Édition internationale
Radio les français dans le monde
--:--
--:--
  • 1
  • 0

Les Retablos de Ayacucho: Une tradition des Andes péruviens

Il s’agit d’une expression de la richesse et de la diversité de l’artisanat péruvien. Les retables sont dorénavant également reconnus comme “Patrimoine Culturel de la Nation"

49bb2432-aeb5-493c-9edb-3b49387c031349bb2432-aeb5-493c-9edb-3b49387c0313
@LePetitJournal
Écrit par Sébastien Eloi Gil Robalino
Publié le 20 novembre 2023, mis à jour le 23 novembre 2023

Aujourd’hui, nous allons parler des “Retablos de Ayacucho”: Ces petits retables colorés représentant des scènes du quotidien et de la culture andine qui émerveillent les touristes (ainsi que les locaux) dans les marchés.  

Les origines des “retablos de Ayacucho” remontent à l’époque de la colonisation espagnole. Ces derniers, dans le but d'évangéliser les habitants natifs de la zone, emmenèrent avec eux un objet particulier: les “Cajas de San Marco”. Il s’agissait de petites boîtes en métal ayant à l’intérieur des représentations de scènes religieuses et l’image de divers saints catholiques. 

“Ils amenaient avec eux des boîtes articulées avec les images de plusieurs saints catholiques pour que ces derniers puissent être facilement reconnus par les habitants de la zone andine” Citation issue d’un article de l’agence de presse Andina 

A partir de 1940, des artisans locaux sous l’impulsion de Joaquin Lopez Antay et inspirés par le mouvement indigéniste, décidèrent de reprendre le concept des anciennes “Cajas de San Marco” pour s’en inspirer pour créer des petits retables portables, l’un plus coloré et créatif que l’autre, pour représenter cette fois ci des scènes de la vie quotidienne qui témoignent du folklore et de la diversité ainsi que de la richesse de la culture péruvienne. 

“A la suite de nombreuses discussions avec des artistes indigénistes comme José Sabogal, mon père décida d’inclure de nouveaux éléments de la vie quotidienne en donnant aux “Cajas de San Marco” le nom de “Retablos”. On ne représentait plus uniquement le “patron” mais également le “gamonal” (travailleur indigène dans les plantations des “hacendados” grands propriétaires terriens), les fêtes des villages, le folklore ainsi que des thématiques sociales” Témoignage de Ignacio Lopez, fils de Joaquin Lopez Antay (précurseur des Retablos de Ayacucho). 

Interview de Alfredo López (petit fils de Joaquin Lopez Antay et retablista de Ayacucho): 

Qui était Joaquin Lopez Antay?

:Un habitant de la ville de Huamanga (Ayacucho), né en 1897, le 17 août. Sa grand-mère l'emmenait lorsqu’il n’était encore qu’un enfant à son atelier pour qu’il puisse apprendre le métier qu’occupait la famille à cette époque: la fabrication artisanale de poupées, de chevaux de jouet en cuir, croix, masques traditionnels en bois. Ils réparaient également les coffres qui servaient à l’époque à ranger les vêtements ainsi que les statuts des Saints des églises et des particuliers. Mais, enfant, Joaquin devait surtout apprendre à réaliser les “Cajones de San Marco” (précurseurs des retablos de Ayacucho). Lorsqu’il put enfin maîtriser le savoir faire familial, il put prendre son autonomie et établir son propre atelier. Lopez Antay cherchait avant tout à mettre en valeur, à protéger et à transmettre toutes les connaissances acquises auprès de sa famille et qu’il transmit ensuite à ses disciples (depuis plus de 60 ans déjà), qui jusqu’à nos jours, représentent via leur art l’héritage et la culture de cette région du Pérou: Ayacucho (pour Alfredo il est important de noter que le nom originel de la ville et celui qui est employé par les habitants de cette région est Huamanga, alors que Ayacucho est un nom qui fut “imposé” par les espagnols en 1780). 

En 1940, en suivant les conseils d’artistes composant le mouvement “indigéniste” (mouvement artistique visant à récupérer les éléments artistiques d’origines préhispaniques et cherchant également à mettre en valeur la figure de “l’indigène”), il créa le premier retablo de Ayacucho qu’il nomma “la prison de Huancavelica”. Dès lors, cette nouvelle expression artistique fut connue sous le nom de “retablos de Ayacucho”. Cela marqua en quelque sorte une rupture avec les “cajones de San Marco” puisque ces derniers représentaient exclusivement des éléments et des scènes religieuses dans le but de propager la religion catholique dans les Andes péruviens (et qui étaient vus comme des objets magiques selon les croyances ancestrales) alors que les “retablos de Ayacucho” représentent eux des scènes et des images propres à la culture andine: des scènes de la vie quotidienne ou des “tableaux vivants” qui reprennent des éléments propre aux cultures préhispaniques et qui font même parfois référence à certains pratiques de “l’ancienne religion” celle qui précéda le christianisme. De cette manière, l’artiste indigène montre que ces croyances antérieures ne furent pas vaincues par les espagnols et qu’elles sont toujours vivantes. Cela rend finalement la figure de Joaquin Lopez Antay d’autant plus importante puisqu’il est le précurseur de cette nouvelle expression culturelle qui met en avant la cosmologie andine.

 

Pouvez-vous nous parler de la controverse qui eut lieu après que le prix national de la culture soit attribué à votre grand-père? 

Le prix national de la culture fut attribué à mon grand-père le décembre 1975. Certains peintres formés dans les Beaux Arts du Pérou, d’Argentine ou encore de France se sont opposés très fortement à cela. Pour eux, il était inconcevable qu’un artisan sans la moindre formation académique puisse remporter le prestigieux prix national de la culture! Je pense que l’on a donné ce prix à mon grand-père pour souligner une vie entière dédiée à maintenir vivantes les expressions culturelles andines. 

Retablos
Joaquin Lopez Antay recevant le prix national de la culture

 

Considérez-vous qu’un artisan peut être considéré comme un artiste? 

Je considère qu’effectivement un artisan peut être vu comme un artiste, mais un artiste populaire, puisqu’il se forme dans un atelier dans lequel il a appris l’ensemble d’un savoir-faire propre à son métier d’artisan. Son apprentissage n’est pas académique et n’est pas une question d’un ou deux ans d’études. L’accumulation de tout ce savoir-faire et de toutes ces connaissances requiert d’au moins 5 à 10 ans de travail acharné pour pouvoir enfin élaborer les pièces d’artisanat propre à son métier. 

Est-ce que les thématiques représentées dans les retablos de Ayacucho peuvent être reliées aux problématiques actuelles de Ayacucho ou du Pérou en général? 

Oui, je pense que oui en effet, puisque tout d’abord les retablos cherchent à préserver les anciennes pratiques et traditions face à un monde de plus en plus industrialisé. La protection de ces traditions est une problématique importante au Pérou, surtout à Ayacucho. C’est pour cela que les artisans qui réalisent ces retablos mettent en avant tout ce patrimoine. La culture de Ayacucho est également représentée dans ces retablos via des scènes qui correspondent à des célébrations comme la semaine sainte ou des lieux symboliques comme la Cathédrale de Huamanga. Une autre problématique que nous pouvons observer via les retablos est la réalité de la vie quotidienne des populations andines, ce que l’on connaît au Pérou comme “la question andine”. Finalement, la guerre (1980-2000) qui a marqué la région d’Ayacucho (département qui concentre plus de 60% des morts) a également été dénoncée et représentée par les artisans de retablos.

 

Les retablos, les croix, les cajones de San Marco, les tableaux ou encore les décorations des meubles sont une façon intéressante de maintenir “vivantes” les cultures et traditions andines, surtout dans un pays comme le Pérou, ou la discrimination contre les populations est toujours très présente. Nous (les andins) sommes vus comme des habitants de seconde classe alors qu’il existe toujours une vision “dirigée” par les personnes de classes favorisées linnéenne (surtout) et qui dénigre ces populations ainsi que leurs expressions et pratiques culturelles. Quelles sont les raisons de cela? Les noms de famille, l’aspect physique, la pauvreté. C’est vraiment triste pour moi de dire cela mais le Pérou est aujourd’hui toujours un pays très raciste. Un grand “artiste” péruvien avait dit que la voiture Mustang était faite pour être utilisée par les habitants des quartiers riches de Lima alors que la Datsun est faite pour les gens des Andes et de l’Amazonie.

Retablos
Premier retablo de Ayacucho intitulé “la prison de Huancavelica” réalisé par Joaquín López Antay.

 

 

Sébastien Gil
Publié le 20 novembre 2023, mis à jour le 23 novembre 2023

Flash infos

    Pensez aussi à découvrir nos autres éditions

    © lepetitjournal.com 2024