

Réalisateur à contre courant, diplômé de littérature et ancien travailleur social, Pascal Tessaud a proposé son film "Brooklyn" à l'institut français dans le cadre de la 15 ème festa do cinema Francês . Vibrant hommage aux Arts de la Rue, au Rap, à la Banlieue et ses acteurs. On souhaite à "Brooklyn" le même accueil qui a été fait en 2007 à "Slam ce qui nous brûle" diffusé dans plus de 30 pays. Nature et loin des clichés, Pascal Tessaud a accordé à notre édition une interview sur ce qui le porte et ce qui l'inspire, un entretien passionnant au c?ur d'un univers parfois mal connu.
"Brooklyn" sera projeté à Faro dimanche 26 octobre au théâtre municipal dans le cadre de la Festa do cinéma francês à 22h
Lepetitjournal.com : Comment en êtes-vous venu à réaliser ce film ?
Pascal Tessaud : Je n´pas fait d'école de cinéma, donc j'ai appris sur le tas, j'ai appris en faisant des films.
J'aime les films de récits initiatiques où les gens luttent, affrontent des obstacles, se battent ! C'est pour ça que j'aime beaucoup le cinéma américain d'ailleurs. Parce qu'il est très fort là dedans. Je trouvais intéressant de montrer un univers à priori très macho, le rap, par le prisme d'un regard féminin et donc j'ai écrit un scénario pendant deux ans.
(Photo : M.J. Sobral)
Quel message votre film véhicule t -il ?
Le message c'est une leçon philosophique, qui montre que ce personnage extérieur, donc Brooklyn, qui vient de Suisse est accepté par un village. Certes elle a pas tous les codes mais du fait qu'elle est courageuse, qu'elle en veut, qu'elle a du talent, Yasid, l'animateur dans le film, l'accepte et la fait venir dans son cercle. Et ça c'est vraiment ce que j'ai observé de Saint-Denis.... Les gens sont les bienvenus.
Comment avez-vous imaginé le personnage principal, Coralie ? Qu'est ce qui fait son originalité ? Pourriez-vous nous la décrire ?
Au début le personnage principal était un homme. Et puis, dans les différents ateliers les intervenants trouvaient que c'était très viril, trop viril même, et que ce serait intéressant qu'il y ait un peu d'adversité là dedans... C'est comme ça qu'on a trouvé le personnage féminin.
Concrètement, c'est une rapeuse suisse.... Physiquement c'est une fille métis, pleine de tatouages.... Elle est sensible en même temps elle a du caractère et elle est féminine. Mais pour moi ça a été aussi la rencontre avec KT Gorique, cette rapeuse suisse -qui incarne le personnage à l'écran- qui m'a plu.
Comment avez-vous rencontré "KT Gorique" ?
Je galérais, je ne trouvais pas... Puis finalement ça a été sur YouTube que je l'ai découverte. Elle a été championne du monde de free style à New York en 2012 ; il y avait une vidéo on line et je me suis dit qu'il fallait que je la rencontre...
Comment avez-vous travaillé avec l'ensemble des acteurs?
Pour la plupart c'est des débutants qui n'avaient jamais fait de cinéma, du coup on a fait un stage intensif d'un mois mais ensuite tout le film est improvisé.
Vous avez travaillé en banlieue, vous y vivez... Quel regard portez?vous sur la banlieue, la manière dont elle est encore représentée dans l'inconscient collectif, dans les médias?
Je trouve que quand on filme la banlieue en France on n´y va pas avec des pincettes. C'est toujours lourd, c'est toujours caricatural, archétypal, cliché, avec un regard parfois un peu condescendant. Et moi j'ai grandi en banlieue, et n´y ai pas fréquenté que des imbéciles.. Il se trouve que ces gens là, on ne les met jamais en valeur, notamment dans les médias... On parle toujours de la banlieue quand ça brûle, jamais quand il y a des choses qui poussent. "regardez ces sauvages, regardez ces islamistes" donc moi j'en ai eu marre de cette vision, de cette persécution médiatique. Les gens sont persécutés en banlieue et quand vous avez grandi dans ces milieux là, qui sont des milieux ouvriers, il y a une sorte d'humiliation permanente des médias, de la représentation de ces couches populaires.
Pourquoi avoir choisi précisément la ville de Saint Denis pour situer votre film?
Ayant grandi et travaillé comme animateur à Saint-Denis, qui est une ville que j'aime j'ai voulu lui faire cette déclaration d'Amour. En fait le personnage principal du film c'est Saint Denis. Pour moi c'est la plus belle ville de banlieue parisienne et peut-être de France, parce qu'il y a une mixité sociale incroyable, il y a 85 nationalités et les gens vivent même s'il y a de la misère, de la pauvreté et de la violence. Les gens aiment leur ville ! Et c'est une des rares villes où j'ai vu ça en banlieue. Souvent c'est clivé, c'est ghettoïsé, là du fait de la politique de la ville il y a vraiment une volonté de faire vivre les gens ensemble et donc je voulais montrer autre chose que ce qu'on a l'habitude de nous rabâcher sans arrêt sur la banlieue. Il y a des noirs, des arabes, il y a de l'amour et ce ne sont pas que des cas sociaux.
Avez-vous fait une présentation du film à Saint-Denis ? Quel accueil le film y a-t-il reçu ?
L'accueil a été très bon. Les gens se sont reconnus ! C'est rare pour eux, ils ont pas l'habitude... parce que 99 % des films français c'est des blancs, des beaux quartiers, des grands appartements, des histoires de couple... il n´ y a pas de multiculturalisme comme on peut trouver par exemple aux Etats-Unis où il y a plein de stars latinos,afro-américaines, de grand talent qui sont mises en avant... En France on a encore un gros travail à faire.
Qu'est ce que représente le hip hop pour vous ?
C'est avant tout la culture du peuple !
Le hip hop englobe le rap, la danse, le street art. Il appartient à tous. Il vient des quartiers pauvres, pour autant les quartiers riches se l'approprient aussi. Il y a des graffeurs de tous les milieux...

Ce film pour moi est un peu une provocation parce qu'on dit que le rap ne trouve pas ses racines en France, plutôt aux Etats Unis... Que les rappeurs sont colonisés par l'argent, le capitalisme, la réussite... Pour moi la culture hip-hop est afro américaine à la base, elle vient du ghetto et de la pauvreté, de classes humiliées asservies, et c'est un cri de révolte. Ce cri de révolte est devenu international. Aujourd'hui la culture Hip-Hop est mondiale. C'est ça qui est beau. Mais en France, il faut mériter l'héritage de la culture française.... Ce n'est pas donné à tout le monde d'être l'héritier de Molière, de Racine de Truffaut... Du coup il y a une sorte d'entre soi mais la culture hip-hop, elle, n'appartient à personne.
Tous les bâtards du monde peuvent se dire c'est ma culture...
Je n´ai pas besoin de la mériter. Je n´ai pas besoin de passer des concours... Même s'il y a quelques spécificités liées aux endroits, aux lieux, le hip-hop est avant tout une culture populaire qui appartient à tous. Brooklyn appartient au monde entier. En France on sous estime 30 ans d'histoire. Y a des mecs qui ont fait des ateliers d'écriture, qui ont transformé des quartiers. On les a sous estimés parce que se sont des Arabes à la casquette alors que pour moi ils ont bousculé la langue française.. On a vraiment sous estimé cette culture là en disant c'est une sous culture américaine. Alors que pour moi des gens comme Akhenaton ce sont des Rimbaud de l'ère moderne... Mais on a pas de représentation de ça... pas d'émission tv qui mette en valeur ces artistes. surtout que ça ne transforme pas la mentalité des jeunes petits blancs.. Pour moi c'est ça qui bloque...
Alors qu'est ce que "l'excellence française" aujourd'hui ?
C'est la beauté de la France complexe, multi-culturelle, tolérante, ouverte, solidaire, collective : ça ce sont mes valeurs et on ne les montre jamais quand on parle de la banlieue. Il y a aussi des gens ouverts et philosophes qui pour moi sont l'excellence française : Made in 93...
Dans un monde de l'exclusion, de la non acceptation de l'autre, de la différence, la façon de montrer cette ouverture est une leçon que la banlieue peut donner à toute la France qui va voter « Front national » aux élections présidentielles...
Votre film a été sélectionné à l'Acid à Cannes, Comment est financé le cinéma urbain ?
Il faut savoir qu'il n'y a pas de cinéma urbain financé... Donc on fait des films à contre-courant sans argent, totalement indépendants, ce qu'on appelle le cinéma guérilla. Il a toujours existé en banlieue. Ces films sont faits avec des bouts de ficelles mais ils sont authentiques parce qu'ils sont ancrés dans le réel.
Quel parti pris avez-vous choisi pour faire votre film ?
On s'est dit : on va faire un long métrage pour montrer notre monde de l'intérieur, dans sa complexité, et le cinéma permet de développer des parcours, des épopées dans cette complexité, sans être angélique non plus. Le cinéma permet d'avoir le temps et l'espace de montrer la profondeur de ce monde qui est toujours vu de façon un peu extérieure.
Si la France au cinéma représente peu la banlieue, quel impact cela, peut-il avoir sur la société en général ?
Je pense que ça a un impact sur l'électorat. Si on a des modèles comme ça, des artistes qu'on admire et qui sont différents peut-être que ça peut faire évoluer les mentalités... Je pense vraiment que le cinéma peut faire éveiller les consciences.
Cécile Boetto (www.lepetitjournal.com/lisbonne.html) vendredi 24 octobre 2014
En savoir plus : www.festadocinemafrancês.com













