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Lisbonne, la discrète cité musulmane

Par Lucie Etchebers-Sola | Publié le 20/11/2019 à 20:00 | Mis à jour le 20/11/2019 à 20:00
Lisbonne dans la ville musulmane

Ce 14 novembre, l´historien Marc Terrisse a présenté à l’Institut Français du Portugal son dernier livre «Lisbonne dans la ville musulmane», paru aux Editions Chandeigne.
 

La genèse du livre

Docteur en Histoire, muséologue et chercheur au CNRS, Marc Terrisse a publié plusieurs recherches sur le patrimoine islamique et sur sa place dans l’histoire et la culture en Europe, en Occitanie et dans la péninsule Ibérique. Dès sa première visite à Lisbonne il y a quelques années, il est frappé par les ambiances orientales qui lui rappellent le Maroc ou le Liban dont il est originaire. « En me promenant à Lisbonne, je me suis rendu compte que c’était, certes, la ville la plus occidentale d’Europe, mais aussi la plus orientale que j’ai visité. » dit-il en guide d’introduction. Au cours de ses balades lisboètes, il est surpris par l’architecture néo-mauresque qu’arborent de nombreux bâtiments de la ville (La Casa do Alentejo, la Mosquée de Lisbonne, la Fondation Aga Khan, le Centre Culturel de Belém etc.), mais aussi par le patrimoine immatériel qui unit le Portugal et le monde arabe : les liens linguistiques, la gastronomie, la musique, la poésie etc. « J’ai voulu écrire un livre original, à la croisée de l’essai historique, du récit de voyage et du guide touristique. Ce que j’ai voulu retranscrire dans ce livre c’est l’importance de se perdre dans une ville. C’est comme ça que j’ai moi même découvert Lisbonne, et les secrets qui se cachaient derrière ses murs, ses palais, ses rues. J’ai voulu mettre bout à bout des parcelles d’histoires et construire un discours archéologique, scientifique et même touristique sur cette ville », rajoute-t-il.
 

Lisbonne dans la ville musulman

Des Phéniciens aux Maures

Les Phéniciens venus du littoral syro-libanais sont le premier contact de Lisbonne (qui s’appelle « Olisipo » à l’époque) avec le Proche-Orient. Une diaspora phénicienne s’y installe avec d’autres populations, grecques et sardes, à partir de 1200 av. J-C. « L’analogie entre les Phéniciens et les grands découvreurs portugais est assez facile à faire, pendant l’antiquité les Phéniciens ont été en quelques sorte les Portugais du Proche-Orient. », sourit Marc Terrisse. Un messie, un prophète, et quelques siècles plus tard, les Musulmans (principalement des Berbères d'afrique du Nord) envahissent la Lusitanie et s’y installent pendant quatre siècles et demi (de 711 à 1492). Lisbonne change de nom et devient « Al Usbûna ». Le livre met en exergue la communauté de destin entre le Maroc et le Portugal. À l’époque des Grandes Découvertes, les Portugais sont aussi les premiers Européens à s’installer au Maroc en 1415. « Les rois du Portugal se qualifiaient de «Rois des deux Algarves» quand ils ont commencé la conquête du Maroc, c’est pour dire à quel point c’était légitime pour eux d’aller au Maroc, c’était comme la banlieue, de la même façon que c’était légitime pour les Arabo-Berbères d’aller sur la péninsule ibérique. Il y a cette transculturalité qui est très prégnante entre ces deux pays, tant du point de vue historique, qu’archéologique et culturel. », analyse t-il.

 
Le sillage subtil de l’islam à Lisbonne

Malgré le fait que Lisbonne concentre aujourd’hui 80% de la population musulmane du pays, ses liens historiques avec l’islam sont ténus. C’est ce qui a captivé le muséologue. « J’aurais pu choisir les régions du sud du Portugal, l’Alentejo et l’Algarve, où la filiation avec l’islam est plus revendiquée. Il y a des fêtes musulmanes par exemple, des mosquées etc. Mais j’ai préféré me concentrer sur la capitale portugaise où les traces de la présence musulmane sont plus secrètes. » Marc Terrisse s’est notamment intéressé au quartier historique de la Mouraria, qui, pendant la reconquête progressive de la péninsule ibérique par les catholiques, devient une sorte de «  ghetto arabe », où les Maures (terme général désignant les populations berbères d’Afrique du Nord) sont regroupés et accablés par l’Inquisition. Beaucoup sont forcés de se convertir au catholicisme, tandis que d’autres préfèrent partir pour des territoires européens encore dominés par les Arabes (le sud du Portugal et l’Espagne), ou repartent au Maroc. Dans la Mouraria, les vestiges de leurs présences subsistent encore, notamment la fameuse enceinte maure « Cerca Moura » qui descend du château São Jorge jusqu’au Tage, en passant par l’Alfama. « La Mouraria a bien symbolisé cette Europe moyenâgeuse qui s’est battue pour l’unicité de la foi catholique et qui, dans un contexte d’intolérance religieuse, a forcé les musulmans mais également les juifs à partir ou à se convertir. » explique t-il. A la question de savoir pourquoi les traces de la présence musulmanes à Lisbonne sont moins visibles qu’ailleurs, l’auteur répond : « D’abord Lisbonne était beaucoup plus petite à l’époque que des métropoles comme Séville, Grenade ou Cordoue qui ont fait l’objet de plus d’attentions architecturales pour asseoir la domination musulmane. Le calife ne voyait sûrement pas l’intérêt de construire un palais comme l’Alhambra (Grenade) à Lisbonne. C’est la même explication pour l’Algarve, les musulmans s’y sont simplement davantage installés qu’à Lisbonne. Ensuite, il y a eu le tremblement de terre de 1755 à Lisbonne qui a détruit une grande partie de la ville et abîmé de nombreux indices de la présence musulmane. » Sous les pavés de la ville blanche, de nombreux secrets sont probablement encore enfouis et autant de promesses pour les futures recherches de Marc Terrisse et les autres.
 
« Lisbonne dans la ville musulmane » est en vente à la librairie portugaise Palavra da Viajante,  https://pt-pt.facebook.com/palavradeviajante/

 

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Maria Sobral

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