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VIEUX KUALA LUMPUR – Passé, présent et futur

Écrit par Lepetitjournal Kuala Lumpur
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 5 janvier 2018


Le quartier historique est l'endroit où Kuala Lumpur a été conçu, un endroit qui contient l'essence même de la ville. C'est là où cultures, couleurs et croyances se mélangent. Lepetitjournal.com propose cette semaine de dérouler le fil de l'histoire de la capitale malaisienne à travers la plume acerbe mais toujours réaliste de
Kong Wai Yeng, journaliste pour Time-out KL.

 

 

 

Une ville pour malpolis

 

Un homme passa à toute allure sur sa moto le long du chemin pédestre de Lebuh Ampang, manquant de renverser notre collègue sur son passage. Elle cria après lui. L'homme s'arrêta et nous fit un doigt d'honneur. Est-ce que les habitants de la capitale ont toujours été aussi insolents ? Ou alors est-ce l'inconfort de la vie dans les vieux quartiers de Kuala Lumpur qui les a rendus à ce point suspicieux, anxieux et tempétueux ? "Allez-vous en ! Pas de photos! Vous voyez pas que je fais des affaires". Le propriétaire du restaurant Sin Seng Nam nous grondait.

 

 

Kuala Lumpur a toujours été dépeinte comme une douce illusion où les différentes communautés vivent ensemble en harmonie, à l'image de Market Square ou de Lebuh Ampang où vous pouvez trouver en un même lieu des stands Mamak, des étalages de médecine chinoise, des magasins indiens bruyants, des supermarchés malais ou encore des restaurants birmans. Certainement, ce joyeux bazar reflète-il notre habilité à vivre dans un voisinage diversifié. Cette aisance est véritable mais les malaisiens peuvent aussi être des gens méfiants. "Nos leaders ont fait beaucoup d'efforts pour unir les différentes races ensemble. Les Anglais avaient le même souhait. Mais, tous deux ont échoué. C'est pourquoi aujourd'hui, nous vivons encore dans une forme de disparité raciale. Vous ne pouvez pas blâmer les gens d'être impolis parfois...", explique le professeur émérite Dr Khoo Kay Ki.

 

 

 

 

Histoire de capitale

 

Kuala Lumpur fut bâtie à la confluence des rivières Sungai Lumpur et Sungai Klang pour développer les mines de Ampang et Pudu qui devinrent rapidement les centres économiques du pays. Les conflits perpétuels entre les Hakka et les Hokien, des groupes ethniques chinois forcèrent les Britanniques à nommer le premier capitaine chinois Hiu Siev, pour administrer Kuala Lumpur. La ville continua cependant à être en proie aux feux, inondations et maladies jusqu'à ce que Yap Ah Loh arrive au pouvoir dans les années 1870. Il ne transforma pas seulement Kuala Lumpur en ville minière prospère. Il y établit aussi des fumeries d'opium, des maisons closes et des établissements de paris. Le Market Square, où se dressent désormais les quartiers généraux d'HSBC entre des « shop-houses » néo-classiques, était cette zone commerciale qui marqua l'essor de Kuala Lumpur.

 

 

 

Avançons rapidement un siècle plus loin. La ville crépite de vie. La musique de Kollywood (cinéma tamoul) est beuglée par les haut-parleurs de Lebuh Ampang, tandis qu'au même moment, le temple Sin Sez Ya ouvre ses portes et sonne la cloche pour annoncer la première donation du matin.  Même,  déambuler à travers Jalan Tun HS Lee est une aventure pour les narines : l'odeur de moisi d'une librairie chancelante, le parfum sanglant des carcasses du supermarché Roslah Danial, le talc des salons de coiffures pour hommes, l'encens, les fleurs, la peinture, les bouteilles de parfum, le curry, le Bak Kut Teh (soupe chinoise) et bien sûr la puanteur des égouts. La chaussée peut parfois être congestionnée par les vendeurs de guirlandes, camelots et diseurs de bonne fortune patientant pour lire dans vos mains. Durant ma ballade, j'ai passé un long moment en face du stand de Tau fu fa (dessert chinois) sur Lebuh Ampang. J'y ai entendu des langues que je ne reconnaissais pas. J'ai vu un tailleur de saris mesurer une femme chinoise, un homme avec un turban négocier avec un orfèvre, un sans-domicile se nourrir d'une colombe et soudain, une grappe d'Indiens arriver pour acheter du tau fu fa. Ce mode unique de vie ne peut exister que grâce à la diversité des personnages que vous trouverez dans ce quartier haut en couleurs.

 

 

Un patrimoine en danger

Mais, l'urbanisation a aussi attaqué cette ville. La modernité joue parfois les vandales, causant du tort à la partie ancienne de Kuala Lumpur, tant imprégnée d'histoire, de culture et de goût pour le commerce. Beaucoup de ses anciens résidents ont déjà fui leurs demeures d'avant-guerre, dont certaines ont été transformées en magasin de télécommunication, chambre d'hôte, bureau de change ou encore restaurant.

En fait, la plupart des richesses architecturales, à l'instar des bâtiments de Jalan Sultan, sont soit choisis pour faciliter le développement de la ville soit laisser à l'abandon. Mais alors, si certains endroits sont laissés doucement à un état de négligence, pourquoi les gens continuent-ils de s'y attarder ? Pourquoi de nombreuses enseignes légendaires comme Chop Sang Kee, He Jiu ou encore Old China Café refusent-elle de se relocaliser ? Le professeur Khoo dispose d'une explication: "A cause de l'habitude! Ces gens, tout comme moi pourraient se déplacer dans la ville sans même réfléchir. Pourquoi quitter un endroit quand vous y êtes familiers jusqu'à en connaître coins et recoins ?"

Le progrès est certes inéluctable mais si le développement avale sur son chemin nos souvenirs historiques, Kuala Lumpur ne perdra-t-elle pas son charme et son identité ? "Dans dix ans, tous ces bâtiments d'avant-guerre auront disparu puisque nos efforts de conservation n'auront pas suffi. Je pense pas que nous comprenons vraiment le sens du mot 'héritage'", assure professeur Khoo. Et il n'est pas le seul à parvenir à cette conclusion. Erina Loo, guide pour des tours spécialisés sur l'héritage de Kuala Lumpur confirme sa position : "J'ai commencé les visites de la capitale en 2009. En l'espace de seulement trois ans, j'ai été témoin de la transformation de 30% des bâtiments d'avant-guerre autour de Market Square en boutiques modernes. L'année dernière, trois shophouses ? près de Reggae Mansion- ont été transformés en parking. Vous faites vite le calcul !"

 

Une société fracturée en quête de vieilles habitudes

Il est fondamental de tirer une fierté civique de la préservation d'une ville en proie à un développement fulgurant comme le nôtre, parce que nos quartiers historiques sont le berceau de naissance de Kuala Lumpur. C'est le kilomètre zéro, si vous le préférez !

Cependant, la situation n'est pas seulement sombre. Si la position centrale de Kuala Lumpur a en fait une cible évidente pour le développement, les gens ici semblent encore imperturbables et complaisants. Où trouveriez-vous des chinois et des malais partageant une table et discutant autant d'un chapatti (pain indien) ? A Santa's sur Tun HS Lee. Un  indien effectuant son pèlerinage quotidien vers Soong Kee pour des nouilles au b?uf ? Sur Jalan Tan Siew. Pour quelque chose d'indien musulman, un kuih malais (dessert) ou encore une thérapie avec des sangsues ? A Masjid India, bien sûr

Les vestiges du multiculturalisme sont nés avec la conception même de Kuala Lumpur au moment où les Chinois ont établi Chinatown, les Malais Kampung Baru et les Indiens Brickfields, tout près les uns des autres. Et selon le professeur Khoo, les différences se sont faites uniquement ressentir? quand nos leaders ont décidé de diviser et conquérir. Ainsi, une population urbaine agissant de manière suspicieuse et manquant de confiance n'est pas une coïncidence. C'est le résultat de nos politiques !

Le vieux Kuala Lumpur semble prospérer avec l'annexion de la promenade Kasturi à Central Market et la création d'une nouvelle station MRT. Mais n'est-ce pas un faux semblant ? Les bâtiments historiques seront consumés par le délabrement si les lois ne sont pas appliquées à temps pour les protéger. Après tout, quel l'intérêt si nous continuons d'exploiter la ville et ensuite célébrons les rares souvenirs que nous sommes parvenus à sauver ?

Notre héritage ? tiré des bâtiments maltraités, des pierres abîmées  et même des marques sur les murs qui témoignent de l'empreinte culturelle de Kuala Lumpur ? est fragile. Pourtant, la partie historique de Kuala Lumpur continue de lier le passé et le présent de manière palpable créant des souvenirs doux-amers pour les personnes qui ont habités ou habitent là. C'est probablement le seul endroit de Kuala Lumpur où vous sentirez une certaine forme de continuité dans le temps. Dans une société fracturée, telle que la nôtre aujourd'hui, les malaisiens essayent de s'accrocher aux choses qui les réconfortent, les rassurent et les font se sentir appartenir à une histoire. Pour les personnes, qui ont passé toute leur vie dans le vieux Kuala Lumpur, c'est tout simplement la maison.

Article original

 

Texte de Kong Wai Yeng, journaliste pour Time-out KL

Traduction et photos de Marion Le Texier (http://www.lepetitjournal.com/kuala-lumpur) Mardi 12 Février. Rediffusion du Mercredi 23 Mai

logofbkl
Publié le 11 février 2013, mis à jour le 5 janvier 2018
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