Mercredi 23 septembre 2020
Hong Kong
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Sexe et violence à Yau Ma Tei

Par Didier Pujol | Publié le 14/01/2020 à 14:00 | Mis à jour le 15/01/2020 à 10:31
Photo : Quand Yau Nat Tei était la plage de Victoria Harbour
Histoire Yau Ma Tei

Yau Ma Tei est connu des touristes pour son marché de nuit et ses restaurants de fruits de mer, offrant aux visiteurs un spectacle différent de la sage Victoria Island. Son histoire est encore plus colorée, liée à la nature de ce quartier populaire. 

Une ancienne plage 

Dans les années 1860, un poste de police, un marché et un casino légal sont implantés à Yau Ma Tei, une ligne de ferry spéciale le reliant à Victoria. La ligne de côte s’arrêtait alors au niveau de Shanghai Street, soit près de 900 mètres de la côte actuelle.

 

Histoire Yau Ma Tei

 

On se baigne alors à Yau Ma Tei, sa plage étant la plus grande de Victoria Harbour. La place devant le temple de Tin Hau, donne alors sur la mer. Près du temple, des cartomanciens y donnent déjà des consultations, partageant aujourd'hui la scène avec des karaokés en plein air. Vers 1880, le quartier se développe sur la première réclamation. La prostitution s’y installe, version continentale de Shek Tong Tsui, avec ses maisons "deux-quatre", 2,4 Tael étant le prix de la nuitée dans les meilleures maisons.

Les filles d'eau salée

Les professionnelles sont d'abord des "Tan-ka", ou "boat-people", ostracisées par les Chinois du continent et qui les surnomment "filles d'eau salée" (ham shui mui) du fait de leurs relations avec les marins. En 1925 on assiste pourtant à Yau Ma Tei à la première grève de prostituées de la colonie, celles-ci s’élevant contre la rapacité des tenancières d’origine cantonnaise qui veulent augmenter leur quote-part. Près de 1000 femmes occuperont le restaurant Tai Koon, avec l'appui de leurs clients et obtiendront finalement gain de cause devant le tribunal. La prostitution continuera de se développer à Yau Ma Tei, avec dans les années 1960 une forte emprise des triades favorisée par la corruption. Dans les parloirs des saunas Mongkok et de Yau Ma Tei, on peut dès lors choisir la nationalité des hôtesses, les plus chères étant les Russes, les chinoises figurant en bas. Cette situation m’a étonné, venant de Shanghai où les comtesses Russes déchues constituaient les catégories les plus basses de la prostitution jusque dans les années 1950, les Chinoises étant elles, paradoxalement, en haut de la liste!

 

Histoire Yau Ma Tei

 

Dans ses mémoires, qui se déroulent en partie à Yau Ma Tei (sa famille séjourne au Four Seas Hotel remplacé depuis par le Metropole Kowloon sur Waterloo Road), Martin Booth raconte y avoir fait la rencontre d'un personnage, surnommé par les Chinois la “Reine de Kowloon”. Cette immigrée Russe Blanche a fuit la révolution bolchevik, son mari mort dans les combats, elle trouvant refuge à Shanghai, comme de nombreux anciens citoyens du Tsar. Elle y sera à ses heures, professeur de piano ou courtisane, même devenant un temps la maîtresse d’un gangster chinois. Lorsque les Japonais envahissent la ville, elle se retrouve à Hong Kong, sans resources. Lorsque le héros du livre la rencontre, elle est vêtue de haillons, harangue les passants. Elle demande alors à sa mère deux-cent dollars et lui remet un petit paquet emballé dans du papier rose qui s’avère contenir un diamant, vestige probable de son ancienne fortune. C’est ainsi que cette ancienne beauté finira ses jours, échangeant des bijoux de style russe auprès des prêteurs sur gages de Yau Ma Tei. Ce manège attirera la convoitise des cambrioleurs qui pourtant ne trouveront jamais son trésor! 

 

Triad story

En 1922, un nouveau poste de police, de style néoclassique, est construit à l’angle de la rue de Canton et Public Square Street. C’est entre autres dans ce poste de police que se déroule l’action de nombreux films de gangsters hongkongais. Parmi les figures les plus illustres des années 1960s et début 1970s un nom revient souvent Lui Lok ou Lee Rock (1920-2010), incarné à nombreuses reprises par Andy Lau. Cet ancien tireur de pousse-pousse entre dans la police en 1940 et atteint le grade de sergent. Il sera nommé à Yau Ma Tei en 1958 et étend rapidement son influence sur tout Hong Kong en recevant des pots de vin ou “tea-money” des triades pour protéger leurs activités illicites. Il est en 1956 à l’origine de la chute de K14, l’une des principales organisations du crime de Hong Kong, coup monté pour assurer son emprise ou règlement de compte? "500$HK Million sergeant”, ainsi surnommé en référence aux sommes collectées, finira sa vie à l’étranger, sans que l’on puisse mettre la main sur son pactole.

 

Histoire Yau Ma Tei

 

Les triades continuent de pratiquer le racket des commerçants, gérer la prostitution, les paris clandestins et le traffic de drogue. Un coup d’arrêt leur est porté en 1974 par la création de la brigade anti-corruption ICAC. Le recours à la vidéo surveillance permet aussi de faire baisser la criminalité. Récemment, plusieurs coups de filets ont conduit à des arrestations spectaculaires, la plupart du temps grâce à l'infiltration par des membres de la police, comme en février 2014 où 46 membres des triades sont arrêtés à Yau Ma Tei. Il y a deux ans pourtant, le marché des fruits de Yau Ma Tei, bijou architectural datant de 1913 avec ses frontons de type hollandais, fut le théâtre d’une attaque au couteau liée au règlement de comptes entre parrains des triades, l’un d’entre eux étant Kwok Wing-hung ou “Shanghai Boy”.

 

Histoire Yau Ma Tei

 

Le marché a abrité dans les années 1970, trafics de cocaïne et jeux clandestins. Les marchandises étant manipulées à l’aide de crochets, de nombreuses bagarres ont impliqué cette arme, bien connue des amateurs de films de kungfu. Cet héritage mouvementé est quoi qu’il en soit aujourd'hui menacé, sur le modèle de Kowloon City, la ville chinoise mythique rasée pour en éradiquer les trafics. On parle en effet de déménager le marché, pour faire un meilleur usage du sol, sacrifiant au passage les arcades centenaires. A suivre.

 

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Didier Pujol

Didier Pujol

Passionné de culture chinoise et présent en Chine depuis 2011, Didier a publié de nombreux articles sur la Chine avant de reprendre la direction de l'édition Hong Kong comme directeur et rédacteur en chef.
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