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Christine Enrègle : l'olivier du Rossio au cœur de son exposition à Lisbonne

Le mois de la Francophonie se poursuit à Lisbonne avec l'exposition Oliveira, Linhas de vida ou Olivier, Lignes de vie de l'artiste plasticienne Christine Enrègle. Elle est présentée à la Galeria Santa Maria Maior, dans le cœur de la capitale portugaise, jusqu'au 28 mars 2026 en partenariat avec le Centre Portugais de Sérigraphie (CPS).

Christine Enregle, exposition à LisbonneChristine Enregle, exposition à Lisbonne
©Christine Enregle
Écrit par Achille Piedboeuf
Publié le 13 mars 2026


Programmée par l´Institut Français du Portugal dans le cadre de la Fête de la Francophonie 2026, l'exposition rassemble une série de dessins de grand format réalisés au fusain sur toile de coton, issus de plusieurs résidences artistiques menées par l'artiste à Lisbonne depuis 2022. L'exposition qui a pour commissaire Rute Reimão sera également ponctuée de deux événements. L'un est une performance de la danseuse et chorégraphe coréenne Sun-A Lee, Les Racines des cernes, le 26 mars à 18h30.  L'autre est une conversation entre artistes, Les Territoires du trait, le 28 mars à 16h00. Dans un esprit de solidarité, la moitié des revenus issus de la vente des dessins sera reversée à une association venant en aide aux personnes en grande difficulté après les inondations ayant récemment touché le Portugal.

L'exposition est ouverte du lundi au samedi, de 15h à 20h, à la Galeria Santa Maria Maior (Rua da Madalena 147, Lisbonne). Rencontrée à l'occasion de cette exposition, Christine Enrègle revient, dans une interview accordée au Lepetitjournal.com, sur son travail et l'histoire de la série Oliveira, Linhas de vida.
 
Lepetitjournal/Lisbonne : Votre exposition s'intitule Oliveira, Lignes de vie. Pourquoi avoir choisi l'olivier comme sujet central de cette série de dessins ?

Christine Enrègle : Depuis 2018, j'effectue régulièrement des résidences artistiques à Lisbonne. Pendant plusieurs années, j'ai travaillé à partir des différents ficus présents dans la ville, notamment le Ficus macrophylla. Mais cet arbre est très spécifique à Lisbonne et relativement rare ailleurs. À un moment donné, j'ai souhaité travailler à partir d'un arbre présent également en dehors du Portugal. Je passais souvent devant un olivier situé dans le quartier du Rossio et, peu à peu, je me suis intéressée à cet arbre. L'olivier est très présent sur tout le pourtour méditerranéen et possède une forte charge symbolique. C'est un arbre qui traverse les siècles, qui est présent dès la mythologie gréco-romaine, mais aussi dans les différentes religions monothéistes. Sa longévité et sa symbolique m'ont particulièrement touchée. Celui du Rossio a également une dimension particulière, car il se situe à proximité d'un monument commémoratif lié à l'histoire de Lisbonne. J'aime travailler à partir d'arbres porteurs de mémoire : la mémoire du vivant, puisqu'ils traversent le temps, mais aussi ici une mémoire humaine liée à l'histoire du lieu.

 

Exposition Christine Enrègle
©Achille Piedboeuf


L'olivier est un symbole fort dans de nombreuses cultures et religions. Quelle dimension symbolique souhaitiez-vous transmettre à travers cette série ?

Dans ce contexte à Lisbonne, l'olivier apparaît comme un symbole de paix, de résilience et de réconciliation. Je travaille au fusain, qui est issu d'un bois brûlé, donc d'un arbre mort. Dessiner avec ce matériau me permet symboliquement de redonner vie à ce bois calciné. Il y a donc un lien très fort entre la technique et le motif. Cette série a été réalisée entre 2022 et 2025. Elle s'est développée dans un contexte international marqué par de nombreux événements tragiques. Continuer ce travail m'a semblé important, presque nécessaire. C'était une manière de traverser ces événements et d'affirmer une position artistique qui reste attachée à l'idée d'espoir, de paix et de résilience. Le sens du travail a d'ailleurs évolué au fil du temps et des événements. 


Les dessins présentés ont été réalisés au fusain sur toile de coton. Pourquoi ces deux éléments en particulier pour représenter cet arbre et son symbolisme ? 

Le fusain et la toile de coton sont deux éléments issus de la nature qui ont été transformés par l'être humain. J'aimais l'idée d'associer ces deux matières. Habituellement, on dessine au fusain sur papier. J'ai choisi de travailler sur toile. Je travaille à l'horizontale, sur des tables qui déterminent les dimensions du dessin. La toile est humidifiée avant de commencer à dessiner. Cela permet au fusain de glisser plus facilement et d'être partiellement absorbé par la toile. Le dessin se construit alors par strates successives : je dessine, la toile sèche, puis je réhumidifie certaines parties pour continuer à travailler par-dessus. Ce processus crée une forme de fusion entre la technique et le support. Ce dialogue entre le fusain et la toile m'intéresse beaucoup. La toile absorbant en partie du fusain, cela fait apparaître le dessin également au revers. Dans l'exposition, certains dessins sont suspendus afin de permettre au public de voir à la fois le recto et le verso, offrant ainsi une autre lecture des œuvres. Les dimensions des dessins sont proches de celles du corps humain. Les spectateurs ont souvent tendance à y reconnaître des formes humaines. Il se crée ainsi une sorte de rencontre entre l'arbre et le corps, comme une fusion entre le végétal et l'humain.


Vous avez souvent travaillé autour du végétal et des jardins botaniques. Qu'est-ce qui vous fascine particulièrement dans ce domaine ?

Le végétal occupe une place très importante dans mon travail. En ville, sa présence est plus rare que dans les paysages ruraux, ce qui lui donne parfois une force particulière. Je pense aussi que cet intérêt vient en partie de mon histoire personnelle. Mes parents ont grandi à la campagne et m'ont transmis un rapport sensible à la nature. Cet imaginaire était déjà très présent dans les dessins que je faisais enfant. Pendant mon doctorat en arts plastiques à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, j'ai obtenu une bourse qui m'a permis d'étudier au Brésil, à l'École des Beaux-Arts de Belo Horizonte. Là-bas, j'ai développé un travail à partir de fragments de végétation tropicale tombés des arbres : feuilles, morceaux d'écorce, branches. Je réalisais des installations à partir de ces éléments récupérés. Il y avait déjà l'idée de donner une seconde vie à des fragments destinés à disparaître, une idée que l'on retrouve aussi dans mon travail au fusain.

Christine Enrègle, exposition Lisbonne
©Christine Enregle


Vos œuvres sont issues de résidences artistiques à Lisbonne. En quoi ces résidences ont-elles nourri votre réflexion et votre création ? 

Les résidences sont essentielles dans ma pratique. Elles permettent une immersion dans un lieu, une culture et un environnement spécifique. Ce contexte nourrit profondément la création. À Lisbonne, je souhaitais développer un travail en lien direct avec la ville, son histoire et ses paysages. Le travail artistique se nourrit aussi des rencontres humaines qui accompagnent ces expériences. Par exemple, lors d'une résidence au Muséum national d'Histoire naturelle de Paris, j'ai travaillé à l'Herbier national et j'ai pu côtoyer quotidiennement des botanistes. Ces échanges nourrissent énormément la réflexion artistique. Je n'ai pas d'atelier fixe, et les résidences me permettent justement de trouver des lieux de travail, de rencontrer des personnes et de créer les conditions nécessaires à la réalisation de mes projets.


Vous travaillez entre Paris et Lisbonne depuis plusieurs années. Comment ces deux villes influencent-elles votre pratique artistique ?

Chaque lieu influence profondément ma manière de travailler. Je ne dessine pas de la même façon au Brésil, au Portugal ou en France. Le contexte, la langue, la culture, le rythme de vie ou encore le climat influencent l'état d'esprit dans lequel je travaille. À Lisbonne, je peux me consacrer entièrement à la création lors des résidences. À Paris, je suis davantage ancrée dans un quotidien, puisque j'y enseigne également. Cette alternance entre les deux villes est très stimulante. Elle crée un décalage qui nourrit l'imaginaire et la création artistique.


Comment ont commencé vos résidences artistiques à Lisbonne, notamment la première ? Et qu'est-ce qui vous a motivée à poursuivre cette expérience au Portugal ?

Avant mes résidences, j'avais déjà effectué plusieurs voyages au Portugal et j'ai ressenti un attachement particulier pour ce pays. J'ai alors souhaité y séjourner plus longtemps. Ma première résidence s'est déroulée au centre artistique Hangar, à Lisbonne.  Un lieu ouvert aux artistes du monde entier. C'était un environnement très stimulant, qui permettait de rencontrer des artistes venus de différents horizons et de partager des expériences de travail. Lorsque je suis arrivée à Lisbonne, je savais que je voulais développer un projet en lien avec la ville, mais je ne savais pas encore précisément à partir de quel élément travailler. C'est en découvrant un Ficus macrophylla dans le Jardin d'Estrela que le projet s'est imposé. Cet arbre m'a immédiatement rappelé ceux que j'avais observés au Brésil une quinzaine d'années auparavant. À ce moment-là, j'ai compris que le moment était venu de travailler à partir de cet arbre. Je crois beaucoup à l'idée de rencontre. Comme le disait Marcel Duchamp qui citait Paul Éluard : «  il n'y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous ».

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