

Gabriel Martin va représenter la Malaisie au futur championnat du monde de? scrabble ! Mot compte double, lettre compte triple, joker, LePetitJournal.com vous emmène dans les dédales des 225 cases qui composent le scrabble, dans un monde professionnel, bien loin des parties faites avec mamie.
Le scrabble ? Une addiction
Gabriel Martin, coupe de cheveux à la mode, polo ajusté, attend au fond d'un bar tendance de publika . "J'aime bien venir dans cet endroit pour sortir". Loin des clichés, le champion n'est pas retraité mais un jeune branché qui sirote son cocktail de fruits d'une main, joue avec son smartphone de l'autre. Le virus du scrabble lui a été transmis par sa mère à 7 ans. "Même si maintenant, on ne joue plus ensemble car je suis devenu trop fort pour elle". Pris de passion pour ce jeu, Gabriel commence à jouer en ligne à l'heure où les autres se passionnent plutôt pour le poker. Il y passe ses nuits et commence à atteindre un très bon niveau. "Le scrabble est devenu une véritable addiction", nous confie-t-il. A 16 ans, il est choisi pour représenter son école à un championnat régional et le remporte ! Il enchaîne les victoires et gagne le championnat national junior. Gabriel continue alors les compétitions de scrabble, d'abord nationales, ensuite internationales. Aujourd'hui âgé de 25 ans, il est classé parmi les 200 meilleurs joueurs au monde !
Pourtant, Gabriel Martin ne veut pas juste retenir le côté "compétition". Pour lui, le scrabble est un moyen de rencontrer des joueurs de différentes nationalités. Les tournois sont comme des "réunions d'amis venant du monde entier". Après la compétition, l'amitié et les échanges entre pays reprennent le dessus. La mixité sociale est également un élément qu'il trouve intéressant "Dans une même matinée, vous pouvez jouer d'abord contre un avocat et ensuite contre un chauffeur de camion". Le scrabble est avant tout une vraie communauté hétérogène, de 7 à 77 ans, voire plus puisqu'un joueur philippin a aujourd'hui plus de 80 ans !
A ce titre, le joueur malaisien a à c?ur de vouloir faire connaître ce jeu. Il anime des ateliers auprès de jeunes allant de 13 à 17 ans. Bien que ce programme scolaire soit réduit à peau de chagrin depuis que leur sponsor les a quittés, préférant le golf, Gabriel continue à animer ce genre de rencontres. Pour lui, le scrabble est un jeu qui aide à améliorer son vocabulaire et son niveau d'anglais. Pour mémoire, ce jeu a été conçu en 1931 par un architecte, Alfred Mosher Butts, au chômage à cause de la crise de 1929. Il calcula la distribution initiale des 100 lettres à partir de la première page d'un exemplaire du New York Times. Autrement dit, journalisme et architecture ont scellé le destin du Scrabble, aussi Gabriel qui travaille dans un magazine d'architecture d'intérieur semble être un digne héritier de ce jeu !
Le scrabble, un jeu d'anagrammes
Arriver à un tel niveau est un véritable sacerdoce. Gabriel affirme connaître aujourd'hui plus de 18 000 mots. Jouer au scrabble, c'est entraîner son cerveau à faire des anagrammes avec les lettres placées sur le chevalet. Le champion s'exerce en permanence à cela, grâce notamment aux nouvelles technologies et à une application pour smartphones « Zyzzyva ». Il nous explique : "Par exemple, je passe devant un magasin. Je tape le nom du magasin dans l'application et il me met les différents anagrammes que je peux créer avec. Ensuite, je les apprends". L'application lui permet également de s'entraîner en lui faisant des quizz de mots où il doit ressortir les anagrammes appris. C'est une véritable gymnastique intellectuelle. Le cerveau devient un muscle du scrabble qu'il faut éduquer tous les jours. "Certains ont la chance d'avoir une mémoire photographique, nous rapporte-t-il, comme l'actuel champion du monde néo-zélandais".
Ce qui fait la force mais aussi la difficulté du scrabble, c'est que chaque partie est une variation et une combinaison infinie de mots. Il existe également une part de chance. "je déteste tirer la lettre V " nous avoue Gabriel. LePetitJournal.com n'a pas peur du "V", ni des autres lettres. Du coup, On lui propose de jouer une partie.
Le champion malaisien accepte de bon c?ur de jouer mais dans les règles de l'art. Il sort alors la minuterie. Chaque joueur a le droit à 25 minutes par partie. Comme aux échecs, il faut taper sur un petit boitier après avoir posé ses lettres, mais aussi compter ses points. Ce détail peut sembler anodin mais entre les cases "mot compte double" et celles "lettre compte triple", on perd parfois beaucoup de temps à compter ses points. On commence déjà à regretter notre proposition.
Après avoir chacun tiré ses lettres, le petit journal commence. Les doigts tremblants et le vocabulaire hésitant, le premier mot posé rapporte 20 points. Gabriel enchaîne directement et marque 30 points. LePetitJournal.com a déjà 3 minutes de retard par rapport au champion. Le jeu continue. Nous essayons de placer des mots en français : "Comment ça "château" n'est pas accepté en anglais ?", s'insurge-t-on. Le temps défile pour nous, le compteur des points de Gabriel aussi. Nous avons un peu de mal à compter, pas Gabriel qui en un coup d'?il assène d'un air détaché mais assuré "24 points" alors que LePetitJournal.com ne vient de marquer que 3 points?
On commence à sentir des gouttes de sueur couler le long de notre front, alors que Gabriel paraît complètement détendu. C'est à ce moment qu'on décide de placer un mot à 47 points ! Piqué au vif, Gabriel pose alors un scrabble, toutes les lettres de son chevalet, et marque 68 points. L'illusion n'aura été que de courte durée.
Grosse défaite pour LePetitJournal.com qui s'incline avec près de 200 points de retards, 262 à 438. Petit victoire quand même car il nous avoue que ce sont des scores de tournois internationaux. Pour une première partie en anglais, face à un champion, notre honneur est sauf ! Il nous avoue que son meilleur score en ligne a été de 726 points, en tournoi de 689 points : la marge de progression du PetitJournal.com est donc (très) grande.
Gabriel nous explique qu'il existe différentes techniques pour jouer. Par exemple, il ne faut pas jouer un "joker" pour moins de quarante points, et il faut mieux garder le "S" pour compléter un mot d'un part et en former un autre d'autre part. En outre, au cours d'une partie, on peut soit "ouvrir", soit "fermer", c'est-à-dire bloquer le jeu en faisant des petits mots sur lesquels il est compliqué de relancer. A ce sujet, le joueur malaisien nous apprend que les Asiatiques préfèrent "fermer" le jeu alors que les Occidentaux préfèrent "ouvrir". Il existe donc des caractéristiques régionales.
Les Thaïlandais sont parmi les meilleurs car ils apprennent le dictionnaire par c?ur, littéralement, et connaissent plusieurs dizaines de milliers de mots, sans en connaître pour la très grande majorité la signification ! Les Algériens sont également très bons car dans ce pays, c'est un sport national à part entière et les joueurs sont financés par le gouvernement. Il faut évidemment compter avec les Américains, les Australiens et bien sûr les Anglais. Généralement les francophones, aux rangs desquels on trouve les Français, jouent en français dans leurs propres championnats.
La matière première du scrabble, la langue, étant vivante, il faut en permanence se remettre à jour. Ainsi depuis cette année, vous avez le droit de "facebooker", mais vous pouvez également être un "ebayer". Cela permet au Scrabble de rester un jeu qui colle à son temps. En outre, lancées en 2010 sur iOS et en 2011 sur Android, les applications Scrabble sont un creuset de nouveaux joueurs. Sur l'App Store, le Scrabble émarge au 30e rang des meilleures ventes d'applications payantes, juste devant celle du jeu Uno. Âgé de 75 ans, le scrabble a encore de belles heures de jeux devant lui. D'ailleurs, Gabriel Martin nous confie qu'il ne désespère pas qu'un jour, il soit présent aux Jeux Olympiques.
Au cours de cette rencontre, Gabriel Martin n'aura utilisé aucun joker. Le champion malaisien nous livre un dernier conseil qui semble compter double, pour le scrabble comme pour la vie : "Ne jamais abandonner".
Renaud Voisin (www.lepetitjournal.com/kuala-lumpur.html) Mardi 23 octobre 2012



