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PHILIPPE DE CHAUVERON - "La France est un pays schizophrène"

Écrit par Lepetitjournal Hong Kong
Publié le 1 janvier 1970, mis à jour le 9 février 2018

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Trois semaines après sa sortie, Qu’est-ce-qu’on a fait au Bon Dieu ? est toujours sur les écrans hongkongais. Preuve que la question des origines et de la mixité ethnique parle aussi aux locaux. En novembre, à l’occasion du French Film Festival, nous avions rencontré son réalisateur Philippe de Chauveron (Les Parasites, L'Elève Ducobu...). Alors que l’attentat de Charlie hebdo impose à la France de réfléchir à son modèle d’intégration et au vivre ensemble, l’optimisme lucide du cinéaste prend soudain une nouvelle résonance.

Vous êtes un habitué des succès comiques mais là avec votre dernier film on est au-delà du succès commercial…

Ça nous a tous dépassé. On voyait bien qu’il y avait un vrai buzz sur le film parce qu’on avait lancé des invitations, fait des projections test mais on n’imaginait pas de faire des scores pareils. La vraie surprise pour moi a été le succès à l’étranger. On est à plus de 12 millions d’entrées en France et 6 millions en dehors. C’est énorme car les comédies françaises s’exportent mal.

Justement, comment vous est venue l’idée du film ? Le phénomène du mariage mixte vous touche-t-il personnellement ?

Il y a en effet une petite part autobiographique dans le film même si tout est évidemment « fictionné ». Il faut savoir qu’en France, 1 mariage sur 4 est un mariage mixte. Ma famille fait donc partie des statistiques même si chez nous, c’est plutôt 2 sur 5.

Grâce au film, on a en effet appris que la France était le champion européen du mariage mixte.

La France est un pays schizophrène où il y a beaucoup de racisme et de tensions entre les communautés mais aussi beaucoup d’ouverture. C’est à la fois son charme et la raison pour laquelle beaucoup de gens s’en vont. Mais la comédie sert aussi à ça, à parler du réel, à aborder des sujets graves. Et le meilleur moyen de parler du racisme est sans nul doute de faire rire, plutôt que d’essayer d’inculquer un quelconque message. Quand les gens vont au cinéma, ils ne veulent pas aller à l’école.

Récemment, plusieurs films français ont abordé la question des préjugés communautaires. Il y a eu Intouchables, la Cage dorée. Pensez-vous que la France soit enfin prête à regarder autrement son immigration ?

Certainement et je pense aussi qu’inconsciemment les artistes ont peur de la montée du Front National. Ca reste inconscient mais c’est très angoissant.

Sans être naïfs, tous ces films font d’ailleurs un constat plutôt positif de la société française et de sa mixité…

Je le pense aussi. Par rapport à ses voisins comme l’Allemagne ou l’Espagne, la France est un pays qui compte finalement pas mal de vedettes issues de l’immigration. C’est d’ailleurs aussi ce qui m’a inspiré. Il y a maintenant en France beaucoup d’acteurs noirs ou d’origine arabe. On a envie de travailler avec eux, de leur écrire des rôles. Mais tout ça est aussi inconscient. Je ne me suis pas dit que j’allais faire un film sur le racisme. Un sujet, ça vient comme ça. L’idée m’est venue, ça m’a fait rire mais c‘est vrai que le mariage mixte est aussi un moyen intéressant de parler de la France d’aujourd’hui.

On est loin des visions déclinistes et du France bashing…

Vous allez en effet en Italie ou en Espagne, la situation des immigrés est cent fois pire qu’en France : ils sont vraiment rejetés.

Pour autant chacun en prend pour son grade car vous montrez qu’aucune communauté n’est exempte de préjugés sur l’autre. Une des raisons du succès de votre film n’est-elle pas tout simplement pas que ces moqueries distribuées équitablement font du bien?

On a en effet envie d’entendre un message positif mais on a aussi envie d’entendre autre chose. En France, c’est devenu assez insupportable, la moindre plaisanterie a pris des proportions épouvantables. Natacha Polony a fait une blague sur les Roms et Léonarda (l'adolescente expulsée de France vers le Kosovo) à l’occasion de la fashion week à Paris. C’était juste une vanne, qui était drôle en plus, et on lui est tombé dessus mais beaucoup de gens ont aussi réagi en disant « laissez-nous rire de ça aussi.», « si on ne peut plus se moquer de rien, où va-t-on ? » Je pense donc que c’est le message positif du film qui a plu évidemment, mais on n’a aussi épargné personne. On a fait des vannes un peu limite dans le film et ça, les gens, ça leur a fait du bien.

Vous ne portez pas non plus de jugement péremptoire sur ce couple de catholiques provinciaux, les personnages centraux du film interprétés par Christian Clavier et Chantal Lauby, qui éprouvent des difficultés à accepter leurs gendres.

Ce couple est dans la souffrance et les personnages qui souffrent sont souvent attachants. Ils ont un côté ridicule mais sympathique aussi. Je ne voulais surtout pas faire de Christian Clavier un gros faf ou un lepéniste. Il aime ses filles, il est un peu dur avec ses gendres parce qu’ils le fatiguent mais il n’a rien contre eux. Il y en aurait eu qu’un à la limite, ce serait mieux passé mais les quatre d’un coup, c’est un peu trop pour lui (rires).

Il faut dire aussi que pour cette génération, cette France d’avant, c’est un peu l’inconnu. A l’école, ils n’étaient que des blancs. Ils n’ont pas eu affaire à ce que ma génération a commencé à découvrir et à ce que la nouvelle a complètement intégré. En plus, ils ont une image des Arabes et de Noirs à travers ce qu’ils voient dans les médias …

Mais cette France dont vous parlez découvre aussi dans la scène de la Marseillaise que les enfants d’immigrés aiment leur pays, revendiquent leur appartenance à la France.

C’est le grand débat. Les enfants d’immigrés souffrent qu’on ne les reconnaisse pas comme des Français et de l’autre côté les Français souffrent qu’on les prenne pour des racistes. Puisqu’on a beaucoup parlé en France des joueurs de foot qui ne chantaient pas la Marseillaise, ça m’amusait de faire une scène très drôle pour parler d’un sujet très sérieux : l’identité française, l’intégration…

C’est une scène aussi très émouvante.

Oui, car on voit l’émotion des chanteurs. Mais on a rajouté un petit truc en plus. Comme c’est une génération qui a beaucoup regardé la télé, les trois beaux-frères mettent la main sur le cœur comme les Américains. Ce n’est pas une erreur comme on me l’a reproché, ça montre tout simplement que malgré leur fierté et leur bonne volonté ces trois garçons ne sont pas non plus très au point. (rires)

Puisque vous évoquez les critiques, quel accueil ont réservé au film les différentes communautés ?

Un très bon accueil. Même les religieux ont aimé le film parce qu’ils ont vu qu’on se moquait de tout le monde et que c’était bienveillant. Les gens aiment bien qu’on se moque d’eux du moment que c’est fait sans racisme et sans haine.

Propos recueillis par Florence Morin (www.lepetitjournal.com/hongkong) lundi 26 janvier 2015

Crédits photos Florence Morin

The Grand Cinema : www.thegrandcinema.com.hk
Broadway Circuit : www.cinema.com.hk

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Publié le 25 janvier 2015, mis à jour le 9 février 2018

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