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Les femmes dans la guerre du Vietnam : entre héroïsme, violence et mémoire

Combattantes, infirmières, espionnes ou volontaires chargées de réparer les routes sous les bombardements, les femmes vietnamiennes ont joué un rôle déterminant pendant la guerre du Vietnam. Pourtant, leur contribution a longtemps été invisibilisée. Le Vietnam rend aujourd’hui hommage à leur courage, leur histoire reste méconnue.

Les femmes dans la guerre du Vietnam : entre héroïsme, violence et mémoireLes femmes dans la guerre du Vietnam : entre héroïsme, violence et mémoire
Écrit par Romy Chevillard
Publié le 8 août 2026

Un oubli des femmes dans les récits historiques 

Quand on pense à la guerre du Vietnam, ce sont toujours les mêmes images qui viennent en tête : des soldats américains dans la jungle, des hélicoptères militaires ou la chute de Saïgon le 30 avril 1975. Les récits historiques, les films et la culture populaire ont longtemps réduit ce conflit à ses seuls affrontements militaires, occultant le rôle joué par les femmes.

Pourtant, cette guerre ne s'est pas jouée uniquement sur le front. Des centaines de milliers de Vietnamiennes sont devenues centrales dans l'effort de guerre. Elles ont pris les armes, transporté des munitions, soigné les blessés, assuré les ravitaillements et collecté des renseignements. Et en l'absence des hommes mobilisés, c'est aussi sur leurs épaules que reposaient la survie des familles et le travail de la terre.

Pendant longtemps, la mémoire occidentale a ignoré leur contribution. Il a fallu attendre les années 1990 et l'ouverture progressive des archives vietnamiennes pour que leur histoire soit connue. 

Quand les femmes deviennent indispensables à l’effort de guerre 

La guerre du Vietnam s’inscrit dans ce que les historiens qualifient de guerre totale. Au Nord, la République démocratique du Vietnam mobilise progressivement une grande partie de sa population afin de soutenir le conflit. À mesure que les hommes rejoignent le front, les femmes se voient confier de plus en plus de responsabilités.  

Des milliers de jeunes femmes rejoignent ainsi les Thanh niên xung phong (“Jeunesses volontaires”). Créées pendant la guerre d'Indochine, ces unités prennent une plus grande ampleur dans les années 1960. Leurs membres, souvent âgées de 17 à 25 ans, construisent et réparent les routes, entretiennent les ponts, ou transportent de la nourriture et des munitions vers les zones de combat.

D’autres intègrent l’Armée populaire vietnamienne ou les forces du Front national de libération, où elles servent dans les transmissions, la défense antiaérienne, les services médicaux ou, plus rarement, dans des unités combattantes. Dans les campagnes, beaucoup continuent également d'assurer l'approvisionnement alimentaire du pays, tandis que les usines recrutent davantage de femmes pour remplacer les hommes mobilisés. 

Certaines participent également à la guerre de l'information et de la propagande. La plus célèbre est Trịnh Thị Ngọ, surnommée « Hanoi Hannah ». À partir de 1965, cette animatrice de Radio Hanoï présente des émissions en anglais destinées aux militaires américains. Elle y commente les pertes américaines, lit parfois les noms de soldats tués ou portés disparus et diffuse des messages destinés à démoraliser les militaires déployés au Vietnam. 

Cette diversité de missions illustre l’ampleur et l’importance de l’engagement des femmes vietnamiennes. 

Les combattantes 

Pour beaucoup de Vietnamiennes, la guerre ne se limite pas aux tâches de soutien. Si la majorité d'entre elles n'appartiennent pas aux unités combattantes régulières, certaines prennent directement part aux opérations militaires, notamment au sein des milices populaires ou du Front national de libération.

Leur rôle varie selon les régions. Dans le delta du Mékong, elles servent de guides, transportent des armes ou assurent les liaisons entre les différentes cellules de la guérilla. Dans d'autres provinces, elles participent à la défense de leur village contre les opérations des forces sud-vietnamiennes et américaines. Les historiennes Sandra C. Taylor et Karen Gottschang Turner soulignent que cette frontière entre civile et combattante est souvent très floue : une même femme peut travailler dans les champs le matin, puis rejoindre une patrouille ou transporter des munitions une fois la nuit tombée.

Parmi les figures les plus connues figure Nguyễn Thị Định. Originaire de la province de Bến Tre, elle joue un rôle majeur dans le soulèvement de 1960, qui marque un tournant dans l'insurrection au Sud-Vietnam. Elle organise notamment les « Long-Haired Army », des groupes de femmes mêlant manifestations, renseignement, logistique et soutien aux combattants. Après la réunification, elle devient la première femme promue générale de l'Armée populaire vietnamienne.

Les femmes des routes et des ponts 

C'est sans doute l'exemple le plus marquant de l'engagement des femmes Vietnamiennes pendant la guerre.
Chaque jour, l'aviation américaine bombardait les routes, ponts et carrefours stratégiques empruntés par les convois nord-vietnamiens. Dès la fin des frappes, les équipes des Thanh niên xung phong (les Jeunesses volontaires) commençaient les reconstructions. Simplement munie de pelles et de pioches, ces jeunes femmes rebouchent les cratères, reconstruisent les ponts, déblaient les arbres et réparent la chaussée. 

Une grande partie de ces travaux se situe sur la piste Hô Chi Minh, ce gigantesque réseau de chemins serpentant à travers les montagnes du Laos et du Cambodge. Malgré les bombardements américains incessants, cette route vitale reste ouverte pendant toute la guerre grâce à ce travail de réparation permanent.

Toutefois, cet engagement n’est pas sans risques. Les avions peuvent revenir à tout moment et les bombes non explosées rendent les missions beaucoup plus risquées. Le drame des dix volontaires de Ngã Ba Đồng Lộc illustre la dangerosité des interventions. Le 24 juillet 1968, alors qu'elles réparent un axe stratégique dans la province de Hà Tĩnh, ces dix jeunes femmes de 17 à 24 ans sont tuées sur le coup par une nouvelle vague de bombes. Cette tragédie marque profondément le pays et fait d'elles l'incarnation du sacrifice de la jeunesse. 

Les soignantes au plus près du front 

Pendant la guerre, de nombreuses femmes ont servi en tant qu'infirmières, médecins ou aides-soignantes. Elles assuraient les premiers soins aux combattants blessés, souvent a seulement quelques kilomètres du front. Leur travail était rendu particulièrement difficile par le manque de matériel et l’isolement de nombreux lieux de soin. 

Leur présence était essentielle au fonctionnement du service de santé nord-vietnamien, qui devait traiter un nombre élevé de blessés tout au long du conflit. Parmi les principaux témoignages figure celui de Đặng Thùy Trâm, une jeune médecin militaire tuée en 1970 à l'âge de 27 ans. Dans son journal, retrouvé après sa mort puis publié en 2005, elle décrit des journées passées à enchaîner les opérations dans des conditions précaires, les pénuries de médicaments, mais aussi le poids psychologique et émotionnel de son métier. Elle évoque son impuissance face aux blessés qu'elle ne parvient pas à sauver, le manque de sommeil et la peur constante des bombardements, tout en réaffirmant à plusieurs reprises sa détermination à poursuivre sa mission auprès des soldats.

Un lourd prix à payer pour les femmes 

Si les Vietnamiennes ont largement contribué à l'effort de guerre, elles en ont aussi payé le prix. Entre 1965 et 1973, les États-Unis larguent plus de 7,5 millions de tonnes de bombes sur le Vietnam, le Laos et le Cambodge, soit plus que pendant toute la Seconde Guerre mondiale. Les zones visées ne se limitent pas aux positions militaires. Des routes, des ponts, des rizières et des villages sont également touchés.

Au Nord, les campagnes de bombardements américaines, notamment Rolling Thunder de 1965 à 1968 puis Linebacker I et II en 1972, frappent les réseaux de transport, les installations industrielles et les infrastructures civiles. Les femmes, qui assurent alors une grande partie de la production agricole, des transports et de la logistique, poursuivent leur travail malgré les alertes aériennes et les destructions. Dans le Sud, les combats provoquent également le déplacement de plusieurs millions de civils.

Des violences longtemps invisibilités

Au-delà des frappes militaires, les violences sexuelles ont également été utilisées en tant qu’arme de guerre, faisant des femmes les principales victimes. Ces violences longtemps restées absentes des récits, elles sont aujourd'hui mieux connues grâce aux témoignages des survivantes. 

Le cas le plus emblématique reste le massacre de Mỹ Lai, commis le 16 mars 1968. Avant d'exécuter plus de 500 civils non armés, principalement des femmes, des enfants et des vieillards, des soldats américains commettent de nombreuses agressions sexuelles, des viols et des viols collectifs. Les photographies prises ce jour-là par l'armée américaine et les conclusions d'enquêtes ultérieures, notamment réalisées par la commission d'enquête Peers, ont bien prouvé l'existence de ces crimes. Malgré la gravité de ces actes, la justice militaire américaine s'est montrée très clémente : un seul officier, le sous-lieutenant William Calley, a été condamné, avant d'être libéré après seulement trois ans et demi d'assignation à résidence.

Toutefois, le fait que les archives demeurent incomplètes et que de nombreuses victimes ne se sont jamais exprimées publiquement, il est donc aujourd'hui impossible d'en mesurer exactement l'ampleur. 

Un devoir de mémoire central

Après la réunification de 1975, les anciennes volontaires, combattantes et soignantes retrouvent progressivement la vie civile. Pourtant, plusieurs historiennes, notamment Sandra C. Taylor, soulignent que leur engagement est longtemps resté dans l'ombre des grandes figures militaires masculines. Ce n'est qu'à partir des années 1990, avec l'ouverture des archives vietnamiennes et la publication de nombreux témoignages, que leur histoire commence à être étudiée de manière plus approfondie.

Aujourd'hui, leur mémoire occupe une place importante au Vietnam. Le mémorial de Ngã Ba Đồng Lộc est devenu un lieu important, tandis que le journal de la médecin Đặng Thùy Trâm, publié en 2005, est rapidement devenu un best-seller et a permis de faire découvrir au grand public le quotidien des femmes engagées sur le front.

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