Delphine Minoui : la passeuse d’histoire

Par Lucie Etchebers-Sola | Publié le 25/06/2019 à 22:10 | Mis à jour le 25/06/2019 à 22:10
Delphine Minoui

L’auteure et journaliste franco-iranienne Delphine Minoui était de passage à Lisbonne pour parler de son livre "Les passeurs de livres de Daraya" paru en 2017. Dans une conférence donnée à L’Institut Français du Portugal, elle est revenue sur la genèse de cet ouvrage.
 

Une photo comme déclic
 
À la fin de l’été 2015, Delphine Minoui déménage à Istanbul pour couvrir, comme journaliste, le Moyen-Orient et notamment la question syrienne. Elle est alors correspondante à France Inter, France info et au Figaro depuis la Turquie. A l’époque, il est de plus en plus difficile de se rendre à Damas (Syrie) en tant que journaliste. Delphine fait face à un dilemme : comment continuer à raconter une histoire à laquelle elle n’a plus accès ? Un jour sur Facebook elle tombe sur une photo qui l’intrigue. On y voit deux jeunes dans un espace clos, très sombre, entourés de murs de livres. La légende précise qu’il s’agit d’une bibliothèque sécrète au cœur de Daraya – une ville symbolique de la révolution syrienne depuis 2011 et une des premières à être assiégée et punie par le régime de Bachar el-Assad. Face à cette image, Delphine devine un récit, une histoire à raconter. À partir de cette photo, elle réussit à entrer en contact avec l’un des fondateurs de la bibliothèque, Amad, qui va devenir l’un des personnages principaux de son futur livre. Amad lui raconte comment lui et ses amis (qui ont à peine une vingtaine d’année à l’époque) ont débuté ce projet de sauvetage de milliers de livres. Sous les ruines de leur ville bombardée, ils récupèrent les ouvrages dans les maisons abandonnées et les protègent dans une cave à l’abri de la destruction.
 

Les difficultés du projet
 
Au début de leurs échanges par Whatsapp ou par messages, les jeunes sont méfiants. L’un d’eux lui avouera un an plus tard, lorsqu’ils se rencontreront pour la première fois, qu’il pensait qu’elle était une espionne de la CIA. Mais peu à peu, à force d’échanges, la confiance s’établit entre eux."Ces jeunes avaient été élevés dans la culture de la peur, au biberon de la propagande du régime et de la répression. Ils avaient une méconnaissance totale de l’histoire de leur propre pays. Avoir une interlocutrice à l’étranger qui leur posait des questions sur leurs vies, c’était très étrange pour eux, ils ne comprenaient pas, d’où leur suspicion vis à vis de moi" raconte Delphine. Dans les moments difficiles, ils lui envoient parfois des vidéos et des photos. Pendant des mois, ils maintiennent le lien avec elle, non sans difficultés. Privés d’électricité, ils n’ont parfois pas accès à internet pendant des semaines. "J’étais souvent inquiète, je craignais le pire. Une fois le pire est arrivé, l’un des jeunes avec qui je parlais a succombé à une attaque". Malgré tout, elle parvient à recomposer l’histoire de Daraya, comme un puzzle, pièce par pièce. Elle perd parfois le fil à mesure que les bombardements s’intensifient. "C’était un travail de fourmi pour être au plus proche de la réalité, de la vérité, alors même que Bachar el-Hassad disait au monde que ces jeunes étaient des djihadistes". Nuit et jour, elle reçoit sur son écran le journal intime de leur révolution. "Le moindre détail de ce livre est un détail du réel. Rien n’a été imaginé ni inventé" dit-elle en souriant.
 

La vie dans la guerre
 
Dans ce livre, Delphine Minoui a voulu avant tout raconter le siège de Daraya, et comment la survie n’a pas tué la vie. Comme pour mettre un peu d’ordre dans le chaos de leur ville, les jeunes établissent des règles dans la bibliothèque : il faut rendre les livres à temps, lire en silence même si les bombes tombent. A l’abri dans leur bibliothèque, ils développent leur esprit critique et veulent comprendre le monde extérieur pour éviter de basculer dans l’extrémisme. Envers et contre tous, ils organisent des conférences pour rencontrer des gens de tous horizons et de tous bords politiques et religieux. Ils apprennent l’anglais aussi, à l’aide d’un ancien professeur de l’université de Daraya qui se cache parmi eux. Dans un souci de civisme, ils annotent les premières pages des livres qu’ils trouvent du nom de leur propriétaire, dans l’espoir qu’un jour ils leurs soient rendus. Quand bien même la plupart d’entre eux détestaient lire avant la révolution, ces livres deviennent leurs compagnons d’infortune, leur arme d’instruction massive. Ils découvrent la poésie Orientale, et téléchargent des pdf gratuits en ligne. L’un de leur roman fétiche est "L’Alchimiste" de Paolo Coelho, et un manuel improbable de développement personnel à l’américaine "Les Sept habitudes des gens efficaces" de Steven Covey. "Ces livres leur ont appris la vie et beaucoup de choses sur eux même. Quelque chose a éclos en eux. La guerre a été une sorte de "bibliothérapie" pour ces jeunes et les livres ont été leur refuge, un moyen de cultiver l’espoir. Finalement c’est pendant ces quatre ans, au pire de la guerre, qu’ils ont tout appris".
 
C’est le propre des récits du réel que de ne jamais s’achever. La journaliste est restée en contact avec ces jeunes, mais aussi avec leurs sœurs, leurs frères, leurs parents et leurs amis. "Il y aurait plusieurs tomes à écrire, mais je pense que c’est à eux de raconter leurs histoires, c’est à eux de reprendre en main leur destin." conclut-elle.

 
En aparté du livre
 
En 2018, Delphine Minoui a co-réalisé avec Bruno Joucla un film documentaire inspiré de cette histoire : "Daraya, la bibliothèque sous les bombes". Le film raconte ces quatre ans de siège, filmés souvent par les jeunes eux même. L’autre trame de ce documentaire raconte aussi ce qu’ils sont devenus – déchirés entre la Turquie où ils ont trouvé refuge, et la Syrie – et comment ils sont passés de leur utopie révolutionnaire à une construction identitaire personnelle après la guerre.

Quelques images ici :

 

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