Entre Montréal, Lyon, Paris, Amsterdam, la Suède et les îles Lofoten, Alix Chartier a mis trois ans à trouver la ville où poser ses valises. Ce sera Lisbonne. Cette designeuse franco-canadienne, aujourd'hui à la tête de son propre studio de design culinaire et directrice créative d'un nouveau projet de restauration dans un grand hôtel de la capitale portugaise, revient sur un parcours nomade construit de rencontres, de patience et de niches professionnelles.


Une identité entre deux rives
Fille de parents français installés au Québec depuis trente ans, Alix Chartier est née et a grandi à Montréal, dans une culture qu'elle décrit comme « toujours un peu dans l'entre-deux » : une scolarité entièrement québécoise, mais une identité familiale résolument française. Étudiante en design à Montréal, elle effectue une année d'échange aux Beaux-Arts de Lyon, en scénographie, avant de rentrer terminer son diplôme au Canada. Cette parenthèse européenne suffit à la convaincre : elle reviendra s'installer sur le Vieux Continent, séduite par la proximité géographique qui permet, dit-elle, de « passer un week-end à la design week de Milan » et par un marché du design qu'elle juge plus développé en Europe.
Trois ans de nomadisme professionnel
Le projet initial ne devait durer que deux ans : voyager à travers l'Europe en attendant un « coup de foudre » pour une ville où s'installer. Il en faudra trois. Le parcours est éclectique : une collaboration avec les co-curatrices d'une biennale consacrée à l'écologie culturelle dans le design et l'art à Paris, complétée par du design graphique à distance ; un stage de quatre mois à Amsterdam auprès d'un designer d'origine espagnole ; puis un retour à un autre pan de sa vie professionnelle, la restauration, avec quatre mois dans une ferme culinaire en Suède au contact de chefs, et enfin quatre mois dans l'archipel norvégien des Lofoten comme sous-chef, « le plus bel endroit où je sois jamais allée », confie-t-elle.
C'est à l'issue de ce séjour nordique qu'elle choisit de revenir s'installer à Lisbonne, où elle avait déjà posé ses valises une première fois, un an plus tôt, presque par hasard.
Lisbonne, terre inconnue devenue port d'attache
« Pour de vrai, c'était complètement en terre inconnue », résume-t-elle à propos de sa première arrivée dans la capitale portugaise, où elle ne connaissait alors personne. Un premier contrat, obtenu grâce à un contact rencontré lors de ses activités parisiennes autour de la biennale, la retient sur place : un designer industriel français de renom, installé à Lisbonne où il vient d'ouvrir une galerie dédiée à l'artisanat portugais, lui propose de rejoindre l'un de ses projets. Elle déménage trois semaines plus tard pour quatre mois.
Ce premier cercle professionnel, designers et architectes francophones venus de France, de Belgique ou de Suisse, lui permet de construire rapidement une petite communauté. « Je pense que le truc, c'est d'aller dans des niches », résume-t-elle : se rapprocher d'un milieu qui partage ses valeurs, plutôt que de tenter de rencontrer « tout le monde », créerait un point d'ancrage à partir duquel le réseau se déploie naturellement.
Un design portugais encore façonné par l'artisanat
Interrogée sur les spécificités du milieu du design portugais, Alix Chartier pointe une scène jeune, à peine une poignée d'années d'existence structurée, avec l'ouverture récente d'un musée dédié précisément au design — et encore très marquée par l'histoire économique du pays. Longtemps pauvre, le Portugal aurait davantage développé une culture de l'artisanat que du design industriel : « c'est beaucoup moins technologique, entre guillemets, c'est encore très manuel », observe-t-elle, y voyant à la fois une richesse et une limite, dans un pays par ailleurs reconnu comme un pôle de production textile à bas coût plutôt que comme un pôle de conception.
Un marché moins saturé qu'à Paris, où « un designer sur l'honneur, t'as 3 000 personnes qui font un peu la même chose » : à Lisbonne, une scène naissante et une population d'expatriés venus de toute l'Europe créeraient au contraire une dynamique d'entraide entre créatifs, loin de la logique de concurrence qu'elle a connue en France.
House of Thoughts, quand le design rencontre la gastronomie
À l'intersection de plusieurs mondes — matériaux du futur (elle a notamment travaillé sur des biomatériaux à base de mycélium pour l'architecture et le design), photographie et gastronomie —, Alix Chartier a fondé son propre studio de design culinaire, House of Thoughts. L'idée : appliquer à la cuisine la méthodologie du design, fondée sur les produits de saison et de terroir, pour traduire en expérience culinaire la pratique d'un designer ou d'un artisan. Elle cite en exemple un projet mené dans la région du Douro, où la nature schisteuse du sol façonne un vin singulier, matériau de recherche autant que produit de dégustation pour un designer avec lequel elle a collaboré.
Son premier événement à Lisbonne, organisé avec un ébéniste français installé dans la scène du design local, mettait en avant des produits issus d'une exploitation viticole en agriculture naturelle. Un second événement a suivi à Milan, pendant la design week.
Casa Aberta : une scène tournante pour les chefs d'Europe
Aujourd'hui, Alix Chartier est également directrice créative d'un nouveau projet de restauration dans un grand hôtel de Lisbonne, qui comprendra à terme un restaurant, un espace événementiel et un rooftop déjà en activité : Casa Aberta. Le concept : accueillir chaque semaine un chef différent — d'abord lisboète, puis venu de Porto, puis de toute l'Europe — pour un pop-up de plusieurs jours, en toute liberté créative, accompagné de collectifs musicaux. Trois semaines après l'ouverture, deux pop-ups ont déjà rencontré un vif succès, portés notamment par la notoriété locale d'un chef portugais déjà propriétaire de plusieurs restaurants dans la ville — « Lisbonne, c'est un tout petit monde », observe-t-elle. Elle doit cette opportunité, une fois encore, à une rencontre de proche en proche : le compagnon de sa colocataire, restaurateur italien installé à Lisbonne, menait un projet similaire.
Entre trois cultures
Si elle se sent avant tout canadienne, appréciant l'ouverture d'esprit et la culture entrepreneuriale du Québec, où l'échec ne serait jamais définitif, Alix Chartier reconnaît une proximité immédiate avec la communauté francophone de Lisbonne, nombreuse dans la ville. Le portugais, elle l'apprend « petit à petit », en échange linguistique avec une amie brésilienne. Elle pointe aussi des différences culturelles dans le rapport au travail : des délais de réponse plus longs, une urgence moindre à faire aboutir les projets, qu'elle attribue en partie à un tissu associatif et familial très enraciné localement, chez des Portugais souvent restés dans leur ville d'origine.
Ce qui lui manque le plus : la diversité culturelle de Montréal, et la qualité des produits français, les marchés de Bretagne, où vivent ses parents, le fromage, le pain. Végétarienne et ne mangeant pas de poisson, elle avoue avoir du mal avec une cuisine portugaise construite autour de la mer et de la viande. Ce qu'elle ne changerait pour rien au monde, en revanche : la proximité de l'océan, le rythme de vie plus calme qu'à Paris, et cette ville où, dit-elle, « tout le monde se connaît » — pour le meilleur, pour l'instant.
Un conseil pour qui se lance à l'étranger
« Il faut du temps », insiste-t-elle. Les vraies connexions, les vrais projets, ne se construisent jamais en trois ou quatre mois. Son conseil à qui souhaite se lancer dans un projet à l'étranger : commencer par une niche, un milieu qui partage ses valeurs ou ses centres d'intérêt, pas nécessairement professionnel, un simple hobby peut suffire, plutôt que de vouloir tout ouvrir en même temps. « Ça peut juste être des personnes de départ, d'accroche, qui vont te faire rencontrer d'autres personnes », résume-t-elle. Une méthode qu'elle-même, de son propre aveu introverti, a dû apprendre à appliquer à chaque nouvelle ville.














