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SISTERS IN ISLAM - Du féminisme dans la religion musulmane

Écrit par Lepetitjournal Kuala Lumpur
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 27 juin 2013

Le féminisme et l'Islam ? Deux mots incompatibles ? Sisters in Islam (SIS), une organisation malaisienne créée au début des années 1990 démontre le contraire. Depuis deux décennies, SIS milite pour les droits des femmes en Malaisie, avec pour cadre de pensée et d'action l'Islam.

La fin des années 80 voit l'apparition dans le pays de politiques pro-islamiques qui visent à transformer l'archipel en Etat islamique. La Charia se substitue progressivement à la Constitution malaisienne, et régit désormais les droits et les devoirs de toute personne musulmane.

Formé par un groupe de femmes activistes, journalistes et avocates, Sisters in Islam avait pour but au départ de donner aux femmes l'accès à des connaissances sur leurs droits au sein d'une société régie par une loi islamique, afin notamment qu'elles puissent se défendre devant les cours de justice appliquant la Shari'a.

Ces pionnières se penchent sur les textes religieux, sur le Coran notamment, et montrent par l'étude de ces documents que les discriminations à l'égard des femmes, si elles peuvent être fondées dans le ?figh? (l'interprétation des textes faite par les hommes et retranscrite dans la loi), ne sont pas fondées dans le Coran (les textes d'origine).

Un Islam progressiste
Cette distinction va à l'encontre des idées reçues en Occident sur féminisme et religion musulmane. Shanon Shah, membre de Sisters in Islam explique. ?Le rejet du féminisme islamique par l'Occident laïc provient des caricatures ancrées sur l'Islam, celle d'une religion violente et misogyne. Cet argument ne prend pas en considération la question de la diversité intra-religieuse et aussi de la différence entre la religion et son interprétation.?

L'association prône un Islam modéré, progressiste et respectueux de l'égalité entre les sexes, par opposition aux conservateurs, c'est-à-dire ceux qui font la loi, qui est injuste pour les femmes. La première vocation de Sisters in Islam c'est d'expliquer aux femmes, et à la société civile, que les discriminations envers les femmes ne sont pas inscrites, fondées dans le Coran, mais plutôt dans les lois issues de l'interprétation du Coran.

Pour permettre aux femmes malaisiennes de connaître leur droit et ce que dit l'Islam sur leur statut dans la société, l'association a mis en place en 2003 une ?clinique du droit?. Le principe ? Les femmes viennent poser des questions relatives au droit sur des thèmes aussi variés que le divorce, les enfants, la polygamie etc.

?La clinique du droit des femmes?
Celles qui ne peuvent pas se déplacer dans les locaux de Sisters in Islam, peuvent envoyer un mail, téléphoner ou utiliser les réseaux sociaux. En 2012, plus de 700 femmes ont appelé cette ?clinique du droit des femmes? pour demander conseil, le plus souvent dans le cas de divorce, sur le mariage ou sur la possibilité de refuser la polygamie.

Pour les femmes qui ne prendraient pas l'initiative de se tourner vers l'association, Sisters in Islam a créé en 2008, une clinique mobile. Dans les villages, des réunions sont organisées et le dialogue lancé. Le but ? Que les femmes des villages, qui n'iraient pas d'elle même vers l'association, connaissent leur droit. Cela permet aussi de ?faire connaître un Islam progressiste, dont ces femmes n'ont jamais entendu parler?, explique Zainah Anwar, directrice exécutive de Sisters in Islam.

Cette mission éducation ne s'arrête pas aux femmes. L'association organise depuis ses débuts des rencontres, des séminaires avec des étudiants, des journalistes, des activistes, des intellectuels, pour sensibiliser l'ensemble de la population malaisienne aux droits des femmes dans une société musulmane.

Publications, recherches et pressions sur le gouvernement
Hormis cette ambition d'éducation du public, les missions de Sisters in Islam sont vastes. L'organisation malaisienne, la seule en son genre, a développé une unité de recherche et publie régulièrement des travaux sur les droits des femmes dans l'Islam, le féminisme et l'Islam, le droit de la famille et son évolution dans les pays musulmans.

Sont associés à Sisters in Islam des chercheurs en sciences sociales spécialistes dans l'étude du genre. ?Il y a peu de chercheurs progressistes en Malaisie, ceux qui le sont, sont membres de Sisters in Islam, explique Zainah Anwar. Nous travaillons aussi avec des chercheurs indonésiens ou d'autres pays étrangers?.

L'association, qui a acquis une certaine assise en Malaisie, travaille en outre directement avec le gouvernement fédéral et tente d'influer sur ses prises de décisions, en droit de la famille notamment. SIS a plusieurs victoires à son actif : le ?Domestic Violence Act? de 1994 et son militantisme contre des amendements au droit de la famille malaisien au début des années 2000 notamment.

L'association ne plaît pas à tout le monde. Lors de sa mobilisation contre ces amendements, ses bureaux ont été pillés à plusieurs reprises. Une de ses publications a été interdite en 2008 par le ministère de l'Intérieur. Mais les féministes musulmanes n'ont pas lâché prise. Elles ont porté plainte et ? gagné. Le livre peut désormais être publié.

?Musawah? ou l'égalité
Enfin, depuis 2009, SIS a dépassé les frontières malaisiennes avec la création du mouvement Musawah, formé de groupes de femmes de pays musulmans du monde entier, qui milite pour l'égalité et la justice dans les familles musulmanes.

Dans sa ?Plateforme d'action?, Musawah (?égalité? en arabe) affirme ?Nous considérons que les principes de l'Islam constituent une source de justice, d'égalité, d'impartialité et de dignité pour l'ensemble des êtres humains. Nous affirmons que l'égalité et la justice des lois et coutumes de la famille dans les communautés et les pays musulmans sont nécessaires et possibles?.

Initiatrice du projet, Sisters in Islam a organisé à Kuala Lumpur le premier grand rassemblement de ses membres en 2009. Plus de 250 militants et universitaires de 47 pays avaient fait le déplacement. Depuis, SIS tient le secrétariat mouvant du mouvement, qui devrait bientôt être transféré.

Une nouvelle assemblée des membres est prévue pour 2014. Le féminisme islamique qui n'était qu'une goutte d'eau il y a 20 ans s'affirme et impose ses idées au sein de l'archipel malaisien mais aussi à l'international. Cela pourrait à termes modifier le paysage et les dynamiques des mouvements féministes au niveau global.

Texte et Photos de Laure Beaulieu avec la participation de Pauline Heritier  (www.lepetitjournal.com/kuala-lumpur.html) Vendredi 28 Juin 2013

 

logofbkl
Publié le 27 juin 2013, mis à jour le 27 juin 2013
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