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Les 13 patientes du Dc Paul : Le courage de Bilquis

Le nouveau récit du Docteur Paul illustre de manière poignante le cheminement douloureux d’une femme vers l’autonomie et la liberté. Bilquis, confrontée aux règles patriarcales et religieuses du deuil, parvient à transformer sa douleur en énergie. Son parcours démontre que le courage, ce n’est pas seulement affronter l’adversité, mais aussi rebondir et prendre des décisions pour soi et ses enfants. Quant au Docteur Paul, elle démontre une fois de plus que soigner les yeux, c’est aussi s’occuper des cœurs.

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Un mariage arrangé, un mariage d'amour

 

« Quelle chance », c’est ce que pensa le Docteur Paul en voyant Bilquis et Noushad entrer dans son cabinet. La jeune femme était traitée depuis quelques mois pour une uvéite de l’œil gauche. Il y avait bien eu une diminution de l’inflammation, mais la cataracte s’y était installée et nécessitait une intervention rapide.

Le Docteur Paul était fascinée par l’extrême attention que le mari portait à sa femme. On aurait dit de jeunes mariés. Sans jamais quitter la main de l’autre, échangeant des regards complices et des sourires entendus, ils semblaient évoluer à l’intérieur d’un cocon, reléguant le monde extérieur au rang d’ombre pâle et digne de peu d’intérêt.

Le mariage eut lieu juste avant ses dix-sept ans. C’était une union arrangée par ses parents, musulmans et très conservateurs, qui, dès la fin de sa scolarité, la destinaient au prétendant le plus convenable possible. Ce fut Noushad. Il avait dix ans de plus que Bilquis. Les mariés tombèrent pourtant follement amoureux et menèrent une vie idyllique. Deux adorables enfants naquirent. C’est lors de sa dernière grossesse que le problème oculaire de Bilquis se déclara. Noushad, qui portait à sa femme une attention constante, ne supportait pas qu’elle puisse souffrir ou manquer de quoi que ce soit. Après s’être concerté, le couple opta pour une chirurgie. Ce fut un succès complet. Noushad, fou de joie à l’idée que sa précieuse Bilquis puisse de nouveau bien voir, veilla à respecter chacune des visites de contrôle. Bilquis plaisantait souvent à ce propos en disant : « Vous voyez, Docteur, même si j’oublie, Noushad se souviendra, quoi qu’il arrive de mes examens ! »

Moins de deux ans après l’opération, Bilquis manqua cependant un rendez-vous. Le Docteur Paul hésitait à lui envoyer un rappel lorsque son dossier arriva sur son bureau. Elle l’attendit, heureuse de revoir celle à laquelle elle s’était attachée.

 

Quand le veuvage devient une prison

Bilquis entra seule dans le cabinet. Elle était métamorphosée. La jeune femme aux joues rondes, trouées de jolies fossettes, au sourire léger, avait disparu. À sa place se tenait une caricature d’elle-même, avançant comme un automate. En voyant la stupeur du Docteur, elle éclata en sanglots, puis raconta, entre plusieurs accès de larmes, l’accident qui lui fit perdre son mari.

Un soir, malgré la douleur que ce dernier avait remarquée dans sa poitrine, ils étaient quand même allés au cinéma. Ils avaient pour habitude d’assister à la première séance d’un film dès le jour de sa sortie. « Premier jour, première séance », telle était la tradition qu’ils ne voulaient pas briser. À la moitié du film, la douleur de Noushad devint insupportable. Bilquis appela aussitôt son frère pour qu’il les conduise aux urgences. En chemin vers l’hôpital, Noushad perdit connaissance, lui tenant toujours la main. À leur arrivée à l’hôpital, il était déjà trop tard. Les médecins expliquèrent qu’en se présentant plus tôt, il aurait été possible de sauver Noushad. Bilquis s’estimait bien sûr coupable de n’avoir pu empêcher la mort de celui qui l’aimait plus que sa propre vie.

À l’époque, Bilquis habitait avec toute la famille de Noushad dans une grande maison. En tant qu’aîné et homme prospère, son mari y occupait une place prépondérante. Bilquis y vivait alors comme une reine.

Après sa mort, les choses changèrent radicalement. Bien que son mari l’ait protégée financièrement, Bilquis n’avait aucune expérience du monde extérieur. Peu à peu, elle comprit qu’elle et ses enfants avaient perdu leur statut et étaient considérés comme un fardeau pour sa belle famille.

Ses propres parents, malgré leur conservatisme, ne supportaient pas sa souffrance. Bravant la tradition qui voulait qu’une veuve reste dans la maison de son mari, ils la ramenèrent chez eux avec ses enfants. Tant que ses parents vivraient, elle y serait en sécurité.

Mais sa vie devint vite insupportable. Son père lui répétait : « Tu es veuve maintenant. Comporte-toi comme telle. Couvre-toi, sois pieuse. Dieu t’a punie pour tes péchés. » Bilquis pleurait toutes les nuits, se souvenant du bonheur perdu. Des propositions de mariage arrivèrent sans tarder, mais on lui demandait d’abandonner ses enfants. Elle refusa.

Son frère Nisham, sous le couvert de "protection",  devint de plus en plus possessif, surveillant chacun de ses gestes. Elle vivait comme en prison.

Un jour, ses enfants apprirent qu’un voyage familial à Singapour était organisé. Bilquis demanda timidement la permission de se joindre à eux, et son frère la gifla violemment. « Comment oses-tu ? Tu es veuve, ne l’oublie pas ! »

 

Être veuve et musulmane en Inde

Si l'Inde ne légifère pas sur le veuvage, la plupart des musulmans en Inde appliqueront les principes de la Shariat après le décès d'un(e) époux(se). En Islam, ces obligations concernent surtout la période de deuil (iddah). Ainsi, après le décès du mari, la veuve doit observer une période de quatre mois et dix jours pendant lesquels elle ne peut pas se remarier. Traditionnellement, elle devra rester à domicile et éviter les parures, bijoux, maquillage et vêtements voyants. Après cette période, elle peut se remarier, tel que l’autorise l’Islam en Inde.

Néanmoins, certaines coutumes, (comme dans le cas de Bilquis), peuvent restreindre les déplacements, imposer un code vestimentaire plus strict ou encore limiter les interactions sociales des veuves. Ces pratiques relèvent le plus souvent d’une tradition culturelle plutôt que d’une obligation religieuse stricte.

La violence du coup porté au visage de Bilquis raviva son inflammation oculaire. Elle avait "obtenu l’autorisation" de revoir le Docteur Paul. Celle-ci, indignée par la souffrance de sa patiente, décida de dépasser les limites de son exercice et déclara : « Pourquoi acceptes-tu cela ? Tu es financièrement indépendante. Défends-toi ! Pour toi, et pour tes enfants. »

Bilquis partit sans un mot et revint deux ans plus tard au cabinet. Elle était transformée. Convaincue par l’injonction du Docteur Paul, elle avait décidé de réagir. Elle clarifia sa situation financière, acheta un petit appartement et annonça à tout le monde qu’elle y emménagerait avec ses enfants. Malgré l’opposition de tous, elle affirma son droit à vivre comme elle l’entendait et prit seule le chemin d’un nouveau départ. Pour commencer, elle apprit à conduire.

Fière de ce qu’elle était devenue, elle déclara : « Je suis venue vous dire, Docteur Paul, que mes enfants et moi partons demain en voyage à Singapour. La dernière fois, je n’ai pas pu exaucer leurs souhaits. Mais maintenant, ce sera nous trois… Et nous allons en profiter ! Merci de m’avoir aidée à trouver le courage de vivre. »

Et du côté des veuves de religion hindoue ?

En Inde, une veuve hindoue n’est aujourd’hui soumise à aucune obligation légale spécifique liée à son veuvage. Les grandes réformes du droit hindou ont supprimé les anciennes discriminations juridiques. En 1856, elles obtinrent le droit de se remarier. En 1956, le pays a légiféré sur la question des successions. Toutefois, des normes sociales et pressions familiales persistent dans certaines régions, notamment en zones rurales, où des veuves peuvent encore subir marginalisation ou contrôle social. Des villes comme Vrindavan ou Varanasi ont historiquement accueilli des veuves abandonnées, bien que leur situation évolue progressivement.

En 2005, le film Water de la cinéaste indienne Deepa Mehta illustrait bien cette situation.

 

 

 

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