

Danuta Wojciechowska est une illustratrice de renom, au Portugal et ailleurs. Elle vit et travaille à Lisbonne où elle dirige l'atelier Lupa Design. Elle a reçu de nombreuses distinctions dont la plus récente Prémio Mulheres Criadoras de Cultura (Femmes créatrices de culture) lui a été décerné, aux côtés de quatre autres lauréates, par le Gouvernement portugais en décembre 2014. Danuta est née à Trois-Rivières au Québec. Elle parle donc français, avec un délicieux accent, anglais et portugais. Elle a bien voulu nous recevoir pour évoquer son travail et son pays d'adoption.
Lepetitjournal.com : Danuta, vous vous investissez dans la créativité, qu'il s'agisse de la vôtre ou du développement de celle d'autrui, des enfants notamment, par les ateliers que vous animez un peu partout dans le pays. Pouvez-vous nous dire, de façon générale, d'où viennent les idées créatives ?
Danuta Wojciechowska : Pour moi, les idées créatives naissent naturellement, à partir d'une nécessité. Imaginons que la vie est une rivière dans laquelle nous devons déposer des pierres, ou des choses que l'on construit, pour pouvoir marcher sur cette eau. Ces idées naissent donc de la nécessité de construire et nous saisissons ce qui est à notre portée pour le faire.
@ Orlando Teixeira
Comment naît une idée créative particulière, dans votre cas une illustration. Comment se fait la gestation et la mise au monde de cette image ?
Je vois mes images dans un contexte et ce contexte est le livre. Par conséquent les images naissent comme des ensembles, comme si elles aussi formaient une petite histoire, et cette narration-là a pour but de raconter l'histoire de façon visuelle. Je trouve donc mon inspiration dans le contexte, c'est-à-dire dans l'histoire et ce qu'elle transmet. Il arrive aussi que l'histoire soit purement visuelle et dans ce cas l'objectif est l'image-même, comme pour une affiche ou un jeu ou un logo. Mais lorsque mes images sont issues d'un texte, ce qui leur est très spécifique, c'est qu'il s'agit d'ensembles. C'est pourquoi je ne peux pas parler d'une illustration en particulier, mais d'une série d'images à travers lesquelles je cherche à créer un langage. Un langage qui sera propre à un contexte, à un livre, et aboutira à une cohérence.
@ Danuta Wojciechowska: Illustration pour "O Menino no Sapatinho", Texte : Mia Couto|Editorial Caminho, 2013

Comment l'image se dessine-t-elle dans votre esprit?
Chaque image est comme une étape, quelque chose que l'on doit conquérir, quelque chose que l'illustration vient résoudre. Je passe beaucoup de temps à réfléchir, sans rien faire de mes mains. Je rêvasse, je contemple la mer, parfois je pars pour de grandes ballades. C'est une sorte de gestation pendant laquelle je cherche à faire de la place, à prendre du recul avant de commencer. Et une fois que je m'empare d'une idée, je commence à travailler au crayon car je dois capter les idées pour qu'elles prennent forme. Je fais bien sûr ce que je veux, mais pas seulement ce que je veux, puisque mes images figureront dans un livre. Je dois donc montrer quelque chose à mes partenaires, l'écrivain, l'éditeur, et aussi à ceux qui me soutiennent, ma famille, et savoir s'ils pensent que cette idée peut marcher. C'est donc un premier tâtonnement, une ébauche. S'il s'agit de peinture ce seront des lignes de forces, une composition, une structure. La phase ultime sera la construction de l'objet en soi ou la réalisation d'une peinture avec les couleurs, les couches, les textures. La première partie est la problématique et cette dernière est la thérapie : c'est ce que je préfère, je suis ravie, je me perds, je suis au ciel, j'oublie le temps qui passe lorsque je construis mes images ou mes objets. Quand tout est défini, tout est prêt, le bébé n'a plus qu'à paraître pour nous enchanter.

Effectivement, ce n'est pas vraiment une rétrospective, c'est plutôt une collection. Une collection de travaux exécutés au long d'une douzaine d'années. Il y a donc forcément un regard tourné vers le passé. Néanmoins je souscris difficilement à cette idée d'évolution. Je vois plutôt la résurgence d'idées ou de thèmes qui reviennent et s'imbriquent dans une unité : comme par exemple le thème de la liberté qui est réapparu avec le Livro Livre (Livre libre), créé pour les 40 ans de la Révolution des ?illets et qui est venu rejoindre le jeu Direitos à solta, le jeu de la démocratie en trois dimensions de 2008. Ou alors les ouvrages pour les tous petits enfants qui ne savent pas encore lire, où prime la communication par l'image, ce qui n'est pas forcément le cas dans un autre ensemble, celui des ?uvres littéraires. C'est donc une collection de points forts qui reviennent pour être travaillés d'une autre manière. C'est d'ailleurs curieux ce retour des thématiques. Pour les motifs, il peut arriver la même chose.
@ Danuta Wojciechowska: Illustration pour "O Barco de Chocolate", Texte: Cristina Norton|Publicações D. Quixote. 2007| 5ème edition, 2013

C'est une relation très changeante, qui varie d'un livre à l'autre, même parfois avec le même auteur. Il peut d'ailleurs être "mort", j'entends par là que c'est comme si l'auteur n'existait pas. Non pas de façon négative mais parce qu'il n'impose rien et me laisse en liberté.
Mais avez-vous déjà illustré des livres d'auteurs disparus?
Oui, des contes par exemple, dont les auteurs sont décédés il y a plusieurs siècles. Mais l'auteur peut aussi être "mort" parce qu'il ne se manifeste pas. Il y aussi celui qui est sympathiquement indifférent, qui me laisse travailler, et il se peut qu'avec certains naisse un travail créatif partagé qui aboutit à la construction de l'histoire. J'ai connu tous ces cas de figure, et il est même arrivé que des idées que j'avais formulées soient reprises par des auteurs et à l'origine de livres.
@ Danuta Wojciechowska: Illustration pour "Rãs, Príncipes e Feiticeiros", texte: Ana Maria Magalhães et Isabel Alçada| Editorial Caminho, 2008 | 3ème édition, 2013

O Voo do Golfinho, de Ondjaki et Chuva Pasmada, de Mia Couto pour qui j'avais illustré O Gato e o Escuro. J'avais eu énormément de plaisir à travailler avec lui, et la réciproque était vraie. Il s'en est suivi un échange de textes et d'images qui a conduit à Chuva Pasmada. Et encore ce qui m'est arrivé dernièrement avec Luisa Ducla Soares qui m'a dit : "L'histoire est écrite, mais tu peux faire comme bon te semble : change les noms, modifie les choses, les objets". Voilà qui donne une liberté formidable, et c'est là que réside l'essentiel : la mesure de l'élan que me donne l'écrivain. Je crois que c'est aussi le rôle du livre qui ne doit pas emprisonner l'imagination du lecteur, mais lui laisser libre cours.
@ Danuta Wojciechowska: Illustration pour "Zé dos Bichos", Texte : Luisa Ducla Soares | Livros Horizontes, 2014
Dans le Livro Livre (Livre Libre), qui célèbre la Révolution du 25 avril et la liberté qui vous est si chère, comme dans Portugal para crianças (Le Portugal pour les enfants), un livre à compléter en quatre langues dont le français, le pays est le personnage principal. Est-ce que le Portugal exerce une influence sur votre travail ?
Je crois avoir absorbé tout ce qui est portugais : notamment la mer, l'eau, la côte, tout cela est très important pour moi. Ma fille est d'avis que je devrais toujours tout peindre en bleu.
@ Danuta Wojciechowska et Joana Paz: "Portugal para Crianças" | Edição Lupa, 2012| 3ème édition, 2015

Vous vivez ici depuis une trentaine d'année. Quel est pour vous le changement le plus profond qu'ait connu le pays au cours de cette période ?
L'ouverture qu'a amenée l'adhésion à la CEE, devenue l'Union européenne. Elle a apporté aux Portugais le sentiment de faire partie de quelque chose de plus grand et brisé l'isolement que l'on ressentait parfois. On a eu envie d'aller plus loin, de voir d'autres choses, les horizons se sont élargis, non plus en direction de l'Afrique, mais de l'Europe si proche.
Et Lisbonne ? Comment y vit-on ?
Ce qui frappe à Lisbonne c'est la présence du Tage : c'est en arrivant en avion que l'on en perçoit toute la beauté et toute la force. Par ailleurs, l'Expo'98 est venue donner un nouveau souffle à la ville qui vivait un peu au ralenti. On en ressent encore les conséquences : la ville est bien plus dynamique aujourd'hui qu'elle ne l'était au début de mon séjour. Ce que j'aime vraiment c'est que je peux me trouver projetée dans l'avenir, comme à la Fondation Champalimaud, ou alors me retrouver Praça do Comercio à l'époque pombaline, ou encore dans les ruelles de Mouraria. Et ce qui me plaît par-dessus tout ce sont les trottoirs en pavés de calcaire blanc, qui reflètent la lumière du ciel et du fleuve.

Je ne parviens pas à concevoir une seule image : j'étais à la campagne la semaine passée et ce qui m'apparaît en ce moment ce sont des paysages très ruraux, habités par des gens d'une extrême gentillesse. La semaine prochaine se sera un décor différent peuplé d'autres gens, mais tout aussi aimables certainement. C'est une collection d'images.
? un peu comme dans vos livres ?
@ Danuta Wojciechowska: Illustration pour "A Rainha dos Estapafúrdios", Texte : José Eduardo Agualusa | Publicações D. Quixote, 2012
Propos recueillis par Anaé Legrand (www.lepetitjournal.com/lisbonne.html) lundi 9 février 2015
(anae.legrand@gmail.com)
Pour en savoir plus sur Danuta Wojciechowska : www.lupadesign.pt
Exposition jusqu'au 28 février
Auditório Municipal Augusto Cabrita
Av. da Escola de Fuzileiros Navais,
Parque da Cidade, Barreiro
cultura@cm-barreiro.pt |tel. 21 214 74 10













