

Jacques Gravereau, professeur à HEC Paris, est également directeur de « l'HEC Eurasia Institute », un think tank qui s'est donné pour mission d'accompagner les entreprises européennes dans leur implantation en Asie. De passage à Hong Kong la semaine dernière, il a été invité le lundi 16 avril par la Chambre française de commerce et d'industrie pour répondre à la question « Quel modèle pour l'économie chinoise ? »
Jacques Gravereau, professeur à HEC Paris et directeur de "l'HEC Eurasia Institute"
D'après Jacques Gravereau, une chose est certaine, les « trente glorieuses » de la Chine, caractérisées par un PIB par habitant qui est passé au cours des trente dernières années de 280 US$ à plus de 5000 US$, sont derrière nous. La croissance chinoise est en quête d'un nouvel élan, après un ralentissement de près de deux points à 8,1% au premier trimestre 2012, contre 9,7% au premier trimestre 2011. Le nouveau gouvernement, mené par Xi Jinping qui prendra le pouvoir en novembre 2012, fera donc face à un enjeu majeur : celui de repenser le modèle de croissance chinois.
Deux modèles concurrents
Deux écoles de pensées semblent émerger, bien synthétisées par les « théories du gâteau », formulées par les chefs du Parti Communiste Chinois en juillet 2011. Pour Wang Yang, le secrétaire du Comité du parti communiste de la province de Guangdong, la priorité est de construire le gâteau le plus gros possible (de générer une croissance élevée) et non de le partager. Au contraire, Bo Xilai, l'ex chef du parti communiste de la municipalité de Chongqing, avait insisté sur l'importance d'une redistribution équitable des parts du gâteau. Paradoxalement, ce mouvement vient se poser la question de classer ou non la Chine contemporaine sous l'étiquette « communiste ». En prônant un retour aux valeurs communistes de Mao, le modèle de Chongquing critique le Chine devenue capitaliste, qui ne se préoccupe plus des problématiques sociales qui étaient autrefois au c?ur de ses valeurs.
Les moteurs de la croissance
Jacques Gravereau rappelle que malgré une croissance élevée, les moteurs sous-jacents de l'économie sont gravement déséquilibrés. La part de l'investissement, de loin la première composante de la croissance, n'a pas été réduite par les crises économiques occidentales de 2009 et de 2010 et a même augmenté de 71% du PIB en 2010 à 75% en 2011. Cependant, il ne s'agit pas d'un investissement sain, permettant l'enrichissement de la classe moyenne, mais un bon tiers de ces investissements ont pour unique effet de nourrir la spéculation sur l'immobilier, financée par l'endettement des collectivités locales. D'après les annonces officielles, cet endettement représenterait 27% du PIB, mais des estimations plus réalistes l'évaluent au double. Une économie menée par l'investissement peut se maintenir pendant quelques années mais souffrira à long terme d'un effondrement violent. Cela s'est illustré au Brésil dans les années 80 ou au Japon dans les années 2000.
Le deuxième facteur de croissance est l'exportation, actuellement érodé par la crise des économies occidentales et l'augmentation du coût de la main d'?uvre locale. En effet, si l'inflation officielle est à 5,5% en 2011, elle est de 60% sur les légumes, la viande de porc et les logements, ce qui rogne considérablement le pouvoir d'achat des populations sur les biens de première nécessité. Les travailleurs exercent donc une pression importante sur les salaires, qui progressent déjà en moyenne de 20% chaque année. Les grèves se multiplient. Le secteur de l'industrie connaît également des difficultés à cause de la pénurie de main d'?uvre qui limite la production et donc les exportations potentielles. Pour y remédier, les entreprises tentent de s'installer à l'intérieur des terres pour attirer les habitants qui ne désirent pas émigrer dans les grandes villes. Le problème n'est donc pas uniquement l'augmentation des salaires mais le manque de travailleurs.
La consommation intérieure, qui comme l'a maintenant parfaitement compris le gouvernement, devrait servir de relais, a été le facteur faible au cours des vingt dernières années. La part de la consommation dans le PIB stagne autour de 40% (contre 70% aux Etats-Unis en période de récession). Les ménages épargnent face au manque de sécurité sociale et à l'inflation rampante.
Le contrat social chinois
Le contrat social établi par le gouvernement chinois il y a 30 ans peut se résumer en deux mots : « argent et silence ». Tant que la population ne remet pas en cause le modèle politique, elle peut continuer à s'enrichir. Mais actuellement, les pensées se libéralisent et les Chinois commencent à dénoncer les effets néfastes du modèle « investissements / exportations » via des plateformes de micro blogging telles que Sina Weibo. La société chinoise a évolué de manière spectaculaire depuis l'établissement de ce contrat social. Certes les chiffres des trente dernières années ont été impressionnants avec une croissance aux alentours de 10% et un PIB qui a doublé tous les 6,5 ans mais maintenant la Chine souffre des conséquences de sa croissance effrénée.
Le premier fléau du modèle : des inégalités qui s'accroissent. Les autorités chinoises n'osent plus dévoiler le coefficient de Gini, qui mesure le degré d'inégalité de distribution des revenus, reflétant maintenant la fracture sociale béante. Il est compris entre 0 et 1; 0 représentant l'égalité parfaite et 1 l'inégalité totale. Il y a cinq ans, il était de 0,25 en Chine. Actuellement, il est estimé au double : autour de 0,5 et équivalent aux pays de l'Amérique latine. Les 15% les plus riches gagneraient en moyenne 73 000 US$ par ménage, quatre fois les chiffres officiels. L'effet secondaire du contrat social « argent et silence » est que les plus riches bénéficient du silence des officiels pour gagner de l'argent illégalement. L'argent caché (non déclaré) représente le double des revenus totaux annoncés.
Par ailleurs le système social chinois est défaillant. Même à Shanghai, la plus grande peur des habitants est de tomber malade. Pourtant la Chine est actuellement dans une situation démographique optimale. Le ratio de dépendance démographique (le rapport du nombre d'individus dépendant des autres pour leur vie quotidienne) est au plus bas et il le restera entre 2010 et 2015. Après 2015, la situation va se détériorer à cause de la politique de l'enfant unique. La Chine possède donc une fenêtre de tir pour mettre en place des réformes sociales qu'elle ne doit pas laisser passer.
La grande faiblesse de la politique économique chinoise est sa propension à préférer la quantité à la qualité. L'indicateur absolu de la Chine est la croissance du PIB, quelques soient les voies pour y arriver. Mais il ne faut pas se laisser leurrer par les chiffres impressionnants de l'économie chinoise? L'investissement est de moins en moins productif. Pour obtenir l'équivalent d'un yuan de production, il faut désormais en investir six. La croissance chinoise va également de pair avec un degré de pollution élevé et des transports saturés. Un exemple emblématique est celui du TGV chinois. Le gouvernement s'est hâté de mettre en place système ferroviaire le plus vaste du monde en dépensant à tort et à travers et en ayant recours à des matières premières de mauvaise qualité. Résultat, en juillet 2011, quarante personnes ont trouvé la mort sur une ligne reliant Pékin à Shanghai.
C'est dans ce contexte difficile que le nouveau gouvernement prendra le pouvoir en novembre prochain. L'équipe de Xi Jinping, le futur secrétaire général du Parti et de Li Keqiang, le nouveau premier ministre, sera-t-elle capable de jongler avec les données bouleversées de l'équation du modèle chinois ? Les taux de croissances qui s'essoufflent ne réussissent plus à masquer les problèmes sous-jacents de l'économie, il s'agit maintenant de les régler frontalement.
Clara Leonard (www.lepetitjournal.com/hongkong.html) mercredi 25 avril 2012
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