

Le week-end dernier a eu lieu la 4e édition du Melaka Arts and Performance Festival, ou MAP Fest. Parmi les danseurs présents se trouvait un Français : Mic Guillaumes. Le Petit Journal l'a rencontré et a évoqué avec lui son parcours et ses sentiments sur le festival, la danse et plus généralement l'art contemporain en Malaisie.
Malacca : entre histoire et modernité ?
Le MAP Festival se tenait sur la colline Saint Paul, à l'intérieur-même de l'Eglise du même nom. Selon les organisateurs du festival, celui-ci a acquis, depuis 2009, une renommée nationale et internationale croissante. L'objectif annoncé est de promouvoir une musique et une danse traditionnelle à travers des artistes indépendants et à l'esprit novateur en les faisant découvrir à une audience internationale. Malacca, qui a été un carrefour de civilisations, plusieurs siècles durant, est devenue sous l'impulsion de Mahatir bin Mohamad, "LA ville historique de Malaisie''. Elle a été inscrite en 2008 au patrimoine mondial de l'UNESCO. Le MAP Festival se veut partie prenante du renouveau de Malacca. Ses organisateurs, originaires de la ville mais vivant désormais en Australie, veulent faire coexister la vieille Malacca et les arts contemporains. L'idée, sur le papier du moins, est de croiser performances traditionnelles et performances contemporaines. L'équipe a la volonté de continuer, à travers le festival, à faire de Malacca un lieu de rencontres et d'échanges culturels.
Une trentaine d'artistes d'une douzaine de nationalités différentes était présente au festival. Parmi eux se trouvait Mic Guillaumes. Ce nom ne vous dit peut-être rien, et pourtant, cela fait 60 ans que cet homme danse ! C'est la seconde fois qu'il participe au festival. L'année dernière, ayant l'habitude de danser avec des tribus, il y avait emmené un danseur des Fidji. Cette année, il est venu accompagné de la chanteuse Anne Laure Poulain.
Mic Guillaume, un danseur pour deux traditions
Mic Guillaumes est né à Saigon à la fin des années 1940. Toute sa famille était en Asie à l'époque. Il explique avoir comme "une forme de filiation avec l'Asie". Son histoire avec ce continent ne date donc pas d'hier. C'est pourtant lorsqu'il arrive en France, à 5 ans, qu'il commence à danser. " Parce que j'étais mauvais élève" explique-t-il avec un sourire. Le garçon ne supporte pas d'être assis toute la journée, de faire la sieste l'après-midi. Il préfére aller gambader sur la montagne Sainte-Victoire au pied de laquelle il habite à Aix en Provence. L'école n'a pas voulu le garder. Ses parents l'envoient alors à l'école Decroly, qui offre une grande liberté aux enfants et met l'accent sur les activités pratiques qui sont ensuite travaillées de façon intellectuelle. C'est là qu'il commence à danser avec une chorégraphe, adepte de l'expressionnisme allemand. Très vite, Mic Guillaumes prend des cours de danse également en dehors de l'école, pour ne plus jamais s'arrêter.
Aujourd'hui, cela fait 60 ans qu'il danse. Malgré les années, il parle de sa passion avec enthousiasme, un enthousiasme empreint de sensibilité et de sagesse : "C'est inscrit dans mes muscles, dans ma mémoire intellectuelle et sensorielle. Chaque muscle a une mémoire de tout ce qu'il a fait. Tout ce qu'on a fait, notre corps le sait".
Son corps, l'artiste a du le modeler, "comme une pâte à pain". Lui qui a été pétri d'expressionnisme allemand, danse contraignante pour le corps et qui nécessite "de la dramaturgie, une expression forcée d'émotions", a eu du mal à changer sa façon de danser lorsque la danse contemporaine est arrivée des Etats-Unis à la fin des années 1960. Les deux danses n'ont rien à voir : dans l'expressionnisme allemand, l'espace est contraint, compressé et il existe un alphabet, comme dans la danse moderne. La danse contemporaine, au contraire, est plurielle, il y a beaucoup de déplacements et chaque chorégraphe crée "son propre alphabet". Alors, Mic Guillaumes a travaillé. Le danseur découvre le plaisir de l'apesanteur, de l'envol mais conserve ses "racines profondes dans la terre" qu'il a acquises avec l'expressionnisme allemand. Son travail est marqué par ce dualisme, des critiques l'ont d'ailleurs qualifié d' "expressionnisme abstrait".
L'artiste explique avoir intégré dans sa performance au MAP Festival, plutôt lente et marquée par un travail au sol, "des effluves d'expressionnisme". Mais il nous met en garde : "La lenteur n'est pas forcément synonyme d'expressionnisme allemand". Il doit aujourd'hui faire avec un paramètre qui n'a rien à voir avec tout ça : son âge.
En dépit de son âge, Mic Guillaumes prend beaucoup de plaisir à travailler avec des jeunes. Avant de se rendre à Malacca, il a partagé quelques instants avec des étudiants d'Aswara, l'académie nationale des arts, de la culture et du patrimoine de Kuala Lumpur. De l'aveu même du danseur, la rencontre a été "touchante, troublante". Les étudiants lui ont montré des danses traditionnelles malaisiennes, qu'il a trouvées magnifiques. Pour certains, partager et échanger avec le danseur français a été une véritable révélation car ils connaissaient peu la danse contemporaine.
Touché, il l'a également été par l'attitude des autres danseurs, notamment les quelques Malaisiens, présents au festival. Tous sont venus lui embrasser la main. Ce qui l'a troublé, il a du mal à l'expliquer mais on le sent ému. Partout dans le monde ; en Corée, au Maroc ou au Sénégal, les jeunes sont admiratifs de la longévité du danseur même s'ils ont différentes façons de le montrer. Dans le Pacifique, ils semblent reconnaître le vieux comme porteur de culture. En France ou en Europe, cela semble plutôt se manifester par l'autorité naturelle qui émane du danseur du fait de son âge. Les liens qu'il noue avec d'autres artistes semblent provoquer des sentiments toujours forts chez Mic Guillaumes, même après 60 ans passés à danser.
Un festival qui pose des questions
Bouleversé encore, Mic Guillaumes dit l'avoir été lors de l'édition 2011 du festival. Toutes les performances étaient, selon lui, inscrites dans une tradition ; non dans une répétition de la tradition mais dans un détournement de la tradition pour parler d'aujourd'hui. "En France et plus largement en Europe, le problème est qu'on a en quelque sorte perdu nos traditions, l'art détourne ce qui est fondamental" explique le danseur. Ce qui l'intéresse, lorsqu'il parcourt le monde en dansant, c'est d'étudier "la manière dont l'homme incorpore hier dans ce qu'il fait aujourd'hui". En Occident, la tendance serait plutôt de jeter ce qui a été fait dans le passé que de s'en servir pour recréer autrement. Lorsqu'on demande à l'artiste si au fur et à mesure de leur développement des pays comme la Malaisie ne risquent pas de suivre la même voie que les pays occidentaux, il répond qu'il espère que non.
Questionner, créer à partir d'une mise en valeur du patrimoine, c'est l'objectif du festival de Malacca. Cette année, Mic Guillaumes se dit "touché " par la chorégraphie de deux jeunes danseurs de Penang . "Elle évoque la tradition du singe dans une interprétation d'aujourd'hui qui n'est pas celle d'une modernité occidentale mais autre" explique-t-il. Cependant, il semble perplexe quant à l'orientation donnée à certaines performances. Contrairement aux deux jeunes danseurs Malaisiens, beaucoup d'artistes semblent avoir fait abstraction des traditions dans leur prestation.
Mic Guillaumes explique que dans un pays comme la Malaisie, ou le Maroc, l'art contemporain n'existe pas encore vraiment. "Soit on est dans la répétition de la tradition, soit on est dans un excès total où il n'y a plus du tout de tradition". La situation est très différente selon les pays, alors qu'en Thaïlande "tout peut être spectacle", ce n'est pas le cas en Malaisie où "quelque chose semble résister à la notion du spectacle". "Aujourd'hui en Malaisie, inventer une nouvelle culture est une gageure à laquelle peu de personnes se risquent" analyse-t-il.
Le voyage de Mic Guillaumes en Malaisie et le MAP festival l'amènent à se poser beaucoup de questions sur les traditions, la place de l'art dans la société, l'art contemporain dans des pays en développement, les publics qui y sont sensibles.... Mais après tout, le festival et l'art contemporain sont destinés à provoquer des questionnements. Malgré la très faible visibilité en Malaisie de la danse contemporaine, comme en témoigne le peu de locaux dans le public, Mic Guillaumes ne se départit pas de son enthousiasme : "Malacca est la Venise de Malaisie, une ville ouverte, une ville des possibles". Il explique: "Vouloir relier l'essentialité culturelle des pays, les essences fondatrices des cultures à un discours artistique d'aujourd'hui n'est pas chose facile" avant de conclure : "Nous devons laisser le temps et accompagner ce très jeune festival".
Camille Bondu (www.lepetitjournal.com/kuala-lumpur.html) Vendredi 28 septembre 2012



