Dix-huit jours après les premières alertes, la vie continue à Dubaï dans une étrange suspension entre routine et inquiétude. Ni guerre ouverte, ni quotidien intact : un équilibre fragile où chacun compose avec l’incertitude. Entre rumeurs amplifiées, incompréhensions extérieures et attachement profond à ce pays d’accueil, les résidents tentent simplement de raconter ce qu’ils vivent vraiment, une normalité qui ne l’est pas tout à fait.


Comment vous transmettre ce que nous vivons sur place, sans tomber dans un jeu de ping-pong entre démentis et incrédulité ? Les résidents qui tentent désormais de partager leur ressenti ou de décrire leur quotidien se retrouvent à devoir se justifier sans fin, comme on se bat inutilement contre les moulins à vent de la rumeur. Il est difficile de sortir de ce cercle à sens unique où personne ne croit personne. Pourtant peu de choses suffiraient : un regard objectif, suivre des sources d’information vérifiables, et un peu d’empathie.
Oui, notre vie quotidienne reste aussi normale que possible : Cela fait 18 jours désormais que les premières alertes ont sonné sur nos téléphones. Notre routine a changé, rythmée désormais par les sonneries de nos portables nous enjoignant d’adhérer aux mesures de précaution et de rester à l’abri, suivies de celles nous remerciant pour notre coopération, et nous donnant feu vert pour reprendre nos activités. Combien de fois par jour ? Parfois pas du tout, parfois une ou deux fois, c’est variable et cela dépend aussi des quartiers (les alarmes sont géolocalisées). Ce qui n’empêche pas l’immense majorité des habitants de sortir, de pratiquer leur sport, d’aller à la plage, de faire leurs courses, bien entendu de travailler (à distance ou en présence). Les cinémas, les restaurants, les hôpitaux, les cafés, les banques, les supermarchés (parfaitement fournis), les entreprises, les musées… tout fonctionne, et dans le calme.
Nous sommes donc dans ce qu’on nomme faute de mieux une « situation » étrange et qui semble coincée entre plusieurs réalités : ce n’est pas une vie normale, mais nous ne sommes pas en guerre. HE Mohamed Abushahab, Représentant permanent des Émirats aux Nations Unies, a été très clair, en déclarant que
aucune puissance de haine ne fera dévier les Émirats de leur principe de Tolérance
Notre pays n’est pas à feu et à sang, nous ne sommes pas « sous les bombes », et si chaque blessé et chacun des 6 décès (dont deux militaires) sont bien évidemment de trop, ces chiffres sont dérisoires si on ose les comparer aux nombres vertigineux de victimes des conflits ouverts qui font rage autour de nous, ou simplement aux chiffres de décès ou d’accidents quotidiens liés à l’insécurité dans n’importe quelle mégapole occidentale.
Mais si ce n’est pas une « vraie guerre », chacun vit ce moment hors norme selon ses propres capacités, fragilités, selon sa résilience et aussi selon ce dont il a été le témoin direct. Qui a vu un des premiers drones et ses débris tomber le long de l’hôtel Fairmont et les départs d’incendie ne supporte pas forcément le passage des avions de chasse et les détonations des intercepteurs dans le ciel avec le même détachement de qui n’en a rien vu ou entendu, si ce n’est de loin. Les habitants des tours à proximité du port de Jebel Ali, ou qui étaient dans certains hôtels qui ont fait dormir leurs hôtes dans un parking n’ont pas non plus le même vécu que les habitants des quartiers excentrés ou totalement épargnés. Les familles de jeunes enfants ne réagissent pas comme les familles dont les ados passent le bac, tout le monde n’a pas une résidence en Europe,
tout le monde n’as pas envie ou besoin de partir, Dubaï ne s’est pas « vidée » de ses résidents en y « abandonnant les ouvriers à leur sort », non il n’y a pas des « milliers d’animaux laissés pour compte en panique
( Les règles de voyage vers la France pour les animaux ont toutefois été assouplies, ce qui est bien appréciable pour ceux confrontés à ce casse-tête - voir notre article) , et non, on ne peut absolument pas généraliser le sentiment de toute une population avec des raccourcis racoleurs et alarmistes.
Tout l’éventail des réactions humaines se déploie ainsi dans une situation qui quelle qu’elle soit, n’a rien de normal. Certains vont partir « le temps que cela se calme », d’autres font « comme si de rien n’était », certains vont paniquer et « tout quitter », d’autres envisageront plusieurs solutions de replis ou de changement « au cas où »…Et quoi de plus normal justement ? Ce qui serait anormal serait que l’ensemble de la population ne réagisse que selon un modèle unique, ne s’exprime que d’une seule voix. Une unanimité qui en revanche était bien visible quand il s’est agi de contrer la vague médiatique de mésinformation qui a déferlé dès les premiers jours du conflit.
Voilà un point qu’il est vraiment difficile de faire comprendre à ceux qui n’ont jamais mis les pieds à Dubaï, ou qui n’y ont passé que quelques heures en transit. Au risque de donner une réponse décevante, non, aucun de ceux qui a ainsi exprimé son soutien et sa reconnaissance publique envers son pays d’adoption ne l’a fait sous la coercion ou séduit par un financement du gouvernement.
Oui, ce pays fait naître chez ceux qu’il accueille un sentiment paradoxal et largement incompréhensible aux yeux de l’immense majorité des media occidentaux, une forme de patriotisme d’adoption.
Comme de nombreuses personnes ou personnalités l’ont partagé sur les réseaux, les Émirats nous ont en effet « payés » pour cultiver ce sentiment, mais pas comme on l’imagine. Ceux qui sont venus ici tenter leur chance ont été « payés » par ce que le pays leur a offert : les milles opportunités professionnelles dépourvues de préjugés, une tolérance absolue vécue chaque jour et non pas utilisée comme un slogan creux, des communautés multiculturelles extrêmement accueillantes, une nature spectaculaire et variée, une culture ancienne et riche, un accueil unique, un sentiment de sécurité encore inaltéré aujourd’hui – oui, malgré les attaques. Et par-dessus tout, par le sentiment d’être considéré non pas comme un mal nécessaire à la croissance du pays, mais au contraire comme une chance, une richesse, un atout. Et quand son altesse Sheikh Mohammed bin Zayed bin Nahyan remercie l’ensemble des expatriés pour la vague de soutien qui s’est spontanément déversée sur les réseaux, en exprimant à quel point lui et tous les Émiriens en ont été touchés, combien ils nous considèrent comme « non pas des invités mais comme des membres de leur famille » dont ils prennent soin avec cœur, et comme
chacun ici devient Emirati à travers l’amour et le respect pour cette terre
bien entendu ses mots ont un poids.
Pourquoi une telle envie de dire publiquement son attachement à notre terre d’adoption ? En réaction en grande partie à ce que je ne sais pas décrire autrement qu’un manque de professionnalisme déjà dénoncé dans l’article de la semaine passée, mais surtout un ton profondément empreint de « schadenfreude » cette joie acide que l’on éprouve à se réjouir du malheur d’autrui, à enfoncer qui a fait preuve de succès, à souligner les épreuves ou les accidents sans empathie aucune pour ceux qui les traversent. Simplement parce que la croissance de Dubaï en a exaspéré plus d’un, et qu’il est plus facile de ricaner en grinçant des dents que de s’efforcer d’analyser en profondeur des mécanismes complexes et une société pleine de nuances, et simplement différente du monde occidental.
Dubaï est loin d’être la ville parfaite (faut-il prendre la peine de le dire ?) et aucune ne l’est - mais elle est tout aussi loin de la caricature grossière qui en fait uniquement et exclusivement une machine commerciale artificielle et creuse et dont « les influenceurs sont la vitrine ». Que dire du fameux titre « La bulle de Dubaï c’est fini ! » réchauffé pour la nième fois, qui a pourtant déjà servi tel-quel durant la crise financière de 2008, durant le Covid, durant toutes les tensions géopolitiques et les précédentes Guerres du Golfe
?... Pourquoi ne pas plutôt enquêter sur comment Dubaï a traversé ces crises en consolidant tant ses acquis, que sa croissance et ses résidents à long terme ? Cette représentation toujours biaisée, ethnocentrée et éculée, toujours suivant le même narratif qui prend plaisir à grossir l’anecdotique pour négliger l’essentiel, qui ne parle que de cette ville « sans culture, sans âme » a fini par lasser. Il a suffi d’un contexte de tension pour que se lève une foule de témoignages de résidents aux prises tant à l’incrédulité qu’à la déception, pour essayer de faire entendre « notre voix ». Celle d’une population qui a pris la peine d’aller à la rencontre d’un pays incroyablement riche et complexe, et qui s’est sentie soutenue, protégée et accueillie depuis le premier jour.
Donc oui, nous nous sentons en sécurité à Dubaï encore aujourd’hui, oui nous nous sentons tous attachés à cette terre d’accueil et d’opportunités, oui nous ressentons tous une loyauté, la conviction d’être redevables à ce pays d’adoption, sans pour autant y avoir été forcés.
Cela n’empêche pas de souffrir chacun à sa façon de l’incertitude, de la tension, des craintes qui s’y attachent, et d’avoir la décence de ne pas comparer cet inconfort passager à ce que vivent au même instant les populations civiles de l’Iran, d’Israël, de Palestine ou d’Ukraine.
Cela n’empêche pas non plus de placer sa confiance dans un pays dont nous les « non-natifs » constituons plus de 93% de la population, et où les soldats Émiriens nous défendent, tous, sans la moindre discrimination, et en plein Ramadan.
Je vous parle d’attachement, d’émotions nuancées et complexes, mais on peut aussi parler chiffres : comme par exemple les avions de rapatriement Australiens qui repartent avec 40% de sièges vides, ou ces 9’000 américains ayant refusé de rentrer « chez eux » préférant rester aux Émirats, ou encore ces sondages qui tournent sur les réseaux et dont - s’ils ne sont pas officiels - on peut retirer une tendance claire : si environ 20% des familles de résidents sont parties pour les vacances de printemps, soit anticipées, soit selon les anciennes dates, environ 5% sont indécis, et plus de 75% des résidents déclarent n’avoir aucune intention de partir ou de quitter ce qui n’est plus pour eux « ce pays où l’on vit », mais, pour les français comme pour les 200 autres nationalités avec qui nous le partageons, ce qui est désormais « chez nous ».












