

La nouvelle fait les gros titres de la presse depuis quelques semaines. Le Parlement français se penche sur le mariage homosexuel. Bien que le sujet ne fasse pas l'unanimité, c'est là la preuve que l'homosexualité est relativement bien acceptée au sein de l'Hexagone. De l'autre côté du monde, en Malaisie, la situation est tout autre. Au-delà d'être illégale et condamnée, l'homosexualité est un thème polémique qui enflamme régulièrement la scène publique. Déviants, pervers, malades? les termes ne manquent pas pour décrire la communauté LGBT (lesbiennes, gays, bisexuel(le)s et transgenres). Entre controverses et lutte pour les droits fondamentaux, le sujet interpelle autant qu'il attise les haines au Royaume. Lepetitjournal.com vous livre un état des lieux.
Une communauté homosexuelle tapie dans l'ombre
Azmeen a 27 ans et travaille dans la production cinématographique. Son patron est homosexuel, comme bon nombre de ses amis. "Vous savez il y a énormément de gays à Kuala Lumpur. Ils ne s'affichent pas, mais en cherchant, vous découvrirez beaucoup de clubs et de bars ?'gay friendly'' où ils se retrouvent pour faire la fête les week-ends". Le jeune homme, de confession musulmane, ne semble pas gêné par la question. "Bien sûr, c'est assez délicat. Ici, en Malaisie, vous devez rester discret. Mon meilleur ami est indien et est en couple avec son petit ami depuis trois ans. Sa famille n'est pas au courant et ne le sera sans doute jamais. Je pense même qu'il devra finir par se marier un jour ou l'autre."
Sa tolérance et son franc-parler concernant l'homosexualité interpellent dans un Etat où la loi séculaire mais aussi islamique ne reconnaissent pas les minorités sexuelles. Rien de surprenant puisque l'Islam, la religion d'Etat condamne les rapports entre deux personnes de même sexe ou ayant une orientation sexuelle sortant de la norme. De ce fait, les personnes LGBT n'ont pas de droits en Malaisie. Cela signifie qu'il leur est interdit de revendiquer leur sexualité mais aussi d'être protégés contre des discriminations ou des violences dont transsexuels et travestis sont bien souvent les premières cibles.
L'Etat malaisien ne manque pas d'idées pour restreindre ces pratiques jugées anormales. Les lesbiennes se sont ainsi vues imposer une fatwa leur interdisant de s'habiller de façon ?'trop'' masculine tandis que les homosexuels de confession musulmane sont arrêtés et condamnés à de lourdes peines : coups de fouet, amendes, peine de prison allant jusqu'à 20 ans?
Dans ce contexte, Internet devient l'unique espace de liberté et d'expression pour la communauté LGBT. Les réseaux sociaux, médias de communication privilégiés en Malaisie, constituent le principal lieu de rencontre et de discussion. Pourtant, là aussi, la pression de la société est forte tandis que le gouvernement veille au politiquement correct de la toile. Les informations et les numéros s'échangent donc dans le cadre de cercles de contacts restreints et protégés. Quelques courageux tiennent des blogs où ils partagent leur quotidien et leurs opinions, mais ces Malaisiens font, eux aussi, souvent l'objet d'attaques. Les auteurs choisissent donc souvent de limiter l'accès à leur entourage proche.
Malheur à celui qui se mettrait trop avant ! Un exemple ? Cette polémique incroyable qui éclate sur le web l'année dernière. Un Kuala Lumpurien d'origine malaise met en ligne sur la plateforme Youtube une vidéo confession où il avoue son homosexualité. Son discours créé le buzz et en quelques jours des centaines de milliers de vues le propulsent à la tête des vidéos les plus regardées. L'auteur, Azman Ismael, n'avait pas prévu les réactions que pourrait susciter une telle audace. Rapidement, les commentaires deviennent haineux et les insultes et menaces de mort pleuvent. La vidéo est retirée. "Mon intention n'était pas d'insulter l'Islam", écrit-il sur sa page "je voulais juste représenter les homosexuels malais dans ce projet de vidéo-confession afin de créer la discussion et d'ouvrir les esprits. J'avais envie d'appeler les homosexuels malaisiens à être plus confiants dans leur sexualité".
La société ne serait-elle pas prête à entendre la voix de la communauté homosexuelle ? Certes, le sujet n'est pas tabou, mais il est hautement inflammable. Si la majorité de la population s'exprime volontiers sur le sujet, elle n'hésite pas non plus à condamner fermement le moindre écart à la norme. Les Malais sont bien sûr les plus virulents mais Chinois et Indiens, originaires de sociétés traditionnelles et parfaitement adaptés à un Etat musulman, ne sont pas pour autant tolérants. En politique notamment, les scandales liés à l'orientation sexuelle déchaînent régulièrement les passions.
Politique, société et sexualité : un mélange détonnant
Anwar Ibrahim, ancien vice-Premier ministre et leader de l'opposition, en aura fait les frais à plusieurs reprises. Déjà condamné en 1998 pour relations homosexuelles, l'homme politique a passé six années derrière les barreaux avant d'être finalement acquitté en 2004. Enfin sorti d'affaires ? Pas du tout ! En juillet 2008, une accusation supplémentaire est portée contre lui pour les mêmes motifs. Les partisans de Anwar Ibrahim n'ont alors pas manqué de souligner que les nouvelles charges n'étaient pas arrivées au hasard du calendrier, mais bien peu après une série de victoires électorales pour le leader de l'opposition.
Le politicien symbolise depuis lors la controverse liée à l'homosexualité. Aussi, lorsque celui-ci s'est porté parrain du festival Sexualiti Merdeka ("Indépendance sexuelle" en Bahasa Melayu), le festival a tout bonnement été? annulé par les autorités. Les organisateurs ont depuis posé un recours en justice, débouté au mois de mars.
Mais quel est ce drôle d'évènement ? Le festival Sexualiti Merdeka se tient chaque année à Kuala Lumpur. Son objectif est de défendre le droit à l'orientation sexuelle et de changer les mentalités sur le sujet. Suivant la même ligne directrice que les manifestations Bersih, le festival est organisé par une coalition d'ONG et d'associations.
Les autorités malaisiennes ne sont guère favorables au rassemblement dont ils jugent même certains aspects comme étant "perturbateurs de l'ordre public". Ce festival est pourtant l'un des rares évènements en faveur de la communauté LGBT. Bien entendu, il n'est pas pour l'instant question de voir s'organiser une Gay Pride dans les rues de la Capitale. D'abord, à cause de l'opposition stricte des autorités mais aussi parce que la communauté homosexuelle ne se retrouve pas dans ce genre d'exposition publique.
LGBT anonymes
Pour comprendre cette réserve, Lainie Yeoh, une des fondatrices du site Tilted World explique qu'en Malaisie, les personnes LGBT souhaitent rester dans l'anonymat. En somme, tant qu'elles ne subissent pas d'attaques ou de violences directes, elles préfèrent rester invisibles. Le mouvement qui se forme ces dernières années pour obtenir des droits ne serait que la partie visible de l'iceberg. La plupart du temps, les homosexuels restent soit isolés soit passifs.
C'est pour cette raison que la militante et onze autres blogueurs malaisiens se sont réunis autour de la création de Titled World. Le site se veut être une véritable plateforme de partage et d'expression pour la communauté LGBT. Politique, société, culture, histoires personnelles, opinions ? Les lecteurs sont invités à participer activement au site sur lequel ils trouveront surtout une mine d'informations et d'expériences. L'initiative semble plaire puisqu'en quelques années à peine, le site est devenu un incontournable pour la communauté, un véritable point de repère.
Selon la jeune femme, les personnes les plus vulnérables sont les travestis et les jeunes homosexuel(les). "Nous avons beaucoup de travail à faire pour défendre la cause LGBT. Vous savez, quand vous êtes Malaisiens, vous avez beaucoup de choses à gérer. Votre origine (malaise, indienne ou chinoise), votre genre (homme ou femme), votre classe sociale? L'identité sexuelle n'est qu'un combat de plus, mais il n'est pas à l'ordre du jour pour le moment. Nous avons beaucoup de chemin à faire en politique et dans la société avant de pouvoir aborder cette question". En attendant, le nombre de jeunes chassés du foyer familial et livrés à eux-mêmes dans la rue augmente considérablement. Les travestis sont de plus en plus victimes d'agressions et de violentes discriminations. Dans les deux cas, trop souvent, c'est la prostitution qui les aide à survivre au jour le jour.
Pour éviter ce genre de situations difficiles, Lainie, sait bien qu'une sensibilisation à la cause homosexuelle est essentielle mais difficilement possible à l'heure actuelle. La société aurait plutôt tendance à durcir sa position sur les questions liées aux valeurs morales. Récemment, des camps "de redressement" ont même été mis en place afin de mettre dans le droit chemin des jeunes collégiens jugés par leur entourage un peu "trop efféminés". Si vous connaissiez les manifestations pour les droits des homosexuels, vous serez surpris d'apprendre qu'il existe aussi en Malaisie, des rassemblements pour dénoncer le sexe libre et les pratiques LGBT. Organisés par la coalition des Malaisiens malais, les évènements peuvent rassembler plusieurs milliers de personne.
Toute la société malaisienne partage-t-elle ces convictions ? Pas forcément. Les jeunes générations semblent de plus en plus au fait des limites perméables liées à l'orientation sexuelle. Les livres, les films, internet ? Autant d'éléments en provenance de cultures étrangères qui viennent apporter un peu plus de recul à la jeunesse malaisienne. Moins intolérants que leurs parents, il n'est pas rare qu'un jeune connaisse un ami ou un ami d'ami qui soit homosexuel.
Dans une société malaisienne conservatrice et attachée aux valeurs morales, la question des minorités sexuelles est un sujet sensible. Homosexualité illégale, redressement des garçons efféminés, interdiction aux femmes de porter cheveux courts et vêtements de style masculin? Le plus étonnant reste de constater que la sphère politique semble de moins en moins tolérante alors même que la communauté LGBT locale s'affiche peu. La société civile est jeune en Malaisie et a de nombreux combats à mener. Un jour viendra où la question des minorités sexuelles sera abordée avec sérieux. Pour le moment, la discrétion et le silence semblent encore de mise.
Laetitia Hirth (www.lepetitjournal.com/kuala-lumpur.html) Lundi 16 Juillet 2012



