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Entretien avec Laurence DIAZ ARMAND, fondatrice de Addo African Home et Nukakamma

La fondatrice du lodge ADDO AFRICAN HOME et de l'école hôtelière NUKAKAMMA, Laurence DIAZ ARMAND raconte son parcours , de Chamonix à Cape Town, pour les lecteurs de "Lepetitjournal.com"

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Laurence DIAZ ARMAND
Écrit par Philippe Petit
Publié le 24 avril 2026, mis à jour le 27 avril 2026

Propos recueillis par Philippe PETIT

 

De Chamonix à Cape Town

Lepetitjournal.com–Johannesburg et Cape Town: Vous êtes une Française renommée et reconnue pour les activités que vous menez dans la région de Cape Town. Quel a été votre parcours avant de vous y installer, et qu’est-ce qui vous a décidé à rester ici depuis 2012 ?

Laurence DIAZ ARMAND: C’est le hasard de la vie qui m’a amenée en Afrique du Sud. Nous étions venus au Cap en décembre 2008, mon mari, notre fils et moi, rejoindre notre fille qui passait une année en école de langue pour apprendre l’anglais. J’avais adoré !

A Chamonix, je travaillais pas mal pour des anglophones. Mon niveau d’anglais était lamentable. J’ai donc décidé de venir 3 mois pour l’améliorer dans la même école que notre fille. Si elle était allée en Australie ou aux Etats-Unis, je n’aurais peut-être jamais mis les pieds en Afrique du Sud ! J’avais une vie très confortable à Chamonix. Je suis architecte d’intérieurs de formation. Mon mari et moi avions créé une société d’aménagement et de rénovation de chalets et d’appartements de montagne. Nous faisions un peu de marchand de biens également.

Il me manquait cependant quelque chose dans cette vie aisée, quelque chose que je ne pouvais définir mais dont l’absence me pesait.

 

Depuis que je suis revenue en Afrique du Sud en janvier 2011, j’ai non seulement découvert ce pays, ses habitants et les différentes cultures, et je me suis découverte également. J’ai immédiatement su que cela allait fonctionner entre l’Afrique du Sud et moi.

 

Addo African Home

 

Quelle expérience antérieure vous a le plus servi pour vous lancer et développer vos activités dans l’hôtellerie ?

Avant la société de décoration intérieure, nous avions créé un restaurant, Harricana. Je me suis passionnée pour la restauration : je suis une femme de passions, je ne fais rien à moitié ! Nous avions acheté un restaurant fermé pour insalubrité, nous en avons fait un restaurant gastronomique. Ce fut une formidable aventure. Nous l’avons vendu car nous ne pouvions pas agrandir, nous ne pouvions plus progresser. Nous étions à l’étroit.  Nous étions complets d’une année sur l’autre. Je rêvais de partir à l’étranger pour développer notre concept … mais mon mari ne voulait pas quitter la vallée.

« L’hospitality », ce n’est pas qu’une question de compétences. C’est aussi et même surtout de l’amour : amour de recevoir, de rendre heureux, de partager…

 

Service à Addo African Park

 

Est-ce que la France vous manque parfois ?

C’est une question compliquée ! Je suis très fière et heureuse d’être française. Nous sommes surtout tellement chanceux d’être nés dans ce pays. La chance d’avoir grandi dans un pays qui nous a offert éducation, soins, et surtout la liberté de penser, la curiosité, les Arts, les Lettres, une Histoire riche, des Personnages inspirants… Ce qui me manque parfois, c’est de flâner dans les petits villages historiques comme celui de Pérouges, de silloner dans les ruelles étroites de Lyon, d’aller voir la dernière exposition de peinture à Gianadda ou un concert intimiste à la Maison des Artistes de Chamonix.

Et le fromage ! Je cache toujours dans mes valises, lors des retours de France, un reblochon fermier, un morceau de vieux comté et de morbier! Je ramène parfois une demie-meule de raclette pour les soirées d’hiver à Addo !

 

Vous semblez intégrée parfaitement dans le pays. Les gens vous appellent Mama Lolo. Qu’est ce que cela représente pour vous et quelle relation avez-vous avec l’Afrique du Sud ?

Oui ! Mama Lolo ! Voilà justement le manque qui me pesait dans ma vie d’avant,  maintenant comblé : être utile.  Ici, en Afrique du Sud, je suis utile.

« Comment rester insensible à la condition des gens, et notamment les jeunes, qui vivent dans les townships ? »

 

Molo Lolo

 

Avant de poursuivre, pouvez-vous nous donner la signification de quelques termes que vous évoquez ?

Molo Lolo : Le nom de mon entreprise. Molo signifie “hello, bonjour”en Xhosa. Lolo, c’est moi !

Addo African Home :  Facile non? La Maison Africaine à Addo

Nukakamma Hospitality School : Nukakamma est un mot Khoisan qui signifie “l’oasis dans la rivière asséchée”

Nukakamma Talent Developpement Center : Nous sommes des développeurs de talents !

 

Par quoi avez-vous commencé et où ?

J’ai commencé au Cap. J’avais besoin de me loger et de travailler. Donc, j’ai créé un guest- house à Sea Point. Et puis, comme j’ai toujours besoin de développer et d’être sous pression, un deuxième établissement est arrivé, l’année suivante, à Hudson Street, entre De Waterkant et Bo Kaap. Ce n’était pas facile au début avec mon « Broken English ». Et un troisième établissement , l’année d’après, à Durbanville. Un guest-house avec un centre de conférence.

C’est lors d’un voyage pour découvrir le pays, en 2015, (je ne bougeais pas du Cap à l’époque) que nous nous sommes arrêtés à Addo. La propriété était dans un triste état mais j’ai senti le potentiel. Nous l’avons achetée en 2016.

Tout allait plutôt bien pour Molo Lolo Pty Ltd et ses établissements : Lolo House, The Lodge, Le Petit Château et Addo African Home. C’est là que j’ai pu vraiment développer mon concept Eco Friendly: formation du personnel recruté exclusivement parmi les communautés locales, petites entreprises locales pour la rénovation des bâtiments, produits localement sourcés pour le restaurant, vente d’artisanat local, et puis formation sur la gestion des déchets, l’importance d’économiser et de partager les ressources naturelles notamment l’eau, l’électricité, sensibilisation des clients aux problématiques rencontrées…

Et puis le COVID est arrivé…

 

 

Chambre rondavel Addo African Home

 

ADDO AFRICAN HOME :  un lodge différent qui raconte une histoire

A partir de ces activités initiales, vous avez lancé votre Eco-Lodge près d’Addo. Quel était votre but et l’avez-vous atteint ?

En 2020, j’ai dû fermer tous les établissements et mis le personnel au chômage technique. En 2021, j’ai cédé les établissements au Cap et j’ai réouvert Addo African Home avec l’intention de m’y consacrer à 100%.

Dès l’ouverture du restaurant en 2017, je recevais déjà des Chefs français pour former le personnel en cuisine (la gastronomie française me manquait trop ),  et j’avais lancé timidement une école de cuisine grâce à un ami qui était professeur de cuisine à Esiko Cooking School, dans le township de Langa. Il m’envoyait ses meilleurs élèves en stage.

 

Cuisine

 

En 2022, avec Niki GLEN, PDG de Africa Ignite, une ONG basée à Durban, nous avons fondé Nukakamma Talent Development Center (NTDC). Il y a encore de la place sur la propriété du lodge (2,5h), nous pouvons donc offrir l’hospitalité à l’école.

 

 

Vue Aérienne Addo African Lodge

 

Pourquoi Addo African Home est-il qualifié d’Eco Lodge ? Et que proposez-vous de différent des autres lodges ?

Addo African Home est surnommé « The Green Escape ». C'est la première impression qui s'impose dès l'arrivée sur la propriété : un jardin généreux, des plantes luxuriantes, des arbres magnifiques qui donnent le ton. Les hébergements proposés aux clients sont des rondavels, l'habitat traditionnel Xhosa, parfaitement équipés et décorés avec soin.

 

Tout est pensé pour protéger l’environnement et la nature :

Les infrastructures :  Notre engagement écologique se lit dans chaque détail de la propriété. La vraie piscine de 18 mètres de long est totalement biologique. Pas de chlore : l’eau est filtrée et purifiée par des plantes. Les panneaux solaires couvrent 75 % des besoins électriques. Les eaux usées ne sont pas gaspillées : elles servent pour  arroser le jardin, laver les véhicules, nettoyer les bâtiments. Un centre de tri et de gestion des déchets fonctionne sur place, et la sensibilisation de l'équipe - et parfois aussi des clients- à ces pratiques fait partie du quotidien. Quant aux matériaux utilisés pour la construction et la décoration, ils sont naturels, locaux et durables.

 

Piscine Addo African Home

 

Les pratiques commerciales : Sur ce plan, le cap est tout aussi clair. « We say : no Plastic ! »; Le plastique est banni de la propriété : pas de bouteille en plastique, mais des distributeurs d'eau où chacun, clients comme staff, remplit à volonté sa gourde métallique ou sa bouteille en verre. Aucun accessoire à usage unique. Les produits d'entretien, lessives et nettoyants sont exclusivement naturels. La cuisine du restaurant s'approvisionne en produits biologiques sourcés dans un rayon de 70 kilomètres, et presque tout est fait maison.

Sur le plan humain : L'engagement humain, enfin, est peut-être ce qui distingue le plus Addo African Home de nombreux lodges. Tout le personnel est recruté dans les communautés locales environnantes ; certains membres de l'équipe ont même eu l'opportunité de se former en France. Les contrats sont permanents, pas saisonniers. Les congés maternité et paternité sont rémunérés. Et pour aller plus loin encore, le lodge propose à ses employés des prêts à taux zéro pour financer l'amélioration de leur logement.

 

Prparation à Addo African Home

 

La différence majeure vient de la présence de l’école et de ses étudiants. 

Les étudiants pratiquent au restaurant et au lodge, qui sont en quelque sorte des établissements d’application des métiers. Les équipes sont jeunes, souriantes, tellement heureuses d’être là et d’avoir cette opportunité !

Les étudiants sont beaux, élégants, courtois, curieux. Un vrai bonheur !

 

Etudiants Nukakama

 

NUKAKAMMA, une école qui transforme des existences

La situation précaire de nombreux jeunes dans les townships vous a émue. Qu’est-ce qui vous a poussée à agir pour améliorer leur existence et comment avez-vous commencé ?

Je veux être  utile. Je suis aussi passionnée de politique. La Politique, avec un grand P. J’ai été adjointe au Maire dans ma vie antérieure. La vie dans les townships est particulièrement dure et injuste, surtout dans les régions pauvres comme l’Eastern Cape... La pauvreté, la misère; pas d’avenir, pas de rêve.

Ce qui m’a choqué le plus quand je recrutais le personnel, à la question : « que veux tu faire ? », la réponse était toujours : « n’importe quoi, je peux faire n’importe quoi ». A la question : « quel est ton rêve ? »… juste des yeux écarquillés et surpris par la question, qui donnent la réponse. Il n’y a pas de place pour le rêve dans les townships.

Pourtant, il y a tant de volonté et de désir de s’en sortir, d’avoir une vie meilleure.

 

Restaurant Addo African Home

 

Pouvez-vous décrire les activités de NUKAKAMMA ?

Les hôteliers ou restaurateurs nous font part de leurs besoins (chefs, serveurs, house keepers, réceptionnistes). Nous recrutons partout dans le pays grâce à des Community Linkers avec qui nous travaillons (souvent des petites organisations,  des Non Profit Organisations ). Pour le futur candidat, l’aventure pour avoir une vie meilleure commence par un recrutement strict : plusieurs rendez-vous pour des entretiens, tests de personnalité et de culture générale.

Le programme se concentre sur 6 mois en internat. Les étudiants ne peuvent pas sortir. Je m’amuse à dire que c’est une prison dorée ! Il est très important qu’ils soient complètement coupés de leur environnement familier pour que cela fonctionne. Nous appliquons une sorte d’alternance : 1 semaine pratique au restaurant ou au lodge où ils ont un contact direct avec les clients, et une semaine de théorie.

On leur apprend la discipline : lever à 6 heures tous les matins, (le lit doit être fait), 5 heures de sport par semaine, 4 heures de math et 4 heures d’anglais par semaine, 2 heures de français aussi (ils adorent !), et 4 heures de théorie par jour dans la spécialité choisie. Couvre feu à 22 heures.  La lecture est obligatoire. Ils doivent lire au moins 2 livres sur les 6 mois (Steinbeck, Agatha Christie, Jules Verne…). Nous organisons des concours de jeux de société (échecs, dames..), du jardinage. Même s’ils sont au repos, ils ne peuvent pas être sans rien faire et le sourire est obligatoire !

 Nous organisons, toujours encadrés par notre équipe, des activités extérieures une fois par mois : safari dans le SANpark d’Addo, découverte des baleines et dauphins dans la baie d’Algoa, canoe sur la Sundays River, randonnée dans le Zuurberg, journée musée à Port Elizabeth…

Ils découvrent leur patrimoine naturel et les richesses de leur pays. 

Et puis nous accueillons une fois par mois un professionnel en résidence : professeurs de cuisine d’écoles prestigieuses, chefs étoilés, professionnels récompensés internationalement . En juin, nous recevrons un champion du monde de boucherie et charcuterie ! Les jeunes sont vraiment heureux d’approcher ces professionnels qui viennent pour eux et s’occupent d’eux pendant une semaine.

 

Chef à Addo African Home

 

Au début du programme, le plus difficile est l’adaptation à une nouvelle alimentation car bien évidemment la junk food est interdite chez nous. Pas de chips, de soda, pas de friture, de sauces industrielles… Seulement  des légumes, du rooibos tea fait maison, des jus de fruit frais, et de la viande 1 jour sur 2. (pas facile pour les carnivores que sont les sud-africains !)

 

Combien ont été formés depuis le début ?

Environ 170 jeunes ont été formés depuis 2023. La plupart travaille toujours dans l’établissement pour lequel ils ont été formés : Mount Nelson, Cape Grace, Pullman, Lodges dans l’Eastern Cape. 120 commenceront au Club Med près de Durban à partir du 21 avril.

22 étudiants ont été envoyés en stage en France : dans les Club Med des Alpes, à Lyon, à Chamonix, à Nantes.

Lelethu travaille maintenant chez Ladurée au Cap comme pâtissière. Anda est responsable de l’accueil des clients au Mount Nelson.

 

Addo African Home

 

Appel aux formateurs volontaires

Vous cherchez donc des professionnels qui accepteraient de partager bénévolement leur savoir-faire  et leur expérience avec les élèves, sous forme de master-class dans les locaux du lodge. 

Quel type de professionnels cherchez-vous ?

Nos besoins sont énormes ! Je rêve de recevoir un(e) jardinier-maraîcher pendant quelques semaines; un(e) psychologue, car certains de nos étudiants ont vécu des moments très difficiles et auraient besoin d’un soutien psychologique ; des enseignants pour le yoga, la méditation, la gestion du stress qui sont aussi des thèmes que j’aimerais aborder ; tout comme la danse, la musique, le théâtre…

Tout ce qui peut développer l’intérêt et/ou révéler une passion. La gestion de l’argent et du salaire est aussi un thème important à aborder

 

Formation à Nukakama

 

Quel prochain rêve souhaitez-vous accomplir ?

Je rêve d’ouvrir d’autres écoles Nukakamma en Afrique du Sud ou en Afrique.

Partout où le besoin de formation pour un avenir meilleur peut combler le besoin de compétences.

 

Photos: Courtoisie Laurence DIAZ ARMAND

 

Informations et contacts : 

Tel: +27 62 196 6459

email : 

- Addo African Lodge : reservations@molololo.com

- Nukakamma: admin@nukakamma-tdc.com

Sites :  ADDO AFRICAN HOMENUKAKAMA

 

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