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LITTERATURE – "La dernière nuit du raïs" de Yasmina Khadra

Écrit par Lepetitjournal Lisbonne
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 1 février 2016

L´écrivain algérien Yasmina Khadra a récemment publié le roman La dernière nuit du raïs où il imagine, en se mettant dans la peau de Mouammar Kadhafi, les dernières heures du dictateur libyen. Ce roman n´a pas suscité auprès de la critique le même enthousiasme d´autres livres précédents de l´auteur. Et pourtant il est fort intéressant et on vous le conseille.     

Yasmina Khadra un des auteurs francophones les plus remarqués ses dernières années


On oserait dire que l´une des surprises de la rentrée littéraire de septembre 2015 fut le silence relatif de la presse par rapport au nouveau roman d´un auteur plébiscité par nombre d´observateurs depuis quelques années. On dirait en effet que cette fois-ci les chroniqueurs ont boudé Yasmina Khadra. Cet écrivain est pourtant une sorte de phénomène littéraire depuis la fin du vingtième siècle où ses premiers livres ont défrayé la chronique, notamment Morituri, Les agneaux du Seigneur et À quoi rêvent les loups au moment où l´on ignorait encore que ce pseudonyme féminin dissimulait le nom de Mohammed Moulessehoul. Né le 10 janvier 1955 cet ancien officier de l´Armée algérienne s'était servi des deux prénoms de sa femme pour signer ses livres. C´étaient alors les années de plomb de l´Algérie, où l'on vivait sous la double menace de la guerre civile et  des attentats perpétrés par les intégristes islamiques du GIA.

Les romans de Yasmina Khadra ont depuis été abondamment traduits et son ?uvre, couronnée  de nombreux prix, a acquis une notoriété telle qu´il fut ces dernières années un des auteurs francophones les plus remarqués : Les hirondelles de Kaboul, L´attentat, Les sirènes de Bagdad, Ce que le jour doit à la nuit ou Les anges meurent de leurs blessures comptant parmi ses succès les plus éclatants. Néanmoins, ses détracteurs ne cessent de noircir le tableau en affirmant notamment que ses derniers livres sont surfaits, que son imagination s´est tarie et qu´il aurait trouvé une sorte de formule conventionnelle juste pour lui assurer des lecteurs.

Dernière nuit de gloire


Si La dernière nuit du Raïs, paru en septembre, n´a donc pas suscité beaucoup de critiques dans la presse littéraire, s´il n´est pas le meilleur livre de Yasmina Khadra, il n´en est pas moins un beau roman. C´est, comme on nous l´annonce dans la quatrième de couverture, "une plongée vertigineuse dans la tête d´un tyran sanguinaire et mégalomane(?) un portrait universel de tous les dictateurs déchus (qui) dévoile les ressorts les plus secrets de la barbarie humaine".  

Il s´agit bien entendu d´une fiction, mais le portrait du dictateur pourrait s´appliquer à nombre de tyrans que l´on a connus le long de l´Histoire. Toujours est-il que l´on n´aurait aucun mal  à reconnaître dans le portrait brossé par Yasmina Khadra -même s'il ne nous l´avait pas annoncé- la figure de Mouammar Kadhafi. L´ancien dictateur libyen, tué quelques mois après la rébellion déclenchée début 2011, a vécu caché dans des bunkers pour éviter non seulement la persécution des rebelles mais aussi les bombardements des forces de l´Otan menées par la France et le Royaume-Uni.

Dans ce roman, nous sommes témoins des dernières heures d´un homme qui a connu la gloire et qui au bord de la déchéance se souvient d´autres périodes de sa vie, des moments de joie et des moments de tristesse. Il se rappelle son enfance, la misère, mais aussi l´incertitude quand à l´identité réelle de son père. Les humiliations qu´il a subies dans son adolescence et surtout le cuisant revers essuyé quelques années plus tard alors qu´il était déjà lieutenant de l´armée quand le père de Faten, la jeune fille qu´il convoitait, lui a refusé sa main. En le congédiant gentiment, le père de la jeune fille a eu l´aplomb de lui dire : "Je suis sûr que vous trouverez une fille de votre rang qui vous rendra heureux". Kadhafi n´a pas pardonné l´affront. En 1972, trois ans après son intronisation à la tête du pays, il fait séquestrer Faten -mariée et mère de deux enfants-abusant d´elle pendant trois semaines,fait écrouer son mari, homme d´affaires, pour une prétendue histoire de transfert illicite de capitaux et, pour couronner le tout fait disparaître le père de Faten qui avait eu un jour l´outrecuidance de considérer que le jeune lieutenant n´était pas digne de sa fille. Depuis ce temps, Kadhafi prétendait que toutes les femmes étaient à lui : "Il y en avait qui résistaient. J´adorais les conquérir comme des contrées rebelles. Lorsqu´elles cédaient, terrassées à mes pieds, je prenais conscience de l´étendue de ma souveraineté et mon orgasme supplantait  le nirvana".

Kadhafi régnait indiscutablement par la peur. Il pensait qu´on l´adorait mais, à la fin, il s´interroge sur les sentiments du peuple libyen à son égard : "Ce peuple m´a-t-il vraiment aimé ou n´a-t-il été qu´un miroir qui me renvoyait mon narcissisme démesuré ? (?).Je craignais la traîtrise dans mes palais, elle me prend au dépourvu dans les faubourgs. Le lieutenant Trid n´avait pas tort : le peuple est un cheptel (?) Mes dissidents se sont trahis ; le peuple, lui, m´a trahi. Si c´était à refaire, j´exterminerais la moitié de la nation". Quand ils tombent en disgrâce, les dictateurs sont solitaires. Au fond, ne l´ont-ils pas toujours été ?

Si on lit ce roman à la lumière de ce qui s´est produit en Libye après la chute de Kadhafi, on pourrait peut-être s´interroger sur l´opportunité des bombardements de l´Otan. Certes, on ne regrette pas que le tyran fût renversé, loin s´en faut, mais quand on se rappelle le jour où Nicolas Sarkozy et David Cameron ont été acclamés en héros dans les rues de Tripoli et de Benghazi et l´on regarde l´anarchie qui règne aujourd´hui en Libye, on peut au moins questionner s´il faut bel bien intervenir ailleurs pour abandonner ensuite les peuples à leur sort. Mais cela c´est vraiment une autre histoire et l´on pourrait peut-être en écrire un autre roman?

Quoi qu´il en soit, avec La dernière nuit du raïs et en se mettant dans la peau d'un tyran complet, Yasmina Khadra étale encore une fois au grand jour son immense talent de conteur.  
Yashima Khadra, La dernière nuit du raïs, Éditions Julliard, Paris, 2015

Fernando Couto e Santos (www.lepetitjournal.com/lisbonne.html) lundi 1 février 2016
http://laplumedissidente.blogspot.pt/

logofblisbonne
Publié le 31 janvier 2016, mis à jour le 1 février 2016
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