

À Hanoï, le plus grand centre de chirurgie du Vietnam réalisera, entre 2016 et 2017, une opération unique au monde ! Un patient russe atteint d'une maladie dégénérative s'est porté volontaire pour expérimenter un projet fou : une transplantation de sa tête sur le corps d'un autre individu.
« Si j'ai peur ? Bien sûr, mais je n'ai pas beaucoup d'autres solutions. Si je laisse passer cette chance, mon sort ne sera pas enviable. Chaque année mon état se dégrade » confie Valeri Spiridonov. L'homme, âgé de 30 ans, est volontaire pour devenir le premier cobaye du Dr Sergio Canavero. Il est en effet atteint de la maladie de Werdnig-Hoffman, qui se caractérise par une atrophie des muscles et le condamne à vivre en fauteuil roulant. Les malades qui en souffrent ne survivent en général pas au-delà de 20 ans. Se sachant condamné, ce dernier a alors accepté de devenir le premier être humain dont on transplantera la tête sur un corps étranger. « Je veux saisir cette chance d'avoir un nouveau corps avant de mourir, confie-t-il dans les colonnes du Daily Mail, en ajoutant, je ne suis pas fou, je ne le ferai que si c'est possible à 99 %».
Le Dr Sergio Canavero (à droite) en compagnie d'une de ses pairs de l'université de Turin.
Sergio Canavero, neurochirurgien d'origine italienne installé à Hanoï, a sélectionné lui-même le jeune Russe pour réaliser la fameuse opération, autour de laquelle il a organisée toute une campagne médiatique début 2015. Toutefois, ce projet laisse sceptique de nombreux médecins. Lors du congrès annuel de l'Académie américaine de chirurgie neurologique et orthopédique en juin 2015, le projet a soulevé un tollé dans la communauté scientifique. « Quand j'en ai entendu parler, je me suis demandé comment il pouvait s'y prendre et j'ai lu ses publications. Mais il nous parle là de magie, pas de chirurgie !», s'exclame le Dr Laurent Lantieri, pionnier de la greffe du visage. Selon la communauté scientifique, il est impossible à ce jour de réparer la moelle épinière et donc de réaliser une greffe de tête. D'ailleurs, les essais sur les primates se sont soldés par la mort de l'animal au bout de neuf jours seulement. De plus, la moelle épinière ne s'était pas reconnectée entre la tête et le reste du corps provocant la paralysie du primate. Seulement le neurochirurgien Sergio Canavero ne l'entend pas de cette oreille.
Protocole expérimental
Estimée à un peu moins de 100 millions d'euros, cette opération devrait durer trente-six heures et nécessitera le corps sain d'un donneur en mort cérébrale. Les deux hommes seront décapités en même temps par une lame ultra-fine, puis la tête serait placée sur le corps du « donneur » grâce à une glu spéciale à base de polyéthylène glycol, concoctée par le chirurgien lui-même.

La tête du receveur et la moelle épinière du donneur doivent être maintenues à 10*C.
Le patient sera alors maintenu un mois dans un coma artificiel afin d'immobiliser les muscles de son cou. En parallèle, seront placées des électrodes sur les liaisons nerveuses de la tête de Valeri Spiridonov ainsi que du corps de l'inconnu dans le but de stimuler la fusion des moelles épinières. Si la greffe est un succès, le jeune homme russe pourra alors parler, sentir son visage et une physiothérapie lui permettra, au bout d'un an, de se lever et de prendre possession du corps inconnu. Cependant, pour accomplir ce projet controversé, le Dr Sergio Canavero appelle la générosité de ses pairs ainsi que des milliardaires de ce monde. « Des milliardaires comme Bill Gates pourraient donner de l'argent pour ce projet ambitieux» suggère celui que les médias ont déjà surnommé le « Dr Frankeinstein », tout en avouant au quotidien The Guardian ne pas être certain de la méthode à employer pour cette greffe.
Problèmes techniques et éthiques
Outre l'aspect financier, il semblerait que certaines difficultés techniques et éthiques se profilent. « Sur les bases des connaissances scientifiques actuelles, il est impossible de rétablir une connexion fonctionnelle entre les deux extrémités sectionnées de la moelle épinière. Même si la personne survit à la transplantation, elle n'aura aucun contrôle sur l'ensemble des fonctions corporelles situées sous le site de lésion », explique Grégoire Courtine, chercheur en neuroréhabilitation à l'École polytechnique de Lausanne. De plus, le neurochirurgien italien reste très discret sur les risques d'une telle opération, comme par exemple, les risques de rejet du greffon. « Le problème majeur reste le rejet du greffon, commente Ignacio Anegon, directeur de l'unité Inserm au Centre de recherche en transplantation et immunologie de Nantes. Les organes principaux du système immunitaire du corps (moelle osseuse, rate et ganglions) réagiront contre le tissu composite (muscles, peau, cerveau?) qui constitue la tête ». Le corps risque alors de rejeter la tête ou le cerveau. Et malgré les traitements anti-rejet, Ignacio Anegon rappelle, dans Sciences et Avenir, que « les greffes ont une durée de vie limitée. Au bout d'un temps, variable, les traitements peuvent ne plus suffire. Or, si l'on peut retirer une main greffée lors d'un rejet, on ne pourra pas retirer la tête ! ».
Et l'éthique dans tout ça ! Lorsqu'on pose la question de l'éthique, Sergio Canavero répond par un revers de la main. Pourtant il confiait en février 2015, au journaliste de Paris Match, que « le cerveau n'est qu'un filtre, la conscience est générée ailleurs, en ajoutant, l'opération créera une chimère porteuse de l'esprit du receveur mais qui engendrera la descendance du donneur ». Alors partant de cette considération, parle-t-on d'une greffe de tête ou plutôt d'une greffe de corps ?
Pour Hunt Batjer, le président de l'Association américaine des chirurgiens neurologues cette opération est inconcevable d'un point de vue éthique : « Je ne souhaiterais ça à personne et je ne permettrais à personne de le faire sur moi. Il y a des choses qui sont bien pires que la mort ». Et il n'est pas le seul à se questionner. En mars 2015, Olivier Rémy-Néris, professeur de médecine physique à Brest (France), déclarait au journal Le Nouvel Obs : « Tant d'un point de vue technique qu'éthique, cette opération tient pour l'heure davantage de la mauvaise science-fiction que de la médecine ».
Alors rêve ou réalité ? La réponse est encore floue mais si ce projet devient réalité, il fera tourner plus d'une tête, notamment au Vietnam où ce projet suscite un engouement certain.
Valérie Péré (lepetitjournal.com/Hochiminhville) 25 Janvier 2016
Crédit photos : AGF EDITORIAL/SIPA / Sylvie Dessert (Sciences et Avenir)

