

Cette année Jean-Jacques Annaud a été le parrain de la festa do cinema francês qui a eu lieu du 8 au 18 octobre à Lisbonne et lors de l´inauguration de celle-ci il a présenté son dernier film : Le dernier loup. Nous avons eu l'occasion de l'interviewer pour en savoir plus sur le tournage de son film qui est actuellement à l´affiche dans les salles de cinéma au Portugal.
(Photos : M.J. Sobral)
Lepetitjournal/Lisbonne :Pourquoi et comment l'idée du film s'est mise en place ?
Jean-Jacques Annaud : En 2007, une délégation d'officiers chinois sont venus me voir dans mon bureau pour me demander si je serai intéressé par l'adaptation d'un roman, dont je connaissais déjà l'existence et qui avait été un triomphe en chine. Il s'agit du livre Le Totem du loup de Jiang Rong. J'en avais lu des extraits et je me suis dit "voilà un film que j'adorerais faire !" Malheureusement, et je l'ai fait remarquer à la délégation chinoise, j'avais eu des problèmes lors de la sortie du film 7 ans au Tibet et j'étais interdit de filmer en Chine. Ils m'ont répondu "non ne croyez pas ça, la Chine a changé" et ils se sont regardés, puis ils ont ajouté "nous sommes pragmatiques nous les chinois, nous aimons les films que vous faites mais on ne sait pas les faire alors on a besoin de vous". Je suis donc allé en visite de repérages en Chine accompagné de l'auteur du roman et de son ami que l'on voit dans le film ainsi qu'une délégation. Je fus surpris, lors de ce voyage, de la préoccupation de toutes ces personnes au sujet de la préservation de ces paysages. La Chine offre encore des paysages d'une très grande beauté comme ceux que je montre dans le film et tout le monde souhaite les protéger en trouvant un équilibre entre la nature et l'espèce humaine. J'ai donc été très emballé pour faire ce film qui traite des thématiques qui me sont chères. Depuis la guerre du feu je me suis beaucoup rapproché de la nature. L'important pour moi est de faire des films qui correspondent à mes idées de respect des autres civilisations humaines ou animales. je me suis senti très honoré d'amener ma voix à une cause à laquelle je crois beaucoup d'autant plus que j'ai eu une liberté totale de la part des Chinois.
Qui a produit le film ?
La nationalité des films d'aujourd'hui est plus difficile à déterminer mais c'est la force du cinéma français d'être ouvert à ce qui se fait dans le reste du monde. Beaucoup de films portugais sont d'ailleurs des co-productions françaises et il y a des producteurs français partout dans le monde. Le film est une production chinoise à 80% et française à 20%. Le tournage a été fait entièrement en Chine, avec seulement 9 Français aux postes clés mais 650 techniciens chinois et 2000 en post-production. La période de post-production a duré presque deux ans, cela peut sembler énorme mais seulement un tiers du film a été tourné en caméra 3D car les loups étaient effrayés par cette caméra qui possède un miroir et ils pensaient que leur reflet était un autre loup. Il y a donc eu un gros travail de post-production image par image pour donner de la profondeur à des images tournées en 2 dimensions. C'est donc plutôt un film chinois avec une co-production française. Nous avons la double nationalité, française en France mais chinoise dans le reste du monde. Je suis honoré que le cinéma français possède encore cette diversité.
Comment avez-vous pu tourner des scènes aussi délicates avec des loups ? Quel a été le rôle des dresseurs ?
Quand je suis arrivé en Chine, comme tous les producteurs du monde, les Chinois ont voulu que je travaille avec des chiens mais j'ai refusé. Comme il n'existait pas de loups dressés il fallu acquérir des bébés loups. J'ai réussi à convaincre les producteurs et on a fait un casting, un grand tour des élevages où il y avait des loups de Mongolie. J'ai rencontré 3 collectionneurs et au final nous avons sélectionné une meute d'un zoo en Mandchourie. Le zoo nous a confié des bébés loup de 3 semaines que nous avons élevés pour qu'ils se familiarisent avec la présence de l'homme. Nous les avons élevé pendant 3 ans afin d'avoir 3 générations de loup et surtout, des loups de taille adulte. Nous avons donc tourné entre fin 2012 et début 2013. Malgré cela, ce ne fut pas facile de tourner avec les loups car ils se méfient toujours de la présence de l'homme. Notre équipe de dressage venait du Canada et est spécialisée dans les renards, les hyènes, et les loups. Nous avons construit un grand domaine pour les loups ou chacun avait son espace et il y avait un terrain de jeu et une aire d'entraînement car nous devions entraîner les loups pour les scènes les plus compliquées. Beaucoup de plans on pris une journée entière à être tournés car il était très difficile de surprendre les loups et obtenir ce que l'on souhaitait. Aujourd'hui, Andrew Simpson le dresseur a emmené les loups au Canada où ils profitent de leur retraite bien méritée.
Je vais vous répondre par une blague : je n'ai jamais autant bu d'alcool de ma vie ! Déjà car il y a tout un cérémonial en Mongolie avant de boire (tremper le doigt puis envoyer à la terre, au ciel?) mais aussi parce que l'on boit beaucoup d'une manière générale. La difficulté était donc de survivre au dîner. L'autre difficulté, un peu paradoxale, était que le chef de la meute des loups s'était pris d'amitié pour moi. Aussi, durant tout le tournage, tous les matins, je devais me soumettre à cette démonstration amicale durant laquelle ce loup se frottait à moi mais aussi me léchait le visage, voire me mordait où me griffait. Chaque jour après 10 min de cette preuve d'amour, mon assistante m'attendait avec de l'eau et du désinfectant pour me nettoyer et nous pouvions commencer à tourner. Autrement le tournage de ce film s'est exceptionnellement bien déroulé du début à la fin. Notre équipe mixte (mongole, chinoise et française) a requis une multitude d'interprètes mais il y avait une très bonne entente entre nous tous, probablement parce-que nous avions l'impression de prendre part à un projet exceptionnel aujourd'hui dans le monde du cinéma. Après 4 ans de travail commun nous sommes tous restés amis et je reçois tous les jours 4 ou 5 emails de mon équipe, de mes acteurs. Beaucoup de gentillesse de la part de mes amis chinois qui m'ont vraiment laissé libre en pensant que c'était dans leur intérêt. J'ai gardé un rapport très fort avec la Chine, d'ailleurs je vais sûrement refaire une co-production franco-chinoise.
Quelles ont été les conditions de tournage en Mongolie?
Elles étaient très rudes puisque nous étions à 400 km du premier aéroport, pas d'eau potable, pas d'hôpital et l'ambulance que nous avions était plutôt symbolique qu'autre chose. L'hiver nous avions des températures à moins 30 avec des vents violents. Beaucoup d'entre nous ont d'ailleurs eu des problèmes d'engelures. L'été il y avait des moustiques comme vous ne pouvez pas imaginer et ce ne sont pas des petits moustiques comme chez nous. Les chevaux en sont recouverts et les loups aussi. Tourner avec des loups était également un challenge. Nous avons du utilisé beaucoup de stratagèmes pour tourner les scènes et les conditions de sécurité devaient être bien respectées. Il y avait un danger réel sur le tournage car les loups deviennent incontrôlables si leur proie leur résiste, par exemple si un technicien avait un sandwich dans sa poche et qu'un loup le voulait mieux valait qu'il retire sa veste et lui donne. Si vous commencez à vous battre, il y a un deuxième puis troisième puis quatrième loup et vous êtes en danger. Nous devions éviter à tout prix qu'un loup s'échappe de l'enclos que nous avions construit. Si un loup s'échappait et allait vers un troupeau de mouton, il y avait un risque que l'éleveur le tue.
Vous aimez apparemment raconter des expériences extrêmes pourquoi ? Que voulez-vous transmettre au public ?
En fait je ne me pose pas vraiment cette question. Je fais avant tout des films qui plairaient à quelqu'un comme moi. J'essaie d'être sincère avec mes préoccupations. Le cinéma en 120 ans a produit tellement de chefs d'oeuvre qu'aujourd'hui il faut se donner beaucoup de mal pour convaincre les gens d'aller dans les salles. Il est donc légitime de se donner tout ce mal, mon équipe et moi-même pour tourner pendant 4 ans et ramener des images porteuses de nos convictions. 
Oui, tout à fait j'ai acquis cette conviction il y a fort longtemps quand j'étais en Afrique pour la guerre du feu. Je me suis intéressé au comportement des primates, j'ai rencontré beaucoup de scientifiques, biologistes qui m'ont fait comprendre que l'homme fait partie de l'espèce animale. Comprendre les animaux nous aide à comprendre l'homme. Je veux transmettre le fond commun entre les différentes cultures humaines et la culture animale. C'est aussi cela que je veux faire passer dans mes films.
Est-ce la première fois que vous venez au Portugal ?
Non pas du tout. Je suis venu au Portugal dès mon premier film, j'avais obtenu l'oscar du meilleur film étranger et j'étais venu au Portugal pour un film qui s'appelle La victoire en chantant. Ensuite je suis venu régulièrement pour La guerre du feu, Le nom de la rose? Je ne connais pas bien le reste du pays mais plutôt bien Lisbonne. J'aime beaucoup la qualité de vie et la sympathie des gens. J'aime tout spécialement Cascais avec ses restaurants le long de la côte.
L'exposition A hora do lobo se tient jusqu´au 29 novembre dans la salle de la baleine au Museu Nacional de História Natural e da Ciência. Au travers d'une sélection d'images du film, le public pourra prendre connaissance de ce grand projet cinématographique qui a duré 7 ans.
Charlène Dief (www.lepetitjournal.com/lisbonne.html) lundi 9 novembre 2015
En savoir plus : http://festadocinemafrances.com/16a











