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"La dépossession", un roman de Rachid Boudjedra

Par Fernando Couto e Santos | Publié le 26/02/2018 à 22:04 | Mis à jour le 27/02/2018 à 23:50
La Dépossession, Rachid Boudjedra

L´écrivain algérien Rachid Boudjedra renoue avec son univers dans son dernier roman "La dépossession" où il est question de mémoire du colonialisme français, corruption et islamisme. C´est aussi un hommage émouvant au peintre Albert Marquet, ami de Matisse.

La dépossession d´un pays.

Lorsque à la fin des années cinquante ou au tout début des années soixante, selon le cas, les pays africains ont commencé à s´émanciper de la tutelle coloniale fût-elle française, anglaise ou belge (les indépendances des pays lusophones sont venues plus tard, on le sait), un vent de liberté et d´espoir semblait souffler sur presque tout le continent, une nouvelle version des lendemains qui chantent s´emparant des esprits. Cinquante ans après les indépendances, l´Afrique, malgré les indéniables progrès accomplis, peine à se frayer la voie vers un véritable développement soit en raison du lourd héritage colonial, soit en vertu de la corruption endémique qui ronge encore les sociétés africaines notamment au niveau des instances politiques, sans oublier des formes subreptices de néocolonialisme et les intérêts économiques internationaux qui se superposent à ceux des ressortissants locaux.

Les intellectuels en général et les écrivains en particulier ne cessent de passer au crible ces misères africaines à travers leurs fictions. L´Algérie est une nation qui a toujours connu une génération d´auteurs à la plume acérée mais toute aussi envoûtante et pétillante d´imagination. À l´âge de soixante-seize ans, Rachid Boudjedra écrit toujours des romans qui  nous étonnent. Si l´on regrette énormément ses attaques ignobles contre d´autres écrivains de son pays comme Kamel Daoud, Salim Bachi, Boualem Sansal ou Yasmina Khadra, on ne peut s´empêcher par contre de se délecter de la magnifique prose de cet admirateur de Proust et de Faulkner.

Né en 1941 à Aïn Beïda, athée et communiste, auteur d´une cinquantaine de textes (romans, poésie, essais et scenarii dont celui du film Chronique des années de braise de Mohammed Lakhdar-Hamina, Palme d´Or du Festival de Cannes 1975), Rachid Boudjedra a construit une œuvre qui force l´admiration: "Dans la dialectique de l´intime et de la mémoire collective, l´exploration des liens familiaux se confronte aux tabous sociaux, politiques, religieux, sexuels, sociétaux". Ainsi Mabrouck Rachedi résumait-il l´œuvre de Rachid Boudjedra dans les colonnes de l´hebdomadaire Jeune Afrique lors de la parution du roman La dépossession en octobre.

Renouant avec son univers traditionnel, La dépossession (Boudjedra a une prédilection pour des titres tranchants : La répudiation, L´insolation, La macération, Fascination) met en scène l´Algérie des années cinquante, meurtrie par le souvenir des purges antisémites menées par les lignes pétainistes. En même temps, une Algérie plongée dans la guerre d´indépendance et la violence qui en découle.

Un narrateur évoque l´histoire de son pays à travers sa passion pour deux tableaux : l´un représentant la prise de Gibraltar par les Arabes, signé du plus grand peintre de l´âge d´or musulman, Al Wacity ; l´autre - une vue d´Alger, La Mosquée de la place du gouvernement - est l´œuvre d´Albert Marquet, un impressionniste ami de Matisse, installé en Algérie en 1927. Le narrateur - un architecte - revient sur son enfance, entre Alger et Constantine, où les troupes françaises paradent et tuent.

Une foule de souvenirs affluent dans sa mémoire où se mêlent passé et présent: son obésité boulimique ; son frère homosexuel, médecin à Londres qui se suicide; sa famille (son père toujours en déplacement, sa mère, sa tante Lalla Khadija) ; le lycée franco-musulman de Constantine où il a fait ses études, ses premières amours, son compagnon d´enfance, Kamel (ami de toujours, autrefois partenaire dans ses déambulations par les rues de la ville) ; son amour pour la fille de riches colons en rupture de ban ; enfin, le cabinet d´expert-comptable de son oncle et de son associé juif où étaient accrochés les deux tableaux et où il trouvait une certaine sérénité.

De son enfance, il garde le parfum de la nostalgie, mais aussi le souvenir de la misère et de la condition subalterne des Algériens du temps de la colonisation française. Et le souvenir aussi de Constantine, sa ville natale : "Constantine, donc, avec ses vestiges, ses ponts suspendus, ses ponts levés, sa Kasba qui grimpe moins haut que celle d´Alger mais où je me cachais des journées entières pour manger des têtes de mouton grillées, et des gâteaux au miel qui me dégoulinaient sur le menton; Constantine avec sa Kasba, éparpillée sur l´ocre des falaises interminables. Constantine, où la tentation du suicide est plus grande que dans n´importe quelle autre ville, où des cohortes de suicidaires, surtout des femmes (toujours amoureuses trahies, toujours engrossées, toujours déflorées, toujours séquestrées, toujours violentées, toujours punies) venaient dans cette ville montagneuse se punir elles-mêmes et se jeter dans les eaux tumultueuses du Rhumel".

D´Albert Marquet, il ne souvient pas puisque le peintre était mort alors qu´il n´avait que 5 ou 6 ans. Pourtant, à force d´en entendre parler, il a fini par croire qu´il l´avait connu. Il se souvient par contre de son épouse, Marcelle, qui avait milité pour l´amélioration des conditions de vie des Algériens, contre le port du voile, qui avait légué aux Algériens, via le Ministère de la Culture, l´atelier avec les tableaux d´Albert Marquet, pour qu´on en fit un musée. Malheureusement, l´usurpation par un petit bureaucrate corrompu et véreux de l´atelier et de l´œuvre du peintre impressionniste a sonné le glas des espoirs de tous ceux qui rêvaient de l´inauguration du musée. Une métaphore en quelque sorte de la dépossession de l´Algérie elle-même…

La dépossession est le roman de la mémoire du passé colonial, mais aussi le roman d´une Algérie qui, émancipée da la tutelle française, peine à se chercher une voie, à se donner un avenir, tiraillée entre la corruption et le populisme, sans oublier la menace de l´islamisme. Malgré tout, l´espoir fait vivre…   

Rachid Boudjedra, La dépossession, éditions Grasset, Paris, octobre 2017

1 Commentaire (s)Réagir
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Braknard jeu 01/03/2018 - 18:05

La France est l'espoir des algérien. La France est le salut de la jeunesse algérienne !! Comment analyser cela par rapport à ce qu'écrit l'auteur

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