

"Entre Tahiti, les Maldives, la Polynésie et la Malaisie, parfois je tourne à 300 vols par an !". Voici le genre de phrases que ne peut prononcer que Philippe Villeroux, directeur de Tropical Area. Dans les bureaux de l'entreprise, seuls les croquis sur les tables rappellent que nous sommes dans un cabinet d'architecture et non une agence de voyage. Du Hilton au Club med, Tropical Area défend une idée bien particulière de l'hôtel de luxe, celle d'un espace en parfait accord avec son environnement idyllique. Rencontre avec le fondateur Philippe Villeroux pour découvrir qui se cache derrière vos vacances de rêve.
Un cabinet d'architectes au paradis
L'histoire de Tropical Area commence en 1987, lorsque Philippe Villeroux s'associe à un ancien professeur d'école d'architecture, Eric Raffy, pour monter un petit cabinet tourné vers le design. La mouvance "Starck" donne alors la vedette au design français. "On avait le même imprésario que Jean-Michel Jarre. J'imagine qu''il vendait nos créations comme celles du compositeur français", se souvient l'architecte.
La petite équipe du cabinet se fait rapidement connaître et les showrooms de renom se succèdent : Paco Rabanne et Japan Tobacco à Tokyo. Son moment de gloire ? Le design de l'hôtel-restaurant Michel Bras. La réussite du projet fera même parler de l'équipe dans la presse. De là, Philippe tient son goût pour l'hôtellerie. Par la suite, la rénovation du Club Med Cherating, l'unique du groupe en Malaisie est confieé aux architectes. Philippe Villeroux raconte son arrivée au Royaume : "J'ai été parachuté sans rien connaître de la Malaisie. Mon monde s'arrêtait à Singapour et la Thaïlande sans savoir qu'il y avait quelque chose au milieu. Pourtant, j'ai eu un véritable coup de foudre". Une branche de sa société s'établit alors à Kuala Lumpur. L'entrepreneur y découvre des difficultés nouvelles. Les clients locaux n'ont pas du tout les même habitudes de paiement qu'en France : "En Malaisie, on est contents si on a collecté 40% des horaires. Vous imaginez ?".
En 1995, Philippe Villeroux décide avec son associé Eric d'échanger leurs parts. Il gardera la branche en Malaisie. Sa petite entreprise marche très bien pendant deux ans? Puis, c'est la crise asiatique de 1997 qui s'abat sur Tropical Area. Le coup du sort est cruel. En trois mois, tous les gros clients s'en vont et les effectifs passent de 17 employés à seulement trois.
Le directeur trouve alors l'idée qui sauvera l'entreprise : "J'ai décidé de chercher du travail hors de l'Asie pour le ramener sur l'agence de Malaisie". A Tahiti, il fait appel à un architecte local pour dénicher des hôtels sur place. Au même moment, le Club Med se réveille pour des projets aux Maldives et au Japon. Tropical Area l'a échappé belle même si la courageuse équipe devra mettre les bouchées doubles et multiplier les allers-retours pendant un an et demi.
Une petite entreprise pour ne pas connaître la crise
Du fait d'avoir perdu tous ses principaux clients en seulement quelques mois, Philippe Villeroux est désormais un entrepreneur prudent. Il mise sur des références solides pour éviter les fausses pistes. "Je limite les clients mais aussi la taille de l'entreprise. On a un côté un peu artisanat. Il n'y a jamais plus de 15 personnes qui travaillent avec moi et on se lance dans moins de quatre projets par an".
En réalité, il existe une sorte de roulement puisque certains hôtels mettront plus de 10 ans à se terminer, des négociations au départ des architectes. "Il y a aussi un fort pourcentage d'études qui sort et qu'on ne réalisera jamais. A peu près 50%, principalement pour des raisons financières" précise Philippe. Depuis 2001, il avoue se re-concentrer sur le marché malaisien.

Au cours des années, certains hôtels sont devenus des souvenirs particuliers pour l'équipe de Tropical Area qui a travaillé sur bon nombre de destinations fabuleuses.
Les suites sur l'eau pour Hilton à Bora Bora par exemple restent un projet très spécial et plein d'enseignements aux dires du directeur. Là-bas, il retrouve Pierre Lacombe, un des meilleurs architectes dans le domaine des constructions sur l'eau. "J'ai beaucoup appris à ses côtés et ai ensuite ramené ces techniques en Malaisie" se souvient Philippe. De telles connaissances étaient indispensables pour l'équipe d'architectes. Le tsunami a en effet joué le rôle révélateur pour les hôtels d'Asie du Sud-Est qui utilisaient jusqu'à alors des systèmes qui convenaient davantage à des lacs. Il faut désormais construire du solide !
D'autres projets ont inspiré Tropical Area et notamment son sens aigu de la préservation de l'environnement qui l'associe souvent à l'éco-architecture. Avec l'hotellier Six Senses, l'équipe s'est ainsi initiée au Shabby Chic. Le Shabby quoi ? "Le Shabby Chic ou l'art d'être faussement décontracté" explique le directeur "Par exemple, on ne met pas de chaussures dans l'hôtel mais par contre, on vous fournit une superbe pochette de marque pour les mettre à l'intérieur". Les hôtels Six Senses ne manquent pas de particularités : restaurant à ciel ouvert, mobilier en bois de récupération... "Pour moi, les propriétaires ont tout compris. C'est un système de vacances qui accorde les moindres détails. Parfait pour oublier son business et la vie urbaine ! ". Dans les établissement du groupe, on ne trouve par exemple ni télé, ni même d'accés aux nouvelles du monde extérieur. "Bon, c'est quand même horriblement snob ! " en rigole Philippe. Des célébrités comme McCartney pouvaient ainsi payer jusqu'à 25.000$ la nuit dans ce type d'endroit !
Le projet pharaonique de la Sepang Gold Coast est une autre histoire hôtelière dont Tropical Area se souviendra longtemps. L'Etat de Selangor rêvait alors d'une plage. Après tout, pourquoi l'Etat le plus riche du pays serait le seul à ne pas en avoir ? Le directeur se souvient encore du projet "Ils voulaient faire 22km de plage dans le Selangor, une vraie station balnéaire ! Pourtant, c'est nous qui avons gagné le concours en 2002 avec notre idée de préserver et redévelopper la mangrove". L'équipe tenait à ce qu'une nouvelle ville ne soit pas créée. L'accent était mis sur un développement touristique de très faible intensité. Fin de l'histoire ? C'était sans compter sur la visite d'un dignitaire malaisien à Dubaï. "On s'est finalement retrouvé à faire le Golden Palm Tree ... Oh l'histoire est typiquement malaisienne. Le responsable est revenu en nous disant qu'il avait vu un hôtel en forme de palmier et bien sûr, voulait le même". C'est un vrai crève-c?ur pour Tropical Area qui n'apprécie pas ce genre de formation au vis-à-vis désagréable. L'hôtel passe encore de 200 à 450 chambres. Ce n'est déjà plus le projet que souhaitait au départ Philippe qui se retire de l'aventure en 2004.
Entre temps, le Golden Palm Tree bénéficie du boom de l'immobilier et les investisseurs se précipitent sur l'occasion, quitte à acheter leur part bien au-dessus des prix du marché. En 2007, Tropical Area est rappelé à la rescousse. "La plage et l'eau ne sont pas forcément magnifiques là-bas. L' hôtel avait perdu de son charme. Bref, ils avaient peur de décevoir tous ces gens qu'ils avaient séduits sur photos"explique le directeur . Le Golden Palm Tree a finalement ouvert en 2010. Philippe en garde un souvenir amer: "Le résultat est décevant car on y a beaucoup cru". Il retire pourtant des bonnes choses du projet : "On a pu travailler sur l'écologie là-bas afin que la future plage soit la plus belle possible. Des micro-actions qui n'avaient l'air de rien : les fermes de poule qui jetaient leurs déchets, les garagistes qui se débarrassaient de l'huile de vidange" .
L'écologie serait-elle une préoccupation primordiale à Tropical Area ? Le fondateur revient sur les raisons qui l'ont poussé à devenir éco-architecte. L'Hôtellerie de luxe est un petit monde où tout se sait et il est essentiel pour un cabinet d'être sur la liste de grands groupes comme Accord ou Mariott. Pour cela, il faut éviter à tout prix ce que Philippe appelle les "casseroles", des erreurs de construction certes mais aussi des dégradations de l'environnement. "Et puis l'environnement, c'est quand même le plus important dans un hôtel. Bien sûr qu'Il faut le préserver ! Du coup, on est proche de l'écologie par conviction mais aussi par stratégie ".

Philippe Villeroux (qui s'y connait) le clame haut et fort: Le Nord-Est de Sabah est aujourd'hui l'un des meilleurs endroits pour des vacances idylliques. D'après lui, la Malaisie reste méconnue et de fait, dispose d'un niveau hôtelier bien en deçà de ce qui pourrait être le sien. Notre entrepreneur pense en connaitre la raison. Il explique ainsi que le développement touristique commencé en Malaisie dans les années 90 s'est déroulé lentement. Pendant longtemps, l'Etat s' est peu intéressé à ce secteur de l'économie. Le Club Med Cherating a véritablement été un des pionniers dans l'hotellerie et a beaucoup marqué les Malaisiens.
D'après Philippe, le Royaume a depuis souvent fait des mauvais choix. Il aurait préféré une approche de niche à un développement touristique massif avec des grands hôtels. Pourtant, le directeur continue d'affirmer qu'il y a tout en Malaisie même s'il faut chercher peut-être plus. Résolument fier de ce pays, il le préfère de loin à la Thaïlande : "Cette terre a tout le potentiel du monde : des forêts, des montagnes, des plages extraordinaires ? On ne s'en sert pas ! Tellement de choses pourraient être faites en Malaisie, tellement de choses abimées pourraient être rénovées". Notre éco-architecte aime bien cette idée de rénovation. Comme il l'explique, même en faisant l'hôtel le plus écologique sur une île vierge, on abime et détruit forcément.
Une autre faiblesse de la Malaisie selon lui est son manque de petites unités comme des villas. "On a vraiment du mal à demander moins de chambres lorsqu'on travaille avec des Malaisiens. Ils ont dans l'idée que pour faire parler d'eux , il faut absolument que l'hôtel soit immense" . Six Senses lui aura appris qu'il valait mieux un petit projet cohérent et original à faire grandir plus tard. Pour notre expert, c'est Bornéo qui dispose du plus gros potentiel pour le tourisme, surtout lorsqu'il s'agit d'attirer des clients chinois. "La Sabah va être la méditerranée de la Chine. Il y a un tournant qu'il faudra prendre en bien. L'Etat devra apprendre des erreurs d'autres destinations touristiques sans s'en servir comme excuses !".
Un hôtel réalisé par Tropical Ara à conseiller aux lecteurs ? Tanjung Sanctuary (Langkawi). Une vraie expérience pour les Européens. " Il y a une plage privée et l'hôtel est construit au-dessus d'une jungle incroyable. Vraiment, il faut y aller !".
Eco-architectes, Philippe et son équipe le sont certainement. D'un bout à l'autre du globe, ils continueront de construire des hôtels qui leur ressemblent avec ce goût de rendre toujours plus beaux les lieux où ils apportent leur créativité. Une chose est sûre, les entendre parler avec passion de leurs projets donne résolument envie de vacances?
Marion Le Texier (www.lepetitjournal.com/kuala-lumpur.html) jeudi 10 juillet 2014
Rediffusion du lundi 23 juillet 2012
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