Alors que le Vietnam s’impose progressivement comme l’un des pôles industriels et logistiques les plus stratégiques d’Asie, les investisseurs internationaux observent désormais le pays avec une approche de long terme. Entre recomposition des chaînes d’approvisionnement mondiales, montée des exigences réglementaires et compétition régionale accrue, le pays attire des projets plus structurants et des capitaux plus sélectifs. Pour mieux comprendre cette évolution, nous avons rencontré Mickaël Driol, CEO de Mekong Partners, installé à Ho Chi Minh-Ville après plus de 17 années d’expérience entre la Chine, l’Asie du Sud-Est et l’Europe. Il partage son analyse sur l’évolution des flux d’investissements vers le Vietnam, la montée en puissance du pays face à ses voisins régionaux, ainsi que les défis structurels que devra relever Hanoi pour consolider sa crédibilité industrielle et financière dans les années à venir.


Dans cet entretien avec Mickaël Driol, CEO de Mekong Partners, le dirigeant revient sur les transformations profondes qui redéfinissent aujourd’hui la place du Vietnam dans l’économie mondiale. Installé à Ho Chi Minh-Ville et actif depuis de nombreuses années entre l’Europe et l’Asie, il accompagne des groupes industriels, investisseurs et institutions dans leurs stratégies d’implantation et de développement régional.
Les enjeux du sourcing au Vietnam avec Mickaël Driol
Mickaël Driol accompagne aujourd’hui des industriels, investisseurs et institutions publiques dans leurs décisions d’implantation, de sourcing et de structuration industrielle au Vietnam. Dans cette interview, il revient sur les raisons qui poussent de plus en plus d’entreprises internationales à considérer le Vietnam comme un véritable marché d’ancrage, et non plus seulement comme une alternative ponctuelle à la Chine.
Dans cette seconde partie, il nous parle du potentiel du Vietnam en tant que destination d’investissements et nous partage son analyse sur la trajectoire de développement du pays dans les années à venir.
Le Petit Journal : Avez-vous observé une mutation des dynamiques d’investissement vers le Vietnam ces dernières années ?
M. Driol : Oui la dynamique a clairement changé, on est passé d'un cycle d'opportunité ponctuelle à une logique d'allocation stratégique. Les investisseurs ne regardent plus le Vietnam comme un marché périphérique mais comme un pilier dans leur chaîne de valeur en Asie. Trois évolutions sont particulièrement visibles. Premièrement, la montée des investissements long cycle. Les flux se concentrent davantage sur la fabrication avancée, l'énergie, la logistique intégrée et les infrastructures industrielles, les groupes internationaux cherchent de la profondeur industrielle, pas seulement des capacités d'assemblage.
Deuxièmement, il y a cette sélectivité beaucoup plus forte. Les investisseurs ne déploient plus de capital par défaut, ils arbitrent sur la base de critères très concrets, comme la disponibilité foncière, la stabilité réglementaire, la qualité de l'énergie, les délais d'exécution et la capacité des provinces à absorber des projets complexes.
Troisièmement, je dirais un repositionnement géoéconomique accéléré puisque les tensions États-Unis - Chine ont transformé le Vietnam en point d'ancrage dans les stratégies de diversification et ce n'est plus vraiment un moment défensif mais une reconfiguration structurelle des supply chains. Les entreprises cherchent à sécuriser leur production, à réduire leur exposition politique et à renforcer la traçabilité demandée par l'Europe et les États-Unis.
En résumé, les investissements vers le Vietnam ne sont plus opportunistes, ils sont plus lourds, plus structurants et intégrés dans des stratégies globales de long terme. Les investisseurs que nous que nous accompagnons ne testent plus le marché, ils s’y ancrent.
Entre ambitions industrielles et montée en gamme économique
Le Petit Journal : Que pensez-vous du potentiel de développement du Vietnam dans les années à venir ?
M. Driol : Le potentiel du développement du Vietnam est important mais il dépendra de la capacité du pays à transformer sa croissance actuelle en profondeur structurelle. Le Vietnam dispose d'atouts rares dans la région comme une base industrielle qui s'élargit, une démographie favorable, une intégration commerciale solide et une position géoéconomique qui le place au centre des arbitrages de diversification.
La question n'est plus vraiment de savoir si le pays va croître mais s'il peut monter en gamme de manière cohérente. Cela implique une évolution vers des industries plus technologiques, une exécution réglementaire plus prévisible et un investissement massif dans les compétences pour soutenir les besoins des chaînes de valeur de nouvelle génération. Si ces conditions sont réunies, le Vietnam peut consolider son rôle de plate-forme industrielle et logistique en Asie et attirer des investissements plus lourds, plus stratégiques et plus durables.
Les signaux actuels montrent que cette trajectoire est engagée et que les investisseurs internationaux sont prêts à l'accompagner dès lors que les fondamentaux continuent de se renforcer.
Le Petit Journal : Comment évaluez-vous la crédibilité du Vietnam dans sa trajectoire vers un International Financial Center (IFC) ?
M. Driol : La crédibilité du Vietnam dépendra de sa capacité à aligner l'ambition politique avec une exécution réglementaire et institutionnelle très rigoureuse. Le pays a des atouts géoéconomiques évidents pour devenir un hub financier régional mais un IFC ne se décrète pas, il se construit dans la durée. Les investisseurs regarderont la profondeur et la liquidité des marchés, la qualité de la régulation, la prévisibilité fiscale, la protection des investisseurs et la capacité à traiter des opérations complexes de manière fluide.
Si le Vietnam parvient à démontrer sur quelques dossiers emblématiques qu'il peut offrir un environnement financier fiable, transparent et compétitif sa trajectoire vers un IFC gagnera en en crédibilité aux yeux des acteurs internationaux.
Le Petit Journal : Où se situe le Vietnam dans la compétition régionale avec l’Indonésie, la Malaisie et les Philippines ?
M. Driol : Le Vietnam est aujourd'hui perçu comme l'un des pays les plus crédibles pour l'ancrage industriel et la diversification des supply chains mais il n'est pas le seul sur le terrain. L'Indonésie attire des capitaux massifs sur les ressources et les chaînes de valeur liées aux batteries et aux véhicules électriques, la Malaisie capitalise sur une base industrielle plus mature et un secteur électronique déjà bien établi, et les Philippines se positionnent davantage sur les services et certaines niches industrielles.
Le Vietnam se distingue par sa combinaison de stabilité, d'intégration commerciale et de capacité industrielle en expansion mais devra continuer à monter en gamme, à améliorer ses infrastructures, et à renforcer sa prévisibilité réglementaire pour rester compétitif face à ses voisins.
Le Vietnam, nouveau pilier stratégique des chaînes de valeur asiatiques
Le Petit Journal : Comment les tensions USA-Chine redéfinissent-elles la place du Vietnam dans les chaînes d’approvisionnement ?
M. Driol : Les tensions entre les États-Unis et la Chine ont transformé le Vietnam en maillon stratégique en termes de diversification. Le pays est de plus en plus utilisé comme base de production alternative ou complémentaire à la Chine, notamment pour des segments où la traçabilité, l'origine et la conformité aux exigences américaines et européennes deviennent critiques.
Cela ne signifie pas un remplacement de la Chine mais une reconfiguration des architectures industrielles avec des chaînes de valeur plus distribuées. Le Vietnam gagne en importance dans les arbitrages de localisation mais cette nouvelle place s'accompagne aussi d'exigences plus fortes en matière de conformité, de qualité, de capacité et de transparence.
Investissements et IDEs au Vietnam
Le Petit Journal : Quels signaux observez-vous aujourd’hui dans les flux de capitaux vers le Vietnam et que disent-ils de la confiance des investisseurs ?
M. Driol : On observe une consolidation des flux vers des projets plus lourds, plus structurants et à long terme, notamment dans la fabrication avancée, la logistique, l'énergie et les infrastructures industrielles. Les investisseurs s’ancrent dans le marché vietnamien mais avec une sélectivité accrue, et les délais de décision se sont allongés, les due diligence sont plus approfondies et les exigences en matière de gouvernance, de conformité et de visibilité réglementaire sont plus élevées. Les investisseurs croient au potentiel du Vietnam mais ils calibrent leurs engagements en fonction de la qualité d'exécution qu'ils observent sur le terrain.
Le Petit Journal : Quels sont les signaux faibles que vous surveillez pour anticiper la trajectoire économique du Vietnam ?
M. Driol : Je regarde de près la manière dont les provinces gèrent les projets complexes car c'est souvent là que se joue la crédibilité réelle du pays, avec la capacité à résoudre des blocages administratifs, à sécuriser l'énergie pour les zones industrielles, et à traiter les questions foncières et environnementales de manière professionnelle. J'observe aussi l'évolution des compétences disponibles, la capacité des entreprises locales à monter en gamme, la qualité des partenariats entre acteurs publics et privés ainsi que la façon dont le pays gère les exigences croissantes en matière de conformité internationale. Ce sont ces signaux souvent discrets qui permettent de savoir si le Vietnam est en train de consolider ses fondamentaux ou de simplement prolonger un cycle favorable.
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