

Botak Chin a défrayé la chronique durant deux décennies en Malaisie. Génie du mal pour les uns, bienfaiteur voire héros pour les autres, il est considéré comme le plus grand gangster que la Malaisie ait jamais connu. Lepetitjournal.com se transforme en "Les Experts à Kuala Lumpur" pour vous conter l'histoire de ce bandit au grand coeur.
La perte de la mère, la pègre comme repère
Le jeune Botak Chin, de son vrai nom Wong Swee Chin, se retrouve confronté à la solitude d'une vie sans mère à l'âge de 15 ans. Son père, qui fait les trois huit aux chantiers de chemins de fer, n'a pas de temps à lui consacrer. Battu dans la rue par un gang de quartier, le jeune Malaisien comprend que pour faire son chemin dans cette vie qui ne lui pardonne rien, il doit faire un choix. Ce sera celui de petite frappe qui deviendra un jour le plus grand gangster du pays.
Après avoir quitté l'école, Botak Chin rejoint donc le 360 gang. Il vit de petits larcins pendant deux ans jusqu'au moment où, ayant ramassé assez d'argent, le jeune homme achète sa première arme à feu. Il crée alors son propre gang et s'affirme peu à peu comme le Al Capone de Malaisie. Pourtant après quelques affaires douteuses, il se fait attraper par la police et doit passer par la case en prison. C'est seulement à sa sortie qu'une légende commence réellement à se construire !
Poudre et magie noires
De nouveau libre, Botak Chin décide dans un premier temps de mener une existence rangée. Il a assuré au juge qu'il en avait fini avec la vie de malfrat, afin d'obtenir une remise de peine. Très vite, la routine d'un travail journalier dans une petite épicerie ne lui convient pas. Le gangster remet alors sur pied un nouveau gang mais cette fois, décide de mettre tout les chances de son côté et associe à la poudre noire de ses armes à feu, la magie noire des talismans.
Un voyage en Thaïlande lui permet de s'offrir un nouvel arsenal. Il enchaîne les gros coups, parfois de plusieurs dizaines de milliers de ringgits. Caché dans une mine désaffectée avec ses compères, les affaires prospèrent et les voyages en Thaïlande se multiplient afin d'obtenir toujours plus d'armes mais aussi de talismans, des tangkal, fournis par des chamans. Cette partie de l'histoire achève de créer la légende de Botak Chin.
En effet, tel un Jacques Mesrine malaisien, le gangster arrive sans cesse à glisser entre les doigts de la police. La population locale commence à voir en lui un homme protégé par la magie noire. Certains disent que ses talismans le rendent invulnérables aux couteaux et aux armes à feux, d'autres qu'il est capable de devenir invisible. Comment ne pas donner raison à ces croyances devant la chance surnaturelle du brigand ? Botak Chin réussit par exemple à sortir intacte d'une fusillade au cours de laquelle sa voiture est criblée de balles par les forces de l'ordre. Le chef de la police de l'époque rapporte que le gangster a toujours un coup d'avance.
Plus qu'un gang, une fraternité
La chance de Botak Chin réside surtout dans sa générosité envers la communauté chinoise qui n'hésite pas en retour à le cacher lorsque la police est à ses trousses. Beaucoup de membres de son gang, tout comme lui, proviennent de cette communauté. Le bandit au grand coeur n'est pas radin : il paie bien ses soldats et si ces derniers tombent au combat, il verse avec fidélité une rente à la famille. Certaines histoires et légendes se répandent sur sa bonté. L'une d'elles rapporte par exemple que le Malaisien aurait donné suffisamment d'argent à un vieux vendeur de glaces pour prendre sa retraite. D'ailleurs,?Botak? qui veut dire ?chauve? en malaisien ne désigne pas une réalité capillaire mais est en fait un acronyme pour Bantu Orang Tak Ada Kerja, littéralement "aider ceux qui ne travaillent pas"?
Botak Chin n'a rien d'un gangster sanguinaire. Il se définit lui-même comme un "taikor", mot cantonais pour "grand frère". Il est, à proprement parler, à la tête d'une "fraternité" où il impose des règles strictes, respectées par tous, y compris lui-même. Le malfrat est donc placé sur un piédestal par ses associés mais aussi par la communauté locale qui voit en lui un robin des bois des temps modernes. Pourtant, de façon presque biblique, ses deux compères le trahissent. Un guet-apens minutieusement préparé par la police a raison de lui. Le légendaire gangster est capturé avant d'être mis en prison puis condamné à mort.
Cet épisode est encore aujourd'hui sujet à discussion. Certains disent que la chance du bandit a tourné parce que ce jour là, il avait oublié ses amulettes. D'autres expliquent que la police était allée en Thaïlande demander au chaman d'arrêter de protéger Botak Chin. Une légende populaire raconte encore qu'au moment de son arrestation, le Malaisien aurait garder les amulettes et défier les policiers de lui enlever: "C'est mon temple, n'y touchez pas".
Les années prison, la dernière marche
Avant d'être mis en prison, un examen psychiatrique est demandé par la justice et Botak Chin se retrouve envoyé dans un hôpital. Le Dr Mahadevan estime que son patient est sain mentalement, mais qu'il a été un "génie mal avisé". Le bandit lui explique qu'il n'a jamais voulu faire de mal à personne et qu'il ne vole qu'aux riches. Il souhaite même protéger les plus démunis contre les extorsions et la corruption. Force est de constater qu'il est très apprécié par la communauté locale ! Le Dr Mahadevan reçoit d'ailleurs de nombreux courriers et appels de femmes pour prendre des nouvelles de Botak Chin. Pendant son passage à l'hôpital, les autres patients lavent le linge et dansent pour plaire au légendaire malfrat. Au fil des jours, le Dr Mahadevan se prend même d'une certaine passion pour le gangster et le filme à son insu, des enregistrements vidéo dont la trace a été perdue.
Après cinq ans de prisons et une tentative d'évasion, Botak Chin est pendu le 11 juin 1981 à un âge estimé entre 27 et 29 ans. En moins de trois décennies, ce moutard des rues malaisiennes a couru au devant d'un destin qui l'a finalement rattrapé. Son geôlier rapporte ses derniers mots à l'image d'une vie faite de sprints: "C'est l'heure ? J'ai le sentiment d'avoir couru un 100m et que j'approche de la ligne d'arrivée".
Dernière pierre à l'édifice de sa légende, dernier fait qui finit d'entériner le caractère extraordinaire du personnage, le juge refuse au gangster malaisien la possibilité de porter ses talismans durant la pendaison? Craindrait-il que la terreur des policiers ne revienne ?
Un film sur sa vie ?
A l'image du film sur Mesrine en France ou encore de la trilogie du Parrain de Coppola, le cinéma malaisien ne pouvait que vouloir s'emparer de l'histoire. En 2006, une conférence de presse présente une société de production, des noms d'acteurs, un réalisateur et même un titre "Botak". Un débat s'installe alors en Malaisie : Peut-on faire un film sur Botak sans le glorifier ? Le Secrétaire d'Etat au Ministère de l'Intérieur de l'époque, Fu Ah Kiow, déclare dans les journaux que Botak Chin "n'est pas un héros". Le film n'est finalement jamais sorti. Le sous-titre était sans doute trop polémique: ?Chaque société obtient les criminels qu'elle mérite?.
Robin des bois malaisien, protégé par la magie noire, gangster au grand c?ur, gentleman cambrioleur, l'histoire de Botak Chin tient en elle une dimension extraordinaire à la fois romanesque et pittoresque, de celle qui forge les légendes.
Renaud Voisin (www.lepetitjournal.com/kuala-lumpur.html) Jeudi 25 octobre 2012



