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À Kaiping, les tours qui racontent l'histoire de la diaspora chinoise

À quelques heures de Hong Kong, dans la campagne du Guangdong, se dressent d'étranges tours de pierre, de brique et de béton. Classés à l'UNESCO depuis 2007, les diaolou de Kaiping racontent une histoire qui dépasse celle de l'architecture : celle d'une région d'émigration, de fortunes bâties à l'étranger et de villages d'origine transformés par ceux qui étaient partis.

tour de kaipingtour de kaiping
Écrit par Soizic Fevre
Publié le 15 octobre 2026

Il faut quitter les gratte-ciel de Shenzhen et de Guangzhou, les grands axes routiers et le delta de la rivière des Perles pour découvrir une autre image du Guangdong. À Kaiping, les rizières et les villages traditionnels sont ponctués de silhouettes surprenantes : des tours de plusieurs étages, aux façades tantôt austères, tantôt extravagantes, couronnées de balcons, de corniches, de coupoles ou de pavillons. Ce sont les diaolou.

À première vue, ils sont difficiles à classer. Chinois ? Occidentaux ? Résidentiels ? Militaires ? Un peu tout cela à la fois, et c'est ce qui fait leur singularité.

 

Des forteresses au milieu des rizières

Dès l'époque des Ming, les habitants de la région construisaient des ouvrages pour se protéger du banditisme. Mais les diaolou que l'on voit aujourd'hui datent surtout de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Leur fonction première était la sécurité : dans une campagne où les villages étaient vulnérables, une tour permettait de surveiller les environs et, en cas de danger, de se réfugier derrière des murs épais.

L'UNESCO distingue trois catégories : les tours communautaires, bâties par plusieurs familles et utilisées comme refuges temporaires ; les tours résidentielles, à la fois habitation et forteresse ; et les tours de guet. Mais à mesure qu'elles se multiplient, leur rôle défensif n'explique plus leur apparence. Certaines deviennent de véritables démonstrations de richesse, et cette richesse vient de loin.

une des tours de Kaiping

 

Quand Kaiping regarde vers le monde

Au XIXe siècle, la misère économique, les conflits et la pression démographique poussent de nombreux habitants à quitter la région. Beaucoup partent d'abord pour Hong Kong ou Macao, avant de poursuivre vers l'Amérique du Nord, l'Australie ou d'autres régions d'Asie. Certains travaillent dans les mines. D'autres rejoignent les chantiers ferroviaires nord-américains : des travailleurs chinois, souvent originaires du sud du Guangdong, ont compté parmi les bâtisseurs du chemin de fer transcontinental aux États-Unis.

Pour qui vit à Hong Kong, cette histoire est proche : la ville n'est pas seulement voisine de Kaiping, elle a servi de point de passage à de nombreux émigrants.

Partir ne signifiait pas rompre. L'argent envoyé depuis l'étranger transforme les villages : des maisons sont construites ou agrandies, et certains émigrés, de retour ou désireux de laisser une trace, font édifier des tours imposantes. Ces bâtiments sont à la fois des habitations, des refuges et des symboles de réussite.

 

Quand l'Occident s'invite dans les villages

Les hommes partis travailler à l'étranger ne rapportent pas que de l'argent, mais aussi des références architecturales. Les constructeurs s'inspirent de ce qui a été découvert en Amérique du Nord et ailleurs, tout en gardant les principes de l'architecture chinoise. Le résultat est parfois déroutant : une structure de tour chinoise peut s'orner de balustrades occidentales, de colonnes, d'arcs ou de motifs venus d'Europe.

L'UNESCO parle d'une fusion particulièrement audacieuse des styles chinois et occidentaux. Pierre, brique et pisé côtoient le béton, et certains matériaux importés transitent par Hong Kong et Macao. Les diaolou sont des bâtiments « mondialisés » avant l'heure, où circulent personnes, capitaux, techniques et idées.

tour de kaiping

 

Une richesse qui attire les convoitises

Les diaolou permettaient aux familles de montrer leur réussite. Mais l'afflux de fortunes dans certains villages attirait aussi les convoitises. Les archives étudiées dans le dossier de l'UNESCO font état de nombreux raids, vols et enlèvements : entre 1912 et 1930, 71 incidents furent recensés. Les maisons nouvellement construites devaient donc rester des forteresses.

Le paradoxe est frappant : l'émigration apporte de la richesse aux villages, et cette richesse renforce le besoin de protection. Les diaolou reflètent à la fois l'ouverture sur le monde et l'insécurité locale.

 

Un paysage culturel, pas seulement des monuments

Les tours ne sont pas considérées isolément. Elles font partie d'un ensemble de villages traditionnels, de maisons plus modestes, de chemins, de cours d'eau et de terres agricoles, dont elles forment souvent le point culminant.

L'inscription de 2007 porte sur quatre ensembles et vingt diaolou parmi les plus représentatifs. L'UNESCO souligne leur valeur de témoignage des échanges entre la Chine et l'Occident, ainsi que le rôle joué par les émigrés de Kaiping dans plusieurs régions du monde. Le classement ne célèbre donc pas seulement de belles constructions anciennes : il reconnaît un paysage façonné par les migrations.

 

Aujourd'hui : des tours silencieuses

Certaines tours sont parfaitement conservées, tandis que les villages alentour ont changé. Une partie des anciennes maisons est moins habitée qu'autrefois

Derrière chaque façade se lit une trajectoire : une famille qui quitte le Guangdong, un homme qui embarque pour Hong Kong, des années de travail à l'étranger, des économies envoyées au pays, puis une maison ou une tour dans le village natal. Ces parcours individuels sont devenus, avec le temps, une histoire collective.

À l'heure où les migrations internationales concernent des millions de personnes, ces tours rappellent que les mouvements de population et les échanges culturels n'ont rien de nouveau.

 

Pratique : y aller depuis Hong Kong

Un train à grande vitesse part chaque matin de la gare de West Kowloon (10 h 18) et rejoint Kaiping Sud en environ 2 h 15, le retour étant prévu en fin d'après-midi (17 h 45).

Comme les sites ferment vers 17 h, mieux vaut passer une nuit sur place pour visiter sans courir. Évitez les jours fériés et arrivez tôt en semaine pour profiter des villages au calme.

 

 

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