

Intrigant et donc incontournable, le festival indien a attiré l'attention du petitjournal.com dimanche dernier. Nous avons suivi les disciples jusqu'aux Batu Caves pour nous imprégner des traditions tamoules et goûter de cette festive et fervente effervescence tant attendue par les Indiens en Malaisie.
Première approche d'un autre monde
L'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, dit-on. La première étape pour profiter de Thaipusam est de suivre cet adage et ouvrir ses yeux aux aurores pour pouvoir arriver aux Batu Caves aux alentours de 7 heures du matin. L'endroit, déjà bondé de monde, est alors recouvert d'une chape brumeuse et dorée qui insuffle une atmosphère chimérique propice aux divagations de l'imagination. Après une trentaine de minutes en train depuis KL Sentral, les curieux se trouveront rapidement projetés dans cette lumière matinale et peuvent alors entamer la découverte des lieux.
La plupart des disciples à cette heure se préparent. Ici, certains attendent devant une échoppe pour raser leurs têtes et recouvrir leurs crânes dénudés de poudre beige. Là, un groupe d'hommes savourent un nasi lemak (végétarien, bien sûr !) tout en discutant à grande voix. Là-haut, au sommet de la volée de marches qui mènent au premier temple, quelques femmes, exténuées par la longue marche depuis le temple Sri Mahamariaman au centre de Kuala Lumpur, se reposent une poignée de minutes les yeux fermés, adossées contre de dures colonnes de pierre. Un mouvement au coin de l'?il attire l'attention. Derrière, un homme rasé récite des prières et effectue des mouvements qui s'apparentent quelque peu à ceux d'un art martial, avant de s'arrêter soudainement et de malaxer en silence ses lobes d'oreilles. Les premières minutes à Thaipusam éveillent déjà la curiosité du visiteur et effacent toute notion d'espace et de temps. La foule se densifie alors que le soleil poursuit son ascension. Echoppes de tout genre se côtoient et attirent le regard des femmes indiennes rivalisant de couleurs et de dorures dans leurs élégants saris.
Le dédale des stands débouche sur l'allée centrale où porteurs de kavadi (ces cages en métal ornées de plumes, de fleurs et de dorures et accrochées au porteur par de petits hameçons perçant la chair) et disciples se pressent pour rejoindre les marches qui mènent aux grottes. La foule éclectique rassemble disciples fervents, maquillés et percés de crochets auxquels pendent des oranges, femmes délicates en sari portant des pots de lait et touristes aux yeux ronds suivant timidement ce cortège impressionnant. Au bas des 272 marches qui mènent à la grotte principale, un homme danse au rythme des tambours et percussions qui l'entourent, avant de fournir sa bénédiction à ceux qui l'observent en étalant de la poudre blanche au milieu de leurs fronts. L'ascension des marches commence? et s'arrête. Le rythme de la marche est dicté par les pauses des porteurs de kavadi qui se laissent régulièrement tomber sur leur séant alors que leurs assistants se précipitent pour glisser un tabouret en plastique sous leur derrière. La marche reprend.
Au sommet, le soleil est déjà bien haut. La grotte majestueuse révèle alors la prochaine étape : la traversée de la foule. C'est en jouant des pieds et des mains que l'on parvient à avancer dans cette situation. Au passage, l'âme de Thaipusam se révèle. Certains hommes en transe se font aider par leurs assistants pour continuer la marche. D'autres satisfaits de leur parcours jusqu'à la grotte se défont de leurs fardeaux et ôtent les crochets de leurs corps, sans une seule goutte de sang. "Je ne ressens pas la douleur quand les crochets entrent ou sortent de ma chair. Quand je les porte, je laisse les esprits entrer en moi. C'est pour ça que les gens sont en transe. Ce sont les esprits qui sont dans leurs corps. On laisse les esprits entrer et quand on enlève les crochets, l'esprit repart avec nos pêchés", explique un des hommes dont le dos est couvert de crochets à faire fuir un barracuda. Tout au bout de la grotte, les disciples rendent hommage à Lord Murugan, le dieu célébré durant le festival, et déposent le lait en offrandes à l'aide de longues pailles en métal. Sur le côté de l'autel, un homme tranche noix de coco sur noix de coco, dont les disciples se servent pour planter trois bâtons d'encens afin de rendre hommage en prières à leurs dieux.
Une femme est assise là, au milieu de la grotte, avec son bébé de cinq mois dans les bras. Le petit a déjà le crâne rasé et couvert de poudre, et porte le fameux petit point au milieu du front, appelé bindi. "Je porte un point rouge parce que je suis mariée. Le rouge signifie que la femme est prise. La trace blanche, c'est pour pouvoir mieux communiquer avec les dieux lors des prières " explique la jeune mère. Elle et son mari ont suivi le rituel préparatoire à Thaipusam avec dévotion. "Pendant 48 jours, nous ne devons pas manger de viande. Tout est végétarien, et nous ne pouvons manger qu'une seule fois par jour ",commente le mari, qui revient aux Batu Caves pour la 17e année consécutive. "Encore trois jours après les festivités, nous ne sommes pas autorisés à manger de la viande. C'est très sain. Mais dans trois jours, ma femme cuisinera un grand plat à base de mouton. Moi qui aime le goût de la viande, j'ai vraiment hâte !".
Retour à la réalité
A la fin du périple, il faut faire demi-tour et retraverser la foule en sens inverse. Les hommes qui étaient percés de crochets retrouvent apparence humaine et discutent avec leurs semblables dans la joie et la bonne humeur. Du haut des marches, on peut observer de l'autre côté de la rampe l'ascension des porteurs de kavadi. A l'arrivée en contrebas, l'allée centrale est obstruée par les disciples qui attendent leur tour pour monter aux grottes, en répétant "Vel ! Vel !" , exclamation aussitôt reprise en ch?ur par le cortège. "Vel signifie "lance", nous répétons ce mot parce que Lord Murugan a tué les démons avec la lance que sa mère lui a offerte" explique un des passants.
Thaipusam est une enclave temporelle, un voyage au c?ur des traditions indiennes. La Malaisie s'efface peu à peu et le voyageur se retrouve dans un espace inconnu de rites et de pratiques, parfois difficiles à déchiffrer. L'étonnement, mélangé à la chaleur, donnerait presque le tournis. Si vous rêvez d'aventures et d'exotisme, soyez prêts à être propulsés dans un monde étrange et inconnu l'espace d'une journée, qui vous laissera encore quelques heures dans une toute autre réalité !
Photos de Marion Le Texier. Texte de Noëmie Sor (www.lepetitjournal.com/kuala-lumpur.html) Jeudi 31 Janvier 2013



