié le 07/11/2018 à 02:32 | Mis à jour le 07/11/2018 à 09:54
Stephane-Brize En Guerre

A l’occasion de la sortie du film En Guerre, en salle actuellement au Portugal, dans le cadre de la Festa do Cinema Francês Lepetitjournal.com/lisbonne a rencontré son réalisateur, Stéphane Brizé. Il évoque sa nouvelle collaboration avec Vincent Lindon, dans un film poignant ancré dans l’actualité sociale française de ces dernières années.

 

Lepetitjournal.com/lisbonne :  Vous avez présenté à la Festa do Cinema Frances un quatrième film avec Vincent Lindon, En Guerre. Pourquoi avoir choisi de retravailler ensemble ? Pourquoi sur un thème proche de votre précédente collaboration ?

Stéphane Brizé : On a fait quatre films avec Vincent, c’est un plaisir de faire un bout de chemin ensemble, d’évoluer ensemble. Et j’ai juste la chance de pouvoir travailler avec un des meilleurs acteurs français. Vincent Lindon, c’est bon, c’est très bon ! Après, nous avons une réaction très commune au monde : ce qui me met en colère le met en colère, ce qui me touche le touche, nous sommes amoureux des mêmes choses, on a des mécanismes assez similaires en venant de monde sociaux très différents. La Loi du Marché et En Guerre sont des films très opposés. Ce qui les rapproche, c’est que ce sont des individus en souffrance à l’intérieur d’un système. L´un c’est l’histoire d’un homme qui se tait, et l’autre c’est l’histoire d’un homme qui prend la parole. Automatiquement, les histoires ne sont pas structurées de la même manière. Mais effectivement, ce sont des films qui montrent des mécaniques qui broient les hommes, les individus. En Guerre pourrait être le film avant la Loi du Marché. Avant d’être des rôles pour Vincent Lindon, c’est de moi que je parle. Je pourrais être un de ces individus-là. Je trouve ça tellement nécessaire de montrer la légitimité du combat et la colère. Cette colère est très stigmatisée, pointée du doigt. Je trouve ça indécent que des hommes politiques puissent parler d’ouvriers en colère comme de voyous. Il faut comprendre pourquoi les gens sont en colère. On arrive parfois à des situations de furie, comme on a pu le voir avec Air France. Au lieu de ça, on pointe du doigt de manière très électoraliste, on dit que ces gens sont des voyous, des casseurs. Alors qu’ils ont été silencieux pendant des années pour des petits salaires, sauf que parfois, la pression devient indécente. Mais derrière la colère, il y a toujours de la souffrance. Il faut aller regarder à la racine de cette colère.

 

Qu’avez-vous fait comme recherches pour préparer ce film ?

Je me sens une responsabilité importante dans le fait de ne trahir aucune parole. On peut imaginer l’idée du monde que j’ai, mon idée de ce qui est légitime ou pas. Mais en même temps, je ne peux pas me permettre de me moquer des politiques ou des patrons. Il faut être assez documenté pour donner une parole très étayée, très structurée aux ouvriers, aux politiques, aux cadres et aux patrons. Je montre tout cela à l’écran et charge au spectateur de se faire son avis. Il est assez aisé de voir où est l’indécence dans le film. Je ne peux pas m’autoriser à trahir une de mes paroles. Je veux démontrer l’indécence, quoi de mieux que de montrer les mécanismes à l’œuvre. Même les cadres et les patrons français, il se peut tout à fait qu’ils ne croient pas un mot de ce qu’on leur demande de faire. Ils appliquent des ordres, ils sont le bras armé d’un système, ils sont bien payés pour collaborer à ce système. On les paye pour appliquer une règle.

 

Vincent Lindon fait penser à Edouard Martin, emblématique délégué syndical des hauts-fourneaux de Florange, était-ce une inspiration délibérée ?

Il se trouve que le délégué syndical qui a collaboré à l’écriture de ce scénario, c’est Xavier Matthieu, qui était le leader syndical de Continental qui a fermé en 2009. L’image d’Edouard Martin m’a beaucoup habité, car dans les médias on l’a vu en larmes en train de dire "ils nous ont trahi". Mon personnage n’est pas un idéologue, il n’a pas de représentation professionnelle syndical, tout ce qu’il dit ç’est du bon sens. Il n’y a pas de grand discours. Dans les premières séquences, il dit : "Vous n’avez pas respecté votre parole". C’était très important de voir que la première discussion était celle-ci. C’est un homme de parole, c’est ce qui le définit le mieux.

 

Vous avez tourné ce film en vingt-trois jours, quelles ont été vos méthodes de réalisation ?

J’essaye de bien préparer les choses car en vingt -trois jours, c’est rapide. Il n’y a pas de méthode, la manière dont vous rédiger un article aujourd’hui n’est pas la même de celle d’il y a un an. Il n’y a pas de méthode. Il y a la nécessité d’avoir beaucoup de matière au départ, il faut une documentation. C’est passionnant les hommes que je rencontre. J’ai un avis, et pourtant je ne juge pas.

 

Pour terminer sur le casting, Vincent Lindon est le seul acteur professionnel. Pourquoi ce choix ? Comment s’est passé le tournage avec ces acteurs "amateurs"?

Vincent est effectivement l’acteur professionnel, mais pour autant ; les gens en face de lui ont beaucoup plus d’expérience. Cela n’a pas été compliqué. Vincent, son travail c’est d’enlever les couches pour être à nu. En face, je vais chercher des gens qui ne peuvent pas cacher car ils sont capables d’être juste. Pour autant, la charpente du film repose sur Vincent. Ce qu’ils font, des acteurs ne pourraient pas le faire, mais ils ne sauraient pas faire ce que Vincent sait faire. Ils sont à égalité. Sur le plateau, je cherche à ne pas contraindre la situation par la technique. C’est assez magique, je suis moi-même étonné de ce résultat. Cela ne marcherait pas avec d’autres personnes, cela ne marcherait pas sans Vincent. Tout ces gens sont vrais.

 

Avez-vous une démarche journalistique ? Le style du film, le jeu des acteurs, fait souvent penser à un reportage. Pourquoi ce choix ?

Je trouve ça très choquant dans la bouche de journalistes de parler de reportage. Emprunter au documentaire c’est un chose, le reportage est autre chose. Les reportages sont les sujets télévisés. Le reportage et les news ne disent pas grand-chose du monde. Quand on a vu les chemises déchirées des cadres d’Air France, on n’a pu vu grand-chose. On a juste mis en scène la colère, les images ne nous montrent pas les raisons de la colère. Le reportage ne fait pas ça, il ne fait jamais ça. Il témoigne d’instants, très fréquemment au service du spectaculaire. Et souvent, ce sont des gens en colère qu’on voit à l’écran. Si la normalité, c’est que quelques personnes gagnent de l’argent pendant que le plus grand nombre souffre de cette situation, je ne trouve pas cela normal. Dans le film, je recrée des reportages faits par des journalistes de télé, puisque finalement l’image manquante, c’est la fiction qui la crée. Je trouvais cela efficace de raconter cet instant avec des moments du réel. J’emprunte au documentaire, mais je ne fais pas croire que c’est un documentaire. Je mets en scène un acteur très connu. C’est de la fiction documentée.

 

Le film est ancré dans l’actualité, il rappelle les Goodyear, Whirpool, ou encore Air France. Était-ce une volonté pour vous de témoigner ? De vous engager politiquement ?

Une volonté de témoigner politiquement dans le sens de raconter le monde. Après, je ne suis le représentant de rien du tout. Des mouvements de gauche et d’extrême gauche m’ont demandé de venir sur des endroits de fermeture d’usine. Je dis à chacun que je ne me sens pas légitime  à parler à la place des syndicalistes, des politiques… Emparez-vous du film, c’est mon endroit de légitimité, mon domaine c’est le cinéma. Je prends une responsabilité à légitimer la colère des hommes et des femmes qui sont du monde d’où je viens. Et ils ont raison, car ils ont bien travaillé mais on les dégage. Quelques-uns se gavent au détriment du plus grand nombre qui souffre.

 

Y-a-t-il une résonnance particulière à venir montrer ce film au Portugal ?

C’est la première fois que je montre le film dans un des pays qui pourraient accueillir ces usines qui ferment en France. Mais la même chose se reproduira dans ce pays, cette usine fermera et elle ira à l’autre bout du monde. La cause de tout cela c’est la nécessité du profit.

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