De passage à Hong Kong pour présenter son quatrième long-métrage en tant que réalisateur, La Bonne Étoile, dans le cadre du Hong Kong Jewish Film Festival, organisé du 7 au 15 novembre 2026, Pascal Elbé nous a accordé un entretien. Avec Benoît Poelvoorde en tête d’affiche, le cinéaste signe une tragicomédie audacieuse sur la France de 1940, les préjugés et le courage ordinaire. Entre humour et émotion, il revient sur la genèse de son film, sa collaboration avec l’acteur belge et la nécessité de transmettre l’Histoire sans jamais renoncer au rire.


En 1940, Jean Chevalin, un déserteur interprété par Benoît Poelvoorde, tente de sauver sa famille de la misère. Persuadé que les Juifs bénéficient de certains privilèges, il décide de se faire passer pour l’un d’eux afin de rejoindre la zone libre. Une idée aussi absurde que dangereuse, qui va l’entraîner dans une aventure où ses certitudes voleront progressivement en éclats.
Avec La Bonne Étoile, Pascal Elbé choisit le registre de la fable pour aborder l’une des périodes les plus sombres de l’histoire de France. Un parti pris qui évoque aussi bien le cinéma populaire de Bourvil que les grandes comédies italiennes ou La Vie est belle de Roberto Benigni.
Les clichés ont la peau dure
D’où vous est venue l’idée de ce film, qui aborde un sujet aussi grave à travers une histoire complètement décalée ?
Je crois que les idées naissent souvent d’une inquiétude sur l’époque dans laquelle on vit. Je constatais qu’il existait encore énormément de clichés, notamment sur les Juifs, et que ces clichés faisaient aujourd’hui beaucoup de mal.
Un jour, j’ai entendu parler d’une famille qui avait tout perdu dans un incendie. Quelqu’un a dit qu’ils allaient forcément s’en sortir parce qu’ils étaient juifs. Je me suis demandé comment on pouvait encore tenir de tels propos.
J’ai donc imaginé une fable qui prendrait ces préjugés au pied de la lettre. Quoi de plus absurde qu’un homme qui décide de se faire passer pour juif en 1940 parce qu’il pense qu’il sera mieux traité ? Au début, certains m’ont dit que j’étais fou !
J’avais aussi envie de faire un film d’époque. La Seconde Guerre mondiale est un formidable laboratoire de l’humain. Je voulais utiliser cette période comme un miroir grossissant de notre société actuelle. Parce que, finalement, ce film parle totalement d’aujourd’hui.
Benoît Poelvoorde, c’est un peu notre Bourvil
Pourquoi avoir choisi Benoît Poelvoorde pour incarner Jean Chevalin, ce personnage à la fois lâche, maladroit et profondément humain ?
Je ne connaissais pas Benoît personnellement. Mais je cherchais un acteur capable d’incarner cette France populaire, avec ses failles, ses contradictions et son humanité.
Quand j’étais jeune, j’adorais La Traversée de Paris, les films avec Bourvil. Pour moi, Benoît est un peu notre Bourvil d’aujourd’hui. Il possède cette fragilité qui fait qu’on peut s’attacher à lui, même lorsqu’il joue un personnage peu glorieux.
Je voulais un homme ordinaire, un peu ringard, qui puisse soudain se révéler. On ne construit pas un héros avec quelqu’un qui a déjà tout compris. Il faut des faiblesses, des failles, pour qu’il puisse évoluer.
Chevalin, quelque part, c’est un peu nous tous. Nous avons tous nos zones grises. Et chacun peut, un jour, devenir acteur de l’Histoire plutôt que simple spectateur.
Je lui donnais deux phrases et il pouvait jouer toute la scène
Comment s’est passée votre collaboration avec Benoît Poelvoorde sur le tournage ? Comment dirige-t-on un acteur avec une personnalité aussi singulière ?
Benoît est quelqu’un d’assez particulier, de fragile parfois. Je ne voulais surtout pas le surcharger d’indications. Je n’aime pas psychologiser les personnages pendant des heures. Je préfère partir d’une situation concrète.
Par exemple, dans la scène où Chevalin va chez un faussaire, je lui ai simplement dit : « Imagine que tu viens de la campagne et que tu vas voir un avocat ou un notaire. Tu es dans tes petits souliers. »
Je connais ce sentiment. Quand je suis arrivé de province à Paris, je me demandais toujours si j’étais à ma place, si j’étais légitime.
À partir de cette indication, Benoît pouvait jouer toute la scène. Quand son personnage demande s’il pourrait être avocat et qu’on lui répond que non, on raconte soudain quelque chose de la lutte des classes.
C’est comme cela que je le dirigeais : une ou deux phrases pour résumer l’enjeu, et ensuite je le laissais jouer.
On peut tous devenir acteurs de l’Histoire
Quel message aimeriez-vous que le public retienne de La Bonne Étoile ?
Je n’ai surtout pas envie de donner des leçons. Je déteste le cinéma qui cherche à imposer un message. Quand on me dit qu’un film est « important » ou « nécessaire », j’ai déjà envie de partir ! Un film doit avant tout divertir, même s’il peut aussi faire réfléchir.
Ce qui m’intéresse avec Chevalin, c’est qu’il entre par la petite porte dans la grande Histoire. Au départ, il répète des préjugés sans même comprendre ce qu’ils signifient. Puis, à travers ses rencontres, il découvre autre chose et devient peut-être un peu plus humain.
Je crois que nous avons tous cette possibilité d’accomplir un acte héroïque à un moment de notre vie.
Il y a aussi la transmission. Quand je présente le film à des scolaires, je suis frappé par leurs silences. Après certaines projections, personne ne parle pendant une minute. C’est bouleversant.
Les jeunes ne comprennent pas toujours tout le contexte historique, mais ils comprennent l’injustice, la peur, la séparation d’une famille. La grande Histoire est dans les livres, mais ce sont les histoires humaines qui touchent les gens.
Il ne faut jamais considérer cette histoire comme du noir et blanc
La Bonne Étoile se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale, mais vous dites qu’il parle avant tout d’aujourd’hui. Comment cette période résonne-t-elle avec les tensions actuelles ?
Ce film parle totalement d’aujourd’hui. Les clichés, les préjugés, notre regard sur l’autre, tout cela reste extrêmement actuel.
Je suis passionné par l’histoire de France, notamment par cette période. J’ai beaucoup appris sur la Résistance, sur ces hommes et ces femmes qui ont eu le courage de s’engager. Leurs histoires continuent de me bouleverser.
Il est hors de question de considérer que cette histoire appartient simplement au passé, que c’est une histoire en noir et blanc et qu’il faudrait maintenant parler d’autre chose.
Je trouve que nous avons parfois tendance à rejeter notre héritage, à oublier ce que les générations précédentes ont accompli. Pourtant, nous avons une histoire extraordinaire.
J’adore Romain Gary, Joseph Kessel. Je rêverais de faire un film sur Jean Mermoz. Quand on lit le livre que Kessel lui a consacré, c’est aussi passionnant qu’une série !
Il faut connaître cette histoire, la transmettre, ne jamais l’effacer. Derrière les grands événements historiques, il y a des individus, des choix, des destins humains. Et ces questions restent universelles.
L’humour, c’est ce qui nous différencie de la barbarie
Vous avez choisi de traiter des situations extrêmement dramatiques avec beaucoup d’humour. Pourquoi le rire permet-il, selon vous, de mieux faire passer certains messages ?
Parce que l’humour, c’est l’intelligence, c’est l’esprit. C’est ce qui nous rapproche de l’humanité. L’humour juif, notamment, c’est une façon de ne pas pleurer, de ne pas tomber.
Je trouve qu’il n’y a rien de plus beau et de plus noble que de faire rire. On peut aborder des sujets très graves avec ce petit pas de côté qui permet au spectateur de respirer.
Si je raconte cette histoire uniquement sur un mode dramatique, j’ai peur que le spectateur étouffe. Alors que si je le fais rire, il va peut-être me suivre plus longtemps, et je pourrai l’emmener vers des émotions plus fortes.
C’est pour cela que j’ai construit le film comme une fable, avec ce petit cochon qui revient comme un fil rouge. Je suis aussi très inspiré par La Vie est belle de Roberto Benigni. Il suggère l’horreur plutôt que de tout montrer, et c’est bouleversant.
J’ai rencontré des personnes qui avaient connu les camps et qui avaient encore cette petite malice dans le regard. Je pense notamment à Marceline Loridan-Ivens, qui avait connu Auschwitz et Birkenau. Elle était encore capable d’être drôle.
Je trouve cela extraordinaire. Malgré tout ce qu’on leur avait fait subir, on n’avait pas réussi à leur enlever cette part d’humanité.
Au plus profond de la détresse, des hommes et des femmes ont encore été capables de rire. Quel courage ! Pour moi, c’est ce qui nous différencie de la barbarie.
Tant qu’on arrive à rire de sa condition, c’est qu’il nous reste encore de l’humanité.















